MADAME HENRIETTE DUC1S
postulantes qui, depuis quelques jours à peine, étaient venues frapper à la porte du Sacré-Cœur, où elles devaient laisser une précieuse mémoire.
L'une arrivait de Versailles : c'était Mlle Henriette Ducis, nièce du poète de ce nom. Pendant la Révolution on l'avait vue tout braver pour chercher Notre -Seigneur dans les retraites secrètes où il était alors forcé de se cacher. Là, son plus grand bonheur était de servir elle-même la messe aux prêtres proscrits. Nature gaie et gracieuse, d'une vivacité qui ressemblait à une pétulance d'enfant, on la nommait l'oiseau. Plus riche de son fond que de ses études, elle devait la facilité de sa parole et de sa plume au cercle choisi qui entourait son oncle, et dans lequel Henriette avait passé sa jeunesse. Elle plaisait dans le monde. Aussi la stupéfaction fut-elle grande quand on la vit aller cacher au Sacré-Cœur ces trésors auxquels sa foi préférait l'honneur d'être pauvre, petite, immolée pour Jésus -Christ, t Cette demoiselle va se marier, » disait, en la voyant si joyeuse et si empressée, le postillon de la diligence qui la conduisait au couvent. Impatiente, en effet, de ses noces célestes, Henriette refusa de rien voir à Amiens, même la cathédrale, et elle courut sans délai se jeter aux genoux de la mère Barat. Elle avait alors trente ans. Elle s'arrachait des bras d'une famille profondément chrétienne dont elle était le charme. Elle laissait sa mère en deuil, sa tante inconsolable , sa sœur et ses frères en pleurs. Seul son père avait dit en levant les yeux au ciel : « Je vous bénis, mon Dieu, de m'avoir donné une enfant qui vous soit consacrée ■ . » Le vieux poète Ducis , qui aimait beaucoup cette nièce, recevait par elle l'exemple de ce mépris du
1 Lettre et relation autogr. de M. A. Ducis, son neveu.
monde et de ce refuge en Dieu qui devait lui inspirer plus tard ses plus belles strophes *. »
La seconde postulante portait en elle seule son illustration. Félicité Desmarquest, la onzième des seize enfants d'un cultivateur aisé du village de Guillaucourt, dans la Picardie, trouvait pour toute gloire, dans l'héritage de ses pères, cette indestructible tradition de christianisme qu'il n'était pas rare alors de rencontrer à la charrue. Lorsque, le 19 septembre 1804, elle vint humblement solliciter une place au Sacré-Cœur, elle achevait à peine sa vingt-quatrième année. Mais la Révolution qu'elle venait de traverser, les prisons où tout enfant elle était descendue comme un ange consolateur, l'exemple des prêtres fidèles que son père avait abrités, et qu'elle-même avait couverts de sa courageuse discrétion, le spectacle des angoisses de l'Église de France et des sacrés mystères célébrés furtivement dans les granges et les caves : tout ce contraste de proscriptions et de charité, d'impiété et de foi, avait mûri son esprit , trempé son caractère , et suscité en elle une forte vocation de vierge, de pénitente et d'apôtre. C'est ce qui faisait dire à un religieux Prémontré, lui-même deux fois revenu du pied de l'échafaud : « Si Dieu daigne rétablir les ordres monastiques en France, que de services une telle âme rendra à la religion î »
1 Celles-ci, par exemple, écrites en 1814 :
Heureuse solitude, Et les rois qui s'assemblent,
Seule béatitude, Et leurs sceptres qui tremblent,
Que votre charme est doux! Que les joncs du désert?
De tous les biens du monde . ,
r. . , Mon Dieu! ta croix que j'aime,
Dans une paix profonde . . .
, . En mourant a moi-même,
Je ne veux plus que vous. . . . .
Me fait vivre pour toi ;
Qu'un vaste empire tombe, Ta force est ma puissance,
Qu'est-ce au loin pour ma tombe Ta grâce ma défense,
Quun vain bruit qui se perd ; Ta volonté maloi.
MADAME FÉLICITÉ DESMARQUEST 97
L'ordre qui, à cette époque, avait les prédilections de MUo Desmarquest était le Carmel.Mais il y a des heures où l'amour de Jésus-Christ doit se faire militant. Un vénérable prêtre, confident de sa conscience, étant sur son lit de mort, lui assigna le poste où Dieu la voulait : «Je crois que je vais mourir, et comme je n'espère plus revoir Mlle Desmarquest, dites-lui de ma part que Dieu ne la veut point au Carmel, mais au Sacré-Cœur. » Cette parole prononcée aux portes de l'éternité parut à Félicité un ordre du ciel. Elle obéit à cette voix, et la Société reçut celle qui allait devenir une de ses plus saintes filles l.
A mesure que nous verrons surgir ces vocations éclairées d'une si merveilleuse lumière, nous y remarquerons d'abord un trait commun : ces premières mères du Sacré- Cœur ont presque toutes passé par le creuset de l'épreuve révolutionnaire. Voici que ceux-ci viennent de la grande tribulation, dit l'Apocalypse. Ils se tiennent debout en présence de l'Agneau, et la palme des victorieux est dans leurs mains ».
Mais au sein de cette unité première de destinées, il ne sera pas difficile de distinguer dans ces âmes deux attraits différents. Les unes, précédemment vouées aux œuvres extérieures, et touchées des besoins d'un monde qu'elles ont connu , cherchent dans la vie religieuse surtout l'apostolat. Ce que celles-ci ont vu dans le Cœur de Jésus-Christ, ce sont principalement les flammes qui en sortent pour réchauffer la terre. Les autres, précédemment inclinées vers le Carmel, vers les Clarisses et la Trappe même, sont plus émues des outrages faits au Cœur de Jésus-Christ; c'est sa blessure qu'elles regardent, et elles veulent y ca-
'• Notice sur lu >nèrc Desmarquest. Lettres aiiDialles, 1870. 2 Apoi al., chap. vu.
cher une vie de réparation, de contemplation et d'amour. L'institut du Sacré-Cœur répondra à ce double attrait de la gloire de Dieu et du service des âmes : C'est une lampe qui brûle et qui éclaire, a dit Jésus-Christ en parlant de son précurseur. Brûler et éclairer, se consumer dans l'amour, se répandre dans le zèle : tel est le double but qui, dans la Société dont nous écrivons l'histoire, ira se dessinant chaque jour davantage.
Mlle Desmarquest apportait l'un et l'autre de ces éléments, a C'était, dit une de ses filles, la représentation du recueillement et de l'ordre que notre mère Desmarquest. Modeste, silencieuse, elle effleurait à peine le sol que ses pieds parcouraient sans bruit. A défaut de cette distinction souvent superficielle qui vient de l'habitude du monde, la fille du cultivateur avait celle que donnent l'inviolabilité morale et l'exquise correspondance à la grâce. Elle semblait être toujours avec Notre-Seigneur dans une intimité que rien ne pouvait troubler. Mais en même temps active, diligente, ordonnée, elle était cette femme forte vantée par l'Ecriture, qui manie le fuseau et met la main aux plus rudes ouvrages. Les humbles soins du ménage et de l'économie domestique recevaient d'elle cette dignité toute surnaturelle que l'union à Dieu confère à tout ce qu'elle touche. D'autres, comme la mère de Charbonnel, devaient seconder davantage Mme Barat dans l'œuvre de l'éducation et l'exercice de la vie apostolique ; mais personne ne l'aidera plus que Mme Desmarquest à fonder au Sacré-Cœur la vie de Nazareth, base de toute vertu. Je me la représente comme le type de l'épouse fidèle de Jésus-Christ : attachée au cœur et au foyer de l'Epoux , également attentive à lui plaire et à le servir. »
Grâce à de pareilles maîtresses, le pensionnat se rem-