‹ Histoire de la vénérable mère Madeleine-Sophie BaratChapitre 74 sur 236 · MADAME ANNE BAL'DEMONT · texte numérisé non relu

MADAME ANNE BAL'DEMONT

voulait gagner la confiance, et elle se les attachait par l'estime et le respect plutôt que par l'amour. »

Il y. avait là un mélange de souplesse et de domination qui avait été remarqué, et non sans inquiétude, par le Père Varin. Longtemps il lui avait répugné que Mmo Baudemont fût mise à la tête de la communauté. La chose faite, ses craintes ne se justifièrent que trop. Il le sentit, et ce passage d'une lettre qu'il lui adressa le 7 mars de cette année, en dira plus que tout : « Il est nécessaire maintenant que vous exerciez le commandement par la douceur. Tâchez d'avoir, particulièrement pour les anciennes, la plus grande déférence, prenant leurs avis quand vous le croirez nécessaire, et entretenant la chariié que nous devons pratiquer dans la perfection. C'est pourquoi évitez avec soin, en leur parlant, tout ce qui pourrait ressentir le moins du monde l'autorité, même dans le ton de la voix, ce qui vous échappe assez souvent lorsque vous n'y prenez pas garde et que vous êtes préoccupée. Comme vous devez maintenant servir d'exemple, mettez plus de gravité dans votre maintien et le reste. »

Ce qui ressort de ces lignes, c'est d'abord qu'une vériable supérieure du Sacré-Cœur doit se former sur le type de Celui qui disait : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur; » mais on y voit aussi et non moins clairement que, chez Mme Baudemont, c'était précisément ce qui manquait le plus.

Cette tendance de la supérieure s'était encore accrue par l'appui chaleureux que lui prêtait, au dedans et au dehors de la maison, le Père de Sambucy, plus connu sous le nom d'abbé de Saint- Estève1. « M. de Saint-Estève, dit

1 C'est le nom que nous lui donnerons désormais pour le distinguer

la mère Deshayes dans son style pittoresque, était le confesseur des élèves et de la communauté. C'était un homme de lettres, d'une imagination brillante mais toute dans la grimpade; génie inquiet et aimant le mouvement1. » Grâce au concours de ce prêtre, dont nul d'ailleurs ne contestait la piété et le zèle, la supérieure d'Amiens, pendant l'absence de Mmc Barat, avait conquis une influence souveraine dans cette maison , et s'était préparé dans la Société une place première.

La mère Barat ne songeait guère à la lui disputer. « Elle nous avait quittées, raconte Mme Deshayes, et elle s'était rendue à Amiens, avec la ferme espérance qu'elle y serait déchargée de la supériorité. » C'est ce qu'elle ne cessait, depuis son élection, de demander au Père Varin. Aussi, loin de se produire et de se faire valoir, ne cherchait-elle qu'à s'ensevelir dans l'obscurité. Le seul côté de sa personne qu'elle fît volontiers ressortir était la pauvreté de la simple fille du vigneron de Joigny. Elle avait fait venir, de sa ville natale, le jeune Louis Dusaussoy, l'aîné de ses neveux, et elle lavait placé, dès l'âge de huit ans, au collège des Pères d'Amiens. Mais, en faisant donner à ceux de sa famille l'éducation qu'elle leur avait promise, elle tenait à ce que personne n'ignorât la modestie de leur origine. « Quand j'allais voir ma tante, raconte l'écolier d'alors, les religieuses et les élèves me faisaient fête. Malgré ce bon accueil, je me souviens que la première fois qu'elle me conduisit à la chapelle de l'Oratoire, j'étais si confus de ma tournure, et si embarrassé dans mon petit habit dont la coupe était loin d'être irréprochable, que,

de M. l'abbé Gaston de Sambucy, son frère, qui fut un des jîlus fidèles amis du Sacré-Cœur.

1 Mme Deshayes. — Xotes autographes, p. 23, 24.

Page 1