LE PÈRE YARIN LA FORTIFIE
tuts. Mais bientôt on y renonça. Là encore le Père Varin rencontrait l'influence et la contradiction de M. de Saint- Estève. Le fondateur, rassuré par le choix qu'on venait de faire de la supérieure générale, ne voulut rien presser : l'esprit de l'Institut lui était assez garanti désormais par celui de cette mère. Pour le moment on se contenta de présenter à l'évêque d'Amiens, M&r de Demandolx, un sommaire analogue à celui dont naguère l'évêque de Grenoble s'était montré satisfait. Il y donna volontiers son approbation.
Une des premières choses que fit le Père Varin après cette élection , fut de se démettre de son titre de supérieur de la Société. Puis il quitta Amiens. Inévitablement le fondateur gardait sur la Congrégation dont il était le père une influence considérable : rien n'était plus selon l'ordre. Mais il voulait que désormais la direction en fût laissée à Mme Barat.
Il ne lui en dissimula aucunement les labeurs. Il lui montra dans cette charge l'épreuve de sa foi et de son amour de Dieu; mais de cette croix même il lui fit un sujet de triomphe ; et voici quelles étranges félicitations il lui en adressait, à quelque temps de là :
« Je sais , ma chère sœur, que vous aurez beaucoup à souffrir, avant de voir votre Société solidement établie. Mais rien ne m'effraye, parce que je sais que Notre- Seigneur vous donnera un cœur plus grand que toutes les souffrances ; et un tel cœur peut tout obtenir de celui de Jésus-Christ. Oh ! que vous êtes heureuse d'être entrée dans la carrière que vous parcourez, et que je me félicite d'avoir concouru à vous y faire entrer ! Dans toute autre vous n'auriez pas eu à souffrir la millième partie des peines qu'elle vous offrira. Seulement, souvenez -vous que le
courage et la foi qui vous animent doivent être trempés clans le sentiment d'une tendre et amoureuse confiance en Notre- Seigneur l. »
C'était bien l'heure, en effet, de grandir en confiance, car de grandes choses semblaient promises à son apostolat. Du faîte où elle venait à peine d'être portée, la mère Barat vit soudain l'horizon s'entr'ouvrir ; et voici quel éclair fit apparaître à ses yeux l'immensité de l'héritage destiné au Sacré-Cœur.
Il n'y avait pas huit jours qu'elle était élue supérieure générale, lorsqu'elle reçut une lettre de Mmo Duchesne qui lui mandait qu'en la fête de l'Epiphanie, l'illustre abbé de la Trappe, dom Augustin de Lestrange, était venu visiter Sainte-Marie-d'en-Haut. Il revenait d'Amérique, où il avait fondé plusieurs monastères de son ordre. S'inspirant à la fois de ses souvenirs de missionnaire et du mystère de ce jour, il parla si fortement du malheur des nations qui ne connaissent pas Jésus-Christ, que Mme Duchesne sentit se réveiller l'ardeur qui depuis longtemps la poussait vers les missions. « Le 10 janvier, écrivait -elle, faisant mon oraison dans le dortoir des élèves, sur le détachement des Mages, je conçus le désir de les imiter. Je sentais tomber les liens qui me retenaient. Les peuples infidèles et surtout les tribus sauvages de l'Amérique ne quittaient plus mon esprit. Je voulais partir aussitôt s. »
C'était pour en demander l'autorisation qu'elle venait d'écrire à Mmo Barat.
A la réception de cette lettre, la supérieure y reconnut l'écho de ses propres pensées. Elle ne put contenir sa ju-
i Roanne, 13 mai 1806.
2 Grenoble, 23 janvier 1806, et relation écrite par Mme Duchesne avant son départ, 1818.