SA MALADIE A PARIS
de se tant ménager ! » Et comme on alléguait qu'elle devait se conserver pour sa Société : « Que sommes-nous, répondait-elle, pour penser que Dieu ait besoin de nos personnes? Ne peut-il pas des pierres mêmes susciter des enfants d'Abraham ? Je vous assure que cette réflexion me console bien de la mort1. »
Elle passa les mois de mars et d'avril 1804 chez les Filles de la Charité, dont les soins intelligents la remirent un peu. Pendant sa convalescence, elle fut reçue dans la maison de Mme Bergeron, personne riche et charitable, qui s'ingéniait à lui procurer toutes sortes de distractions. C'était ce que redoutait le plus cette âme intérieure. Elle s'en explique ainsi dans une de ses lettres : « Je m'ennuie complètement lorsque je ne suis pas dans ma chambre. C'est à tel point que je suis comme ivre par moments, ne sachant ni ce que je fais, ni ce que je dis. Heureusement j'ai Notre -Seigneur! Il ne faut rien moins que lui pour faire bonne contenance ici devant tout le monde. Car la chère dame qui me reçoit a toujours la fureur que je voie sa famille. Or il semble qu'elle soit aussi nombreuse que celle de Jacob : je n'en verrai jamais la fin. »
Cependant Mme Bergeron venait de faire l'acquisition de l'Abbaye-aux-Bois, et il était question d'y mettre le Sacré- Cœur. Dans cette vue, les sœurs d'Amiens pressaient Mme Barat de poser avantageusement sa Société en se montrant dans le monde. Elle ne fit qu'en rire : « Qu'irais-je faire dans les beaux cercles? répondit-elle humqlement et spirituellement. Il est vrai qu'en voyant une supérieure ainsi faite, peut-être quelques personnes en prendraient occasion de rendre gloire à Dieu, qui se sert de n'importe
1 Lettre à Mmo Deshayes, p. 8 du Recueil.
quoi. Mais les autres en riraient; et saint Ignace défend, pour l'honneur de la Société, que l'on se fasse tourner en dérision. » L'Àbbaye-aux-Bois échappa au Sacré-Cœur : « Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient , dit la supérieure. Aussi, quelle qu'eût été ma satisfaction de voir cette fondation se faire dans la capitale , je me trouve tranquille. »
Au mois de mai, elle était de retour à Amiens. Mais là une nouvelle secousse l'attendait. Depuis un voyage à Borne en 1802, le Père Yarin avait conçu de graves soupçons touchant la droiture des vues du Père Paccanari. Un religieux éminent , le Père Rozaven, acheva de l'éclairer. La rupture se consomma le 4 juin 1804. Elle entraîna comme conséquence la séparation des filles du Sacré-Cœur d'avec les dilette de Piome. Ce fut, en somme, une délivrance ; et l'Institut, désormais soumis uniquement à la direction de son fondateur, se trouva replacé sur le courant primitif dont la source remontait jusqu'au Cœur de Dieu même. Mais au premier instant, Mme Barat ne vit dans cette séparation qu'une charge plus lourde pour elle : le poids de la société retombait désormais sur ses faibles épaules, qui ployaient sous le faix.
Il est vrai qu'à cette époque la maison de Rome venait de lui rendre Mme Octavie Bailly, sur laquelle elle fondait de solides espérances. Elle lui donna la charge de maîtresse des novices; mais bientôt, obéissant à son premier attrait, cette amie la quitta pour entrer au Carmel ■. Ce fut pour la supérieure un vide considérable et une grande tristesse.
1 Mme Octavie Bailly (sœur Béatrix de la Conception) vécut saintement au Carmel de la rue d'Eufer, à Paris, où elle mourut le 22 août 1825.