‹ Histoire de la vénérable mère Madeleine-Sophie BaratChapitre 44 sur 236 · SON VOYAGE A AMIENS · texte numérisé non relu

SON VOYAGE A AMIENS

firent donc route ensemble : le Père les accompagna. La voiture était affreuse, les chemins défoncés et détrempés de boue, la compagnie dans les auberges pire encore. C'est ainsi que, le 13 novembre, elles arrivèrent à Amiens, auprès des nouvelles sœurs que Dieu venait de leur donner *.

« Quel bien produisit sur nos âmes l'arrivée de notre sœur Sophie! s'écrie en cet endroit Mlle Deshayes. La réputation de sa vertu, de sa piété, de ses talents, de son savoir, l'avaient devancée. Chacun l'aimait sans la connaître. Mais sa douceur, son air de modestie angélique, ce quelque chose qui n'appartenait qu'à elle lui gagna nos cœurs à l'instant. »

La maison s'organisa. Mlle Loquet en était nommée supérieure. Sophie Barat avait la charge des hautes sciences, comme s'exprime Mlle Deshayes, c'est-à-dire des classes les plus avancées, avec l'instruction religieuse des jeunes enfants : elle était au centre de ses prédilections.

Le Père Varin voulut qu'une retraite présidât à ces commencements. Elle fut très fervente. « Vous souvenez-vous de cette retraite? écrivait Mme Barat à la mère Grosierplus de trente ans après. Dieu seul! telle était la devise chérie que nous écrivions partout où nous pouvions. Déjà ce Dieu de bonté nous donnait l'attrait de ne vivre que pour lui, comme il le donne aux âmes qu'il destine aux solides vertus et à la voie de la croix ». »

La veille de la clôture, le Père Varin demanda à chacune de ses filles si elle voulait promettre de demeurer fidèle au petit institut. Mlle Octavie Bailly pensait toujours

i Journal de la Probalion, 21 novembre 1861. 2 Turin, 2 juillet 1832, p. 76 du Recueil.

au Carmel : elle recula devant ce nouvel engagement. Lorsque le Père Yarin prévint la sœur Sophie que cette fois son amie ne la suivrait pas à l'autel, ce fut pour cette âme très profonde en amitié un coup des plus sensibles : a Je ne me souviens pas d'avoir jamais tant souffert, » disaitelle plus tard. Ma-is ne voyant que Dieu seul, elle se raffermit et répondit avec calme : « Je ne dois pas agir par considération des personnes aimées. Je n'ai pas à chercher ce qui me satisfait, mais ce qui plaît à mon Dieu. Je crois faire sa volonté, et cela me suffit. Ainsi je resterai et ferai ce que je pourrai *. »

Le 21 novembre, jour anniversaire de la première consécration, les postulantes se rendirent donc dans la petite chapelle de Mme de Rumigny ; et là, Sophie Barat renouvela la première son engagement. Le Père Yarin leur parla sur ce texte d'Elisabeth à la mère de Dieu : Vous êtes bienheureuse d'avoir cru , parce que s'accompliront les choses qui vous ont été annoncées. Ces promesses d'un avenir qu'il entrevoyait à peine, mais que sa foi saluait de loin, le remplissaient d'une émotion qui gagna tout le monde.

Qu'allaient faire ces quelques filles, et quel avenir leur était réservé? « Nous n'en avions nulle idée, » aimait à dire souvent Mme Barat. — « Nous marchions comme des personnes qui vont à l'ombre, à tâtons, écrit de même la mère Deshayes : c'était la marche de la Providence envers nous. Elle a toujours continué de nous conduire ainsi, ne levant qu'au fur et à mesure le voile de ses volontés. Quand le Père Yarin venait, ce qui était rare, tout allait se formant, croissant, s'établissant : c'est en lui que Dieu avait

1 Entretien de Mme Barat, Journal de la Pi^obation, 21 novembre 1S6J.

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