PAUVRETÉ DU BERCEAU D'AMIENS
déjà ruinée par ses charités, elle ne put subvenir aux premières dépenses qu'en vendant à vil prix son mobilier, ses dentelles, et toute son opulente toilette d'autrefois. « Je le fis de grand cœur, écrit cette âme généreuse. Je me serais vendue moi-même et fait hacher en morceaux pour cette chère Société à laquelle je n'avais à donner que mon amour. » On se tira à peu près d'affaire : « Il nous fallait non seulement nous entretenir nous-mêmes, mais encore travaiTer pour les personnes du dehors, raconte Mme Barat. Au milieu de tout cela, nous étions sans sollicitudes, heureuses des privations qui nous rappelaient notre Sauveur à Nazareth. » La nourriture était aussi pauvre que tout le reste; et les maîtresses ne vivaient que des restes laissés par les pensionnaires, toujours servies les premières et copieusement. Il est vrai qu'en retour la lecture du réfectoire se faisait dans les petits volumes de Mlle Loquet : Cruzamante , le Voyage de Sophie et d'Eulalie au palais du vrai bonheur; les Entretiens de Clotilde, ceux d'Angélique, etc., et chacune devait y prendre le plus grand plaisir.
Les plus pénibles sacrifices étaient les continuelles souffrances de l'amour-propre. Il fallait, par exemple, se mettre bien au-dessus des mépris du monde, pour paraître le matin devant sa porte, un balai à la main; il fallait plus de courage encore pour se montrer en public avec le petit bonnet rond et le bizarre costume imaginé exprès par Mlle Loquet. C'était ainsi vêtue qu'on devait se rendre le dimanche à la grand'messe de la paroisse, dans l'église de Saint-Jacques. C'était dans la même tenue qu'on devait conduire les élèves à la Hotoie, la belle promenade d'Amiens, où parfois la petite troupe se débandait pour le plaisir de faire courir après elle les malheureuses sœurs. « Nous tâchions de nous calfeutrer afin de ne rien sentir, écrit
M1Ic Deshayes; pour moi j'essayais de me croire dans un autre monde, à mille lieues de mon pays et de ma famille. i
Le soir, aussitôt que les enfants étaient couchées, et que la supérieure s'était retirée chez elle, les trois sœurs se réunissaient pour le travail des mains. « C'était l'heure heureuse, raconte M110 Deshayes; le bonheur de nous retrouver toutes les trois ensemble était une jouissance sans nom, un bain rafraîchissant. Notre félicité consistait dans une grande pureté d'union, en Dieu seul... Nos causeries se faisaient ordinairement au foyer de la cuisine. Là, nos trois tètes, rapprochées l'une de l'autre, auraient fourni un tableau des confidences du bonheur. Ma sœur Sophie, brûlant de zèle, parlait de son désir pour les missions du Canada. Mlle Grosier témoignait la même ardeur. Moi, j'écoutais; et dans ce pauvre moi, sentant mon rien, je bornais mon zèle à la France. »
L'union des âmes, l'amitié, une amitié céleste jetait donc sur cette vie. comme sur toute vie humaine, le charme incomparable qui console de tout. Mlle Deshayes, dont on vantait le talent musical, avait été priée de composer un air sur ces paroles du psaume: Ecce quam bornent... Qu'il est bon et doux pour des frères d'habiter ensemble ! Cet hymne, qu'elle chantait fort bien en l'accompagnant elle-même sur la harpe, était la fidèle expression de la fraternité qui régnait dans ce cénacle.
L'amour de Dieu était le ciment de cette amitié; et la sœur Sophie, en particulier, y faisait tous les jours des progrès nouveaux. C'est le temps de sa vie cachée, ensevelie en Jésus -Christ, et si profondément qu'elle échappait aux regards. Habituellement silencieuse, elle était, pour cette cause, médiocrement appréciée de Mlle Loquet, qui, peu capable de comprendre cette nature intérieure, pré-