LE BERCEAU D'AMIENS
déposé son véritable esprit pour nous tracer la voie, nous le sentions vivement. »
Le PèreVarin, reprenant ses courses apostoliques, laissa la petite famille sous la conduite spirituelle des Pères de la foi, qui avaient pris possession de leur collège d'Amiens. Cela fut cause que le public donna aux religieuses le nom de Dames de la foi ou Dames de la vraie foi. On leur donnait aussi officiellement le titre de Dames de l'Instruction chrétienne; ce qui faisait s'écrier à M110 Deshayes : « Dames de la vraie foi : quel heureux augure!... De l'Instruction chrétienne: quel honneur!... cela équivaut au nom d'apôtre. » Les sœurs de la maison de Rome portaient le nom italien de dilette ou « filles aimées » de Jésus , que les lettres du Père Varin prêtent quelquefois à ses religieuses de France. Quant au nom du Sacré-Cœur, elles n'osaient encore le prendre publiquement : l'emblème du Cœur de Jésus, naguère porté sur la poitrine des royalistes vendéens , étant alors réputé un signe séditieux.
Octavie Bailly fut envoyée à la communauté de Piome, pour y faire l'épreuve de sa vocation. Les sœurs enseignantes ne restèrent donc plus que quatre pour le rude travail des commencements.
Il seîait difficile, en effet, de se figurer rien de plus humble et de plus pauvre que la fondation d'Amiens dans ces premiers temps. La maison où le Sacré-Cœur venait de s'installer était située dans la petite rue Martin -bleu- Dieu1. Qu'on se représente une modeste habitation privée, où l'on avait tâché de placer, tant bien que mal , deux classes au rez-de-chaussée, des dortoirs au-dessus, avec
1 « Ce nom tant soit peu extraordinaire,— expliquait Mme Barat,— a pour origine un Père Éternel habillé de bleu, placé dans une niche de la maison Martin. » (Journal de la Probation , 21 novembre 1861.)
Go HISTOIRE DE MADAME BARAT
un petit parterre où un noisetier prêtait#son maigre ombrage aux jeux d'une vingtaine d'élèves léguées par Mlle Devaux : tel était l'établissement. Une mansarde en planches prise sur le grenier fut convertie en chapelle : la première chapelle ouverte par le Sacré-Cœur I On obtint la faveur d'y posséder Jésus -Christ : ce fut pour les sœurs une joie inexprimable: « C'est là, s'écrie l'une d'elles, que nous commençâmes à vous servir, ô mon Dieu! C'est là, ô Jésus! que vous prîtes naissance dans votre petite société encore au berceau, en lui inspirant l'esprit d'enfance si cher au Dieu de Bethléhem. Oh! heureuses étions-nous dans ce pauvre réduit i l »
A cinq heures du matin , un coup de bâton frappé au plafond de la chambre des sœurs donnait le signal du lever. « Aussitôt réveillée, chacune prenait son crucifix: c'était le bon moment! » rapporte MmeBarat; et pour elle, ce bon moment se prolongeait toute la journée8. Une des premières instructions faites par le Père Varin avait été le commentaire de cette parole de Marthe à Marie : Magister adest et vocat te, Le Maître est là qui t'appelle. Depuis ce jour, c'était devenu le mot d'ordre de l'obéissance : Jlfagistcr adest! s'entre- disaient les sœurs, et le coup de la cloche, si contrariant qu'il fût, était pour elles la voix de ce souverain Maître. « L'obéissance, la mort à son propre jugement, la mortification, étaient notre boussole, » écrit Mlle Deshayes.
Leur dénuement était complet. En arrivant à Amiens . Mme Barat possédait pour toute fortune un écu de six francs. Mlle Deshayes était plus riche, il est vrai; mais,
* Notes autographes de 3/mo Deshayes, p. 57. 2 Journal du Noviciat, 22 décembre 1835.