DÉPART DE MADEMOISELLE LOQUET
quitta la Société pour retourner à Paris, où elle reprit la direction de son ouvroir et le cours de ses bonnes œuvres. « Quelles qu'aient été les fautes de sa conduite, et à cause de ces fautes mêmes, témoigne ici M110 Deshayes, elle nous a rendu de grands services en nous faisant vivre d'une vie d'enfance et de simplicité qui nous tenait sous la main de Dieu, sans savoir de quel côté il nous conduisait. Noos marchions très heureuses de notre captivité d'esprit, comme si nous n'avions jamais rien su ni rien vu. »
Il fallait songer à la remplacer. Celle que ses compagnes désignaient d'avance était la sœur Sophie. Personne ne remplissait mieux cette première et indispensable condition requise par Notre -Seigneur pour paître ses brebis et ses agneaux, qui est de l'aimer beaucoup, de l'aimer plus que les autres. Mais cette vie d'amour toute cachée en Jésus-Christ saurait-elle revêtir les énergies nécessaires à l'exercice de la supériorité ?
La veille de la nomination, et le choix étant déjà fixé secrètement, une conférence fut faite à la communauté par Mmo Louise Naudet, qui, venue de Rome, faisait la visite de la maison d'Amiens dans cette grave circonstance. Après s'être adressée à toutes en général, et leur avoir parlé de l'obligation de mettre tous leurs moyens au service de Dieu, elle interpella directement la sœur Sophie, lui reprocha fortement sa trop grande concentration, et finit par lui dire que le temps était venu de sortir d'ellemême.
Sortir d'elle-même, était-ce abandonner ce cher sanctuaire intérieur où elle avait trouvé le Ciel , pour se livrer sans retour à la vie du dehors? A cet ordre, l'humble sœur effrayée répondit : « Est-ce que je ne pourrai plus y rentrer, ma mère? » On rit. Ses sœurs elles-mêmes ne virent dans
cette plainte que l'ingénuité de cette enfance à laquelle l'Evangile promet le royaume des cieux. C'était autre chose : c'était la crainte de se voir exilée a de cet intime et doux séjour de l'âme, où, selon saint Augustin, l'homme peut se déitier, et goûter, au sein d'une paix inébranlable, une félicité dont toutes les voluptés de la terre n'approchent point1. »
Le lendemain, le Père Varin, assisté du Père Roger, se rendit chez les sœurs pour frapper le grand coup. 11 le fit sous une de ces formes familières et saisissantes qu'il affectionnait. Feignant d'être venu pour examiner ses filles sur la doctrine chrétienne, il appela la sœur Sophie, a Ma sœur, lui dit-il, vous êtes la plus jeune. Il convient donc que je vous fasse les questions les plus faciles : Pourquoi Dieu vous a-t-il créée et mise au monde? — Pour le connaître, répondit -elle, l'aimer et le servir. — Qu'est-ce que servir Dieu? — C'est faire sa volonté, répondit- elle encore. — Eh bien 1 repartit le Père avec autorité, sa volonté est que vous soyez supérieure 2. »
Foudroyée par ce coup, Sophie tomba à terre, fondit en larmes, demandant grâce et implorant à mains jointes la pitié du fondateur. Le Père Varin fut inflexible. « J'étais ému pourtant, racontait -il plus tard aux filles du Sacré- Cœur, j'étais ému de la peine de votre pauvre Mère. Elle faillit en perdre la vie. Jamais je n'ai trouvé en elle d'autre obstacle que son humilité. Pendant dix ans, elle n'a cessé de me demander grâce. Mais, pour le bonheur de ses filles, elle y a perdu son temps. »
i Tu potes et apud tuam mentem suaviter habitare ; deificari enim in otio licet , fitque illud solidum gaudium , millis omnino lœtitiis alla ex particula conferendiun. (S. Aug. ad Nebridium Epist. 106.)
2 Journal du Noviciat, 22 juillet 1836, p. 140.