ELLE SE REND A GRENOBLE
faut en avoir une non petite, non ordinaire, mais grande, vaste, plus vaste que l'Océan. Xavier n'a entrepris la conversion de l'univers que parce qu'il avait une âme plus vaste que l'univers1. »
11 lui faisait voir encore que la foi est la première vertu des fondateurs : « Ayez donc une foi bien vive, une foi qui perce le ciel, une foi qui, vous ouvrant le cœur de Notre-Seigneur, vous y découvre l'abîme de ses bontés et de ses miséricordes. Cette vue vous ravira d'admiration, de courage et de confiance. Alors vous serez cette âme forte si difficile à trouver. Mulierem fortem quis inveniet? procul... Mais ce ne sera pas au delà de Grenoble qu'il faudra la chercher2. »
Partie d'Amiens le 22 novembre, ce fut seulement le 13 décembre, après une station de huit jours à Joigny, et une autre de trois ou quatre jours à Lyon, que Mm0 Barat arriva enfin au monastère de Grenoble.
Elle fut saisie du grand aspect de ces lieux. En effet, on trouverait difficilement un site plus largement ouvert que celui de Sainte-Marie-d'en-Haut. Appuyé à mi-côte, sur un de ces premiers contreforts des Alpes qui enveloppent Grenoble d'une ceinture de montagnes, le couvent voyait s'étager à ses pieds la ville entière. Au-dessus du monastère, s'élançait presque à pic le mont Rabaut, qui reçut plus tard la citadelle. La vallée est au bas, profonde, riante, fertile, se prolongeant à perte de vue depuis le point où l'Isère et le Drac mêlent leurs eaux, jusqu'aux horizons lointains de la Savoie. En face un amphithéâtre de sommets gradués escalade le ciel; et au-dessus de la
i Amiens, 4 décembre 1804.
2 Qui trouvera la femme forte? Il faudra aller loin. (Prov. xxxi , 10.) Paris, 8 décembre 1804.
région des cultures, puis des forêts, étincelle la ligne des neiges éternelles.
De précieux souvenirs de sainteté s'encadraient dans ce cercle d'une magnifique nature. Le monastère de Sainte- Marie avait été fondé par Mme de Chantai. La sainte y avait elle-même fait plusieurs séjours; on y gardait sa ceinture, on y montrait sa pauvre chaise prie-Dieu de bois et de paille; on y vénérait la place où, le 28 décembre 1622, à genoux près de la grille, elle avait entendu une voix mystérieuse lui dire : II n'est plus, à l'heure même où François de Sales expirait à Lyon. Le saint évêque de Genève y avait, lui aussi, séjourné plus d'une fois ; et la chapelle conservait des ornements épiscopaux qui avaient été à son usage. Cette chapelle, fondation du duc de Lesdiguières, laissait voir encore, dans sa misère actuelle, quelques beaux vestiges de sa richesse d'autrefois. Le chœur des religieuses, la grille en bois qui le fermait, les autels en marbre, les peintures murales, les dorures du sanctuaire, les sculptures des stalles étaient encore subsistants, sinon bien conservés. « Notre église, raconte le journal de Mme Duchesne, fut la première de Grenoble où le culte catholique reparut dans sa splendeur, après la Révolution. » En effet, grâce à ses soins, dès l'année 1801, le petit clocher du monastère avait retrouvé sa voix, pour annoncer que ce lieu était redevenu une maison de prière.
Lorsque Mme Barat, qui n'avait jamais vu de monastère cloîtré, fut introduite dans l'intérieur de celui-ci, par un corridor sombre, surbaissé et étroit, son cœur se serra, comme elle l'a avoué depuis. La présence de Mme Duchesne l'eut bientôt dilaté. A la manière antique, celle-ci commença par se jeter à terre pour lui baiser les pieds, en