MADAME CATHERINE DE CHARBONNEL
d'entrer dans cette communauté. — « Mais , lui objecta le Père, vous allez trouver là une supérieure très jeune, plus jeune que vous? — Tant mieux, mon obéissance n'en aura que plus de mérite, » répondit la jeune fille. Elle se mit donc en route pour un voyage de plus cent soixante lieues, et dans la fin de novembre elle était à Amiens *.
Les qualités supérieures d'intelligence et d'âme de M116 de Charbonnel manquaient d'éclat. Une grande simplicité, une timidité extrême, une sorte d'embarras fut tout ce qui parut d'abord dans la nouvelle postulante. « A son arrivée chez nous , racontait Mme Barat , elle s'était bien gardée de nous parler ni de sa famille, ni de l'instruction complète qu'elle avait reçue de son aïeule, la femme la plus remarquable de son département. Je ne voyais donc en elle qu'une parfaite religieuse, très rangée, très laborieuse; l'ouvrage fondait dans ses mains; mais je ne la croyais propre qu'aux plus humbles emplois. Un jour que je m'occupais d'organiser les études , je proposai à Mlle Cécile de Cassini de se charger d'une classe. Elle se récria. « Moi ! dit-elle, tout au plus pourrais-je donner quelques leçons d'astronomie ou de géographie : c'est l'élément dans lequel j'ai été élevée ; et je n'ai de goût que pour cela. » Elle s'excusa en outre, — et non sans quelque raison, — sur l'impatience naturelle de son caractère, qui « lui ferait jeter les enfants par la fenêtre ». Puis se ravisant: a Eh quoi ! vous cherchez une maîtresse de classe ? vous avez celle qu'il vous faut , et vous ne la connaissez pas ! » Elle me nomma alors Mlle de Charbonnel. Dans une promenade commune sur le boulevard de la ville , Cécile de Cassini lui
1 Voir la Notice sur la mère de Charbonnel. Lettres annuelles du Sacré-Cœur.
avait arraché le secret de son histoire et de son éducation. Je l'examinai moi-même, et je lui demandai « si elle se sentait en état de faire la cinquième classe » ; c'était alors la dernière. Elle me répondit que « si l'obéissance le lui demandait, Dieu l'aiderait sans doute à remplir cette charge. » Je lui confiai donc les plus petites enfants : elle les commença si bien qu'elles furent, dans toutes leurs études, les élèves les plus distinguées. Successivement la maîtresse monta de cette dernière classe à toutes les autres, jusqu'à la classe supérieure : j'avais reconnu en elle la tête la mieux organisée de la maison '. »
Son mérite se manifesta chaque jour davantage. — « J'étais pourtant bien novice dans la carrière de l'enseignement, racontait plus tard Mme de Charbonnel. J'avais une petite fille de quatre ans et demi, qui se tenait sur les genoux de notre mère supérieure, et notre mère l'instruisait. Rentrée chez elle, cette petite faisait le catéchisme à ses parents 2. » Ainsi toujours humble et oublieuse d'elle-même , cette religieuse rapportait à la mère Barat tout le bien qu'elle faisait; elle fut, quarante ans. la fidèle compagne de ses bons et de ses mauvais jours.
Cependant Dieu n'accordait ces premiers accroissements à la Société qu'en les lui faisant payer par de grandes souffrances. A peine Mme Barat était-elle supérieure depuis quelques mois , qu'une série d'épreuves lui montra par quelles voies le Seigneur avait dessein de la conduire.
Vers le mois de juin, elle-même, accablée de travaux, tomba dans un état de langueur et d'épuisement qui com-
■ Journal du Noviciat, 22 décembre 1835. — Item, 28 septembre 1856 et 21 novembre 1857.
2 Journal de la Probation, 9 octobre 1855, p. 14 et 15.