SON ARRIVÉE A SAINTE-MARIE
récitant ces paroles d'isaïe : Qu'ils sont beaux, sur la montagne, les pieds de ceux qui apportent la paix, qui annoncent les vrais biens l !
Le jour de cette réunion fut, de part et d'autre, celui d'un grand bonheur. « Quelle fut la joie de cette journée à jamais mémorable! dit Mme Duchesne; il est inutile d'en parler. Elle fut toute dans le Seigneur, qui nous en procurait l'inappréciable sujet. C'est donc à Lui surtout que nous en parlerons dans le sentiment d'une humble reconnaissance'. » Et quelques lignes après : « Maintenant le moment est venu pour moi de me taire. Il ne me reste plus qu'à obéir, et à dire avec un sentiment profond d'actions de grâces : Je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur : Domine, memorabor justitiœ tuœ solius. »
En prenant possession d'un couvent qui avait reçu des religieuses de tout ordre et qui gardait encore des usages de tout genre, Mmc Barat craignait de grandes difficultés. Le Père Varin lui traça sa ligne de conduite : « Il faut, lui écrivit-il, il faut, dans la réforme, plus de patience que d'ardeur, plus de prudence que de zèle. Il faut aller doucement et gagner les cœurs : le reste vient ensuite et en détail, sans clameur et sans bruit. Défiez-vous donc du désir de voir tout aller au mieux3. » Dès la fin de décembre, il lui donnait cette maxime qui fut constamment celle du gouvernement de Mme Barat : « Fermeté dans son temps, dureté jamais; douceur et charité partout et toujours *. »
Fidèle à cet esprit, la supérieure estima que la trans-
1 Mme Duchesne, Histoire autogr. de Sainte-Marie, p. 1. — * lbid., p. 41.
3 Amiens, 18 janvier 1803. — 4 Amiens, 23 décembre 1804.
formation de Sainte-Marie- d'en-Haut ne devait être que le fruit de l'amour de Jésus-Christ; et son premier soin fut de l'allumer dans les âmes. Comme on était alors dans les semaines de l'Avent, elle en prit sujet d'entretenir ses filles du mystère et du bienfait de l'Incarnation. En même temps on priait beaucoup dans la Société. A Amiens, les neuvaines pour la maison de Grenoble devaient se succéder jusqu'à l'Epiphanie : « Notre-Seigneur est si bon, écrivait le Père Varin, que vous obtiendrez tout de Lui. Il viendra à nous, petit Enfant d'un jour, dans le cours de notre neuvaine ; et alors , ma chère sœur, que pourra-t-il nous refuser1? »
Les fêtes de Noël arrivèrent. Bethléhem sembla revivre au sein de ces montagnes, et dans ce monastère dont le délabrement ne rappelait que trop la nudité de Tétable. « La neige y entrait en plusieurs endroits, raconte Mme Duchesne. 11 manquait à l'église trois fenêtres et une porte. Le froid était très vif, mais nous ne le sentions pas2. »
Une fois le règne du divin Cœur établi dans les âmes, rien ne leur coûta plus. On commença les réformes. Sur la demande de îa supérieure, on supprima les grilles, on renonça à certaines exigences claustrales, on consentit à n'avoir pour toutes les religieuses qu'un même confesseur, qui fut M. Rivet. L'image de Jésus enfant, placée au milieu des sœurs par Mme Barat, recevait leurs hommages, et, comme dit Mrae Duchesne, « leurs naissants sacrifices. » — « Nous les déposions devant notre nouvelle mère, ajoute-t-elle, afin que cet épanchement de nos âmes dans
1 Paris, 8 décembre 1S04.
2 Mme Duchesne, Histoire autogr. de Sainte-Marie, p. 10.
la sienne nous valût les regards de Celui qui est le modèle parfait de la dépendance et du dépouillement religieux. »
Les exercices de la retraite donnée par le Père Hoger, au commencement de 1805, transformèrent ces sacrifices en un holocauste complet. A la fin, le prédicateur ayant demandé à Mme Duchesne d'apporter au pied de la crèche ce qui lui tenait le plus au cœur : « Mais, mon Père, répondit celle-ci, il ne me reste plus qu'à y apporter la maison; car, hormis Sainte-Marie, je ne vois pas que je tienne à quoi que ce soit en ce monde. »
Mme Barat mettait le Père Varin au courant de ces opérations de la grâce dans les âmes : « Oh ! lui répondait son guide, combien je bénis et remercie Notre-Seigneur de vous avoir fait faire l'expérience de son aimable et douce providence ! Je savais déjà qu'il était bon ; mais tous les jours je me sens de plus en plus pressé de crier à qui veut l'entendre : Confitemini Domino, quoniam bonus * / » Quelques jours après, il résumait ainsi les souhaits qu'il faisait pour elle, au commencement de cette nouvelle année 1805 : « Travailler et souffrir pour Jésus -Christ, ne point lui dérober un seul instant de notre vie, mourir dans son amour, régner éternellement avec lui : voilà , ma chère, sœur, quels sont mes vœux pour vous*. »
La réunion des religieuses de Sainte -Marie au Sacré- Cœur devait être préparée par un noviciat ; et c'était pour le diriger que Mmo Barat était venue s'établir parmi ses nouvelles filles. Elle leur faisait donc chaque jour des conférences destinées à leur apprendre l'esprit de leur nouvel état. Mais son exemple instruisait encore plus que
1 Paris, 14 décembre 1804.
* Paris, 3 janvier 1805.
ses discours. La joie de Mme Duchesne était de contempler la servante de Dieu dans le chœur de la chapelle, agenouillée au lieu où Ton disait qu'autrefois Mme de Chantai avait coutume de se mettre. Elle-même se plaçait de l'autre côté, en face, pour s'unir à sa prière : « Mais, disait-elle humblement, quand notre mère est là, je sens que Notre-Seigneur est si bien avec elle, qu'il n'a guère envie de s'occuper de moi. » Ravie par sa sainteté, Mme Duchesne, oubliant ses droits dans la maison, n'était plus, entre ses mains, qu'une docile enfant.
Le plus difficile pour sa supérieure était de modérer ses mortifications. C'était une anachorète que Mme Duchesne. En union avec Jésus- Christ abreuvé de fiel et de vinaigre, elle avait l'habitude de jeter dans ses aliments de l'absinthe hachée ou d'autres plantes amères. Mme Barat s'était réservé de l'en empêcher quand elle le remarquerait. Mais, bien qu'assise à table auprès de son amie, elle ne s'apercevait de rien : son recueillement habituel lui fermait les veux. C'est à quoi Mme Duchesne fit allusion, plus tard, lorsque, sa supérieure étant près de partir, elle écrivit à la place que celle-ci occupait ces paroles du Cantique: Ne réveillât pas ma bien-aimèe, jusqu'à ce quelle sorte ellemême de son sommeil1.
Les autres novices étaient Mme Marie Rivet, jusqu'alors supérieure de la communauté, Marie Balastron, Jeanne- Cécile Second, et une postulante, la plus jeune de toutes, Jeanne-Emilie Giraud.
Cette dernière n'était pas une puissante nature : mais elle était excellente. On l'appela toute sa vie la bonne mère
i Récit de la mère Thérèse. — Ne suscitetis neque evigilare faciatis dilectam, quoadusque ipsa velit. (Cant. n, 7.)
MADAME EMILIE CIRAUD 119
Emilie; c'était le nom vrai de son âme. Tout enfant elle avait eu beaucoup à souffrir d'une belle-mère qui la maltraitait. Sa grand'mère l'avait ensuite recueillie, mais non élevée. Peu conduite aux écoles, à peine préparée à sa première communion, qu'elle reçut furtivement des mains d'un prêtre proscrit, Emilie ne savait pas comment elle avait appris à connaître Jésus-Christ, mais elle se souvenait de l'avoir toujours aimé. Dès qu'elle avait su lire, le récit de la passion la touchait tellement qu'elle ne pouvait l'achever sans être inondée de larmes. Dès qu'elle avait connu le mystère de la croix, elle s'était flagellée pour s'unir aux douleurs de la flagellation de Jésus. Un de ses premiers souvenirs était qu'un jour, pendant la révolution, en passant auprès d'un couvent qu'on démolissait, ayant aperçu un crucifix perdu au milieu des décombres, elle était allée le prendre; et, l'emportant entre ses bras, elle l'avait placé dans son petit lit d'enfant. Un pareil cœur devait être à qui saurait s'en emparer. Mme Duchesne l'avait gagné pour le donner à Dieu ; Mmo Barat le conquit pour le transformer, le tremper d'énergie et l'agrandir.
Quelques orages extérieurs vinrent contrarier ce travail de la formation des sœurs. La jalousie sema contre elles des propos malveillants : Qu'étaient-ce que ces religieuses? Que savaient ces maîtresses? Qu'avaient-elles à expier par une vie si pénitente?... Mme Duchesne, aguerrie ellemême contre ces coups, ne pouvait s'empêcher d'admirer dans Mmo Barat une paix plus haute que la sienne : « Lorsque je voyais, écrit -elle, ma mère agir en tout par l'impression de Dieu, et que je mettais en balance l'onction de ses paroles avec l'aigreur des discours dirigés contre nous, je n'avais pas de peine à démêler la passion de la vertu qui ne cherche que Dieu; et m'attachant à elle, je
riais des agitations qui pouvaient arrêter l'œuvre divine pour un temps, mais ne sauraient la détruire1. »
En même temps on apprit que le génie militaire menaçait de s'emparer de la maison des sœurs pour en faire une caserne. 31me Barat n'en conçut ni trouble ni frayeur. Elle le fît savoir au Père Varin , qui la confirma ainsi dans ce mépris chrétien du monde et des méchants. « L'incertitude où vous êtes de conserver votre maison ne m'inquiète pas plus que vous. Et certes ce n'est pas que je sois indifférent sur ce qui vous regarde, vous et votre famille, loin de là; mais je crois que cette nouvelle communauté de Grenoble serait indigne de votre alliance si elle ne s'établissait sur les mêmes fondements que Notre-Seigneur a donnés à celle que vous avez quittée. Ainsi en tout ce qui pourra arriver, vous et vos compagnes, vous n'aurez à la bouche et dans le cœur que ces mots : Sit nomen Domini benedictum; et ces autres: Diligentibus Deum omnia cooperaniur in bonum-, »
Ces orages duraient encore, lorsque Mmo Barat dut se rendre à Lyon, où des négociations, entamées puis rompues, pour l'établissement d'une maison à Belley3, la retinrent loin de sa famille pendant plusieurs mois. Son absence n'interrompit pas la direction des novices. Elle leur écrivit; et c'est ici que s'ouvre cette correspondance,
i Journal de la maison de Grenoble, de 1804 à 1813, p. 14. — Ce recueil fait suite à l'Histoire de Sainte -Marie- d'en - Haut , et il est également de la belle et forte écriture de Mme Duchesne.
2 Que le nom du Seigneur soit béni! — Toutes choses tournent à bien pour ceux qui aiment Dieu. (Rom. vin, 28.) Paris, 11 et 12 février 1805.
3 Ce projet de fondation à Belley eut même un commencement d'exécution; et Mme Grosiery fut envoyée comme supérieure ; mais on l'abandonna au bout de peu de temps.