SES LETTRES AUX NOVICES
désormais intarissable, où va se verser, pendant plus d'un demi-siècle, l'âme si sage et si sainte de la mère Barat.
Quelque chose distingue les lettres de cette époque : elles ont plus d'éclat et de parfum que les autres; on y sent je ne sais quel souffle de jeunesse et de printemps. Répondant à la plainte d'Emilie Giraud, qui, loin d'elle, se comparait à la plante qui languit loin du jardinier, elle lui disait : 8 Ma fille, croyez que le jardinier reparaîtra bientôt; et quelle agréable surprise sera-ce pour lui de trouver, sur l'arbuste chéri, des feuilles et peut-être des fruits! car vous n'avez pas besoin de moi pour croître, mon enfant. Et, en effet, qui suis-je? Rien, moins que rien. Le Maître à qui je vous ai donnée est le seul véritable jardinier qui fait tout. Ah ! celui-là, écoutez-le, aimez-le, brûlez d'amour pour Lui. Que cet amour vous le fasse chercher à l'église, au chœur, dans votre lit, partout, et vous le trouverez. Je sais que vous êtes encore la petite Emilie ; mais croissez, ma fille, commencez maintenant1. »
A Mme Duchesne, elle ne demandait pas seulement le commencement de l'amour, elle en demandait la consommation. « Encore quelque temps, et je volerai vers vous. En attendant, continuez, croissez à chaque instant dans l'amour de Jésus -Christ. Que cet amour consume tout ce qui n'est pas lui. Votre Epoux vous demande votre cœur sans réserve ni partage. Entendez-le vous dire ces paroles du Cantique : Tempus putationis advenit, flores apparue runt in terra nostra; vox turturis audita est, etc. : propera, arnica mea, et veni-. Et où doit- elle aller cette épouse? écoutez :
1 Lyon, 29 mars 1805.
2 Les fleurs paraissent sur notre terre, le temps de tailler la vigne est venu. La voix de la tourterelle s'est fait entendre parmi nous : hâtez -vous, ma bien -aimée, et venez. (Cant. i, 12.)
in foraminibus petrœ, in cavema macen'œ^ ; dans la solitude, la solitude odieuse aux sens, à la nature. Mort à tout, dépouillement de tout, esprit de recueillement : voilà pour vous le creux de la pierre où Jésus vous appelle1. »
Aux approches de la semaine sainte, les mêmes leçons furent rappelées; mais cette fois sans figure, sans ornement, sans fleurs : c'était la croix toute nue. Mme Duchesne demandait à passer devant l'autel la nuit du jeudi saint. En le lui permettant. Mmc Barat ajouta : « Moi aussi, je comptais, si j'eusse été à Grenoble, y passer deux heures avec vous. Cette visite commune ne se fût pas terminée sans que je vous eusse fait renouveler, aux pieds deNotre- Seigneur, vos promesses, et surtout celle d'embrasser sa croix3. » Mme Duchesne l'entretenait des oppositions qu'on lui suscitait encore. « Vivent Jésus et sa croix ! répond la sainte mère; heureuse, ma chère Philippine, l'âme qui ne vit que de croix. Une grande portion vous en est réservée; mais soyez courageuse ; et, sans les demander, soyez prête à les accepter de bon cœur. Ah ! si vous obteniez seulement une étincelle de l'amour de Jésus, les croix ne vous paraîtraient pas si pesantes. Au contraire, comme saint François Xavier, vous vous écrieriez : « Encore plus, Seigneur, encore plus ! »
Pendant son séjour à Lyon, Mme Barat put voir souvent le Père Varin, qui continuait à faire des missions dans ces contrées. Les leçons sur le sacrifice qu'elle adressait à ses filles, elle-même les recevait de son père spirituel, soit de vive voix, soit par lettres. Ce Père lui écrivait le 24 avril : « Ma chère sœur, souvenons- nous de ce que nous nous
I Dans les cavités du rocher, dans la caverne solitaire. (Cant. ir, 14.) * Lyon, 27 mars 1805.
3 Lyon, 9 avril 1805.