‹ Histoire de la vénérable mère Madeleine-Sophie BaratChapitre 63 sur 236 · I. A FONDATION DE GRENOBLE — MADAME BAR AT ET MADAME DUCHES >'E · texte numérisé non relu

I. A FONDATION DE GRENOBLE — MADAME BAR AT ET MADAME DUCHES >'E

De novembre 1804 à novembre 1805

Depuis quelque temps le nombre croissant des sœurs faisait prévoir au Père Varin que le berceau d'Amiens ne pourrait plus suffire à la Société. « Il faudra bientôt, de toute nécessité, former une seconde maison, écrivait- il dès le mois d'octobre 1803, car il y a d'autres postulantes qui sont ou semblent faites pour vous, et où les mettre 1 ? »

Dans l'été de l'année suivante , une de ses lettres annonçait que la Providence venait de lui faire, dans ce sens, des avances précieuses. « J'ai fait pour vous, dans mon voyage, écrivait-il de Lyon le 6 août 1804, une belle acquisition, mais qui demanderait, ce semble,

t Lyon, 23 octobre 1803.

votre présence. Que ne pouvez -vous vous mettre en quatre ' ! »

Six jours après, l'affaire marche, et déjà sa reconnaissance éclate dans ces lignes : « Remerciez le bon Dieu de ce que je n'aurai que de bonnes nouvelles à vous donner. Oh! bien fou est celui qui ne sait, pendant l'orage, croire au retour du beau temps. Bien plus fou est celui qui, au milieu des épreuves, ne sait pas s'abandonner à Celui qui les envoie5. » Il disait pour conclure : « Il ne s'agit pas encore, ma chère sœur, de vous mettre en quatre, mais en deux. Je vous entends vous récrier : Eh! mon Dieu, comment faire? On a déjà tant de peine à faire aller un pauvre petit ménage! Et puis, si le tout vaut si peu, que sera-ce de chaque moitié? — Modicœ fidei, quare dubitasti? 0 âme de peu de foi, pourquoi doutez- vous? Notre- Seigneur se chargera de donner à chaque moitié la valeur du tout. Seulement ayez confiance! »

Il mit les sœurs en prière: « C'était, comme il disait, le seul moyen de parer aux inconvénients, en rendant Dieu lui-même responsable de l'entreprise 3. » Puis quand il se fut assuré que telle était bien, en effet, la volonté divine, il n'hésita plus et il écrivit: « Soutenez- vous, ma sœur, par une vive confiance , et jetez-vous à corps perdu dans le saint abandon entre les mains de Notre -Seigneur Jésus -Christ*. »

Ainsi la prière, la confiance, l'humble soumission aux ordres de Dieu, la joie de Je servir : voilà ce que nous trouvons tout d'abord aux fondements de la maison de Grenoble.

1 Lyon, 6 août 1804. — - Item, 12 août 1804. — 3 Item, 6 octobre 1804. — * Item, 6 octobre 1804.

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Cette confiance d'ailleurs était justifiée. L'âme de l'œuvre dont on faisait l'offre au Père Varin était une éminentc chrétienne du pays, pour laquelle on sentait son admiration croître de lettre en lettre : « Je ne vous cache pas , écrivait-il , celle que j'ai principalement en vue lorsque je balance les raisons de cet établissement. Oh ! je serai bien trompé s'il n'y a pas en elle une âme grande et généreuse. Vous direz en la voyant : En voilà une1! » Revenant encore sur ce sujet, il écrit de Paris : a Je ne vous ai pas trompée dans le bien que je vous ai dit de votre future compagne. Je vous le répète de nouveau : c'est une âme digne de servir Notre-Seigneur. Je vois à Paris bien des personnes qui l'ont connue : toutes lui rendent justice : on ne parle d'elle qu'avec admiration *. »

Une dernière lettre du Père à Mme Barat annonçait que lui-même se rendait à Amiens pour y traiter de la fondation de Grenoble. Il y vint, en effet, et il fit connaître à la communauté celle qui allait donner au Sacré-Cœur sa personne, sa maison et sa vie. a Vous ne serez donc pas seules pour cet établissement, dit-il à ses filles; vous trou* verez là pour vous seconder quelques personnes, mais une surtout!... Fût -elle seule et au bout du monde, vous devriez aller l'y chercher!... »

Celle qui était l'objet d'un éloge si complet , bien qu'à peine égal à son mérite, était Mlle Philippine Duchesne, qui, après Mme Barat et un peu au-dessous d'elle, va jouer le plus grand rôle dans la Société. C'était une âme taillée à l'antique. Esprit ferme et élevé, caractère énergique et entreprenant, se jetant de prime abord dans les voies de l'héroïsme où elle entraînait après elle, conscience

1 Lyon, 6 ootobre 1803. — » Paris, 14 décembre 1804.

sévère pour elle-même et pour les autres, cœur embrasé d'un zèle impatient de conquêtes, et auquel bientôt l'Europe ne pourra plus suffire, Mme Duchesne présentait avec sa future supérieure de profondes analogies et de saisissants contrastes. Le fond de Tune et de l'autre était un même et indispensable amour de Notre- Seigneur Jésus- Christ, de l'Eglise et des âmes. Mais chez l'une, l'ardeur, l'impatience, l'élan et l'initiative tranchaient avec l'esprit plus égal, plus pondéré, plus calme, plus profond, qui de Mme Barat faisait une âme maîtresse. Il y avait dans l'une du soldat et du missionnaire; il y avait davantage dans i'autre de la douce reine, de la mère et du pasteur.

Du reste, une éducation pareillement supérieure rapprochait ces deux femmes. Celle de Mme Duchesne avait été commencée chez les Visitandines de sa ville de Grenoble, en leur monastère de Sainte-Marie-d'en-Haut. Elle s'était ensuite continuée dans sa famille , sous la même direction et avec les mêmes maîtres que ses cousins germains, Augustin et Casimir Périer, dont le dernier devait s'illustrer par de grands services publics. Langue française et latine, littérature étrangère, beaux-arts, dessin, peinture, toutes les branches de l'instruction furent embrassées par elle, avec une ardeur qu'expliquait son secret dessein de consacrer tout cela à Dieu et aux âmes, dans l'état religieux. Elle était déjà novice chez les Visitandines, et près de prononcer ses vœux, quand la Révolution vint briser sa clôture, mais sans ébranler son dessein.

Rentrée dans sa famille, Philippine avait attendu le jour de Dieu dans l'exercice de la plus infatigable charité. Tantôt, à la tète de quelques compagnes dignes d'elle, elle pénétrait hardiment dans les cachots de la Terreur, soutenait Les prisonniers, visitait les pauvres, soulageait

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les malades, transportait dans sa chambre et mettait dans son lit de pauvres femmes mourantes auxquelles elle amenait un prêtre, sans souci du péril auquel elle s'exposait: « Laissez- moi, disait -elle, c'est mon bonheur et ma gloire de servir Jésus- Christ dans la personne des malheureux. » Tantôt, un peu plus tard, s'inspirant de la charité de son grand protecteur, saint François Régis, elle rassemblait chez elle pour les catéchiser une vingtaine de petits garçons abandonnés, intraitables, vivant comme des animaux, et elle leur faisait faire leur première communion, malgré mille difficultés et contradictions. « Je les faisais prier pour que Dieu în'éclairât sur ma vocation , » rapporte cette femme de foi.

Elle était sollicitée en deux sens divers. Dès l'âge de huit ans, ayant entendu les récits d'un Père jésuite qui revenait de la Louisiane , elle s'était sentie prise d'ardeur pour les missions; et depuis lors « le seul nom de sauvages, de missionnaires, de propagande, de martyre, faisait tressaillir son cœur. » D'autre part, elle regrettait son couvent de Sainte -Marie, qui , converti en prison pendant les jours de la Terreur, n'était plus maintenant qu'une solitude désolée. Elle le loua, y entra résolument presque seule, le 14 décembre 1801, et s'empressa de l'ouvrir à ses anciennes sœurs. Celles-ci n'y revinrent qu'en petit nombre; et après plusieurs années d'attente et de rudes épreuves, Mme Duchesne se trouvait dans sa grande maison, avec huit élèves seulement, une sœur converse, une jeune postulante et deux religieuses de chœur. C'est alors que le frère d'une de ses compagnes, M. l'abbé Rivet, vicaire général de Grenoble, lui fit connaître le Sacré- Cœur, et la mit en rapport avec les Pères de la foi qui prêchaient à Lyon. A partir de ce moment, elle ne cessa

d'implorer secrètement la grâce de s'agréger à la Société naissante. Elle se crut exaucée quand M. l'abbé Rivet lui amena la visite du Père Varin et du Père Roger, ses amis.

Cette visite fut mémorable. C'était le 31 juillet 1804, jour où l'Église célèbre la fête de saint Ignace. On solennisa cette fête avec une grande ferveur ; mais ni ce jour ni le lendemain, même à l'heure de son départ, le Père Yarin ne parla de quoi que ce soit, sinon de la lenteur nécessaire dans l'accomplissement des œuvres de Dieu. Ce n'était pas ainsi que Mme Duchesne entendait procéder. « Mais, mon Père, ohserva-t-elle avec une vive émotion, l'Écriture ne dit-elle pas, en parlant de Dieu, qu'il s'avance à pas de géant? Et si saint François Xavier eût marché si posément, aurait-il poussé si loin les conquêtes du royaume de Jésus-Christ? » Le Père Varin sourit. La veille au soir, quand il donnait la bénédiction du très saint Sacrement dans la chapelle des sœurs, Notre -Seigneur lui avait fait connaître sa volonté. « Vous dites vrai, ma fille, répondit-il à Mme Duchesne. Il ne faut plus tarder ; et Mmo Barat va vous être envoyée pour voir ce qu'on pourra faire de cette maison1. »

S'emparant de cette promesse, les religieuses de Grenoble écrivirent à la supérieure d'Amiens combien elles seraient heureuses de devenir ses tilles. Celle-ci les exhorta à se tourner vers Dieu : « Le Seigneur vous bénira, leur répondit-elle ; et vous, par vos prières , vous m'obtiendrez les grâces qui me sont nécessaires pour accomplir ses desseins. Qu'il est consolant de trouver des femmes qui veulent

1 Histoire autogr. de Sainte -Marie -d'en- Haut } par Mme Duchesne , page 27.

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