DISPERSION DES PÈRES DE LA FOI
fruits abondants. « Je me réjouissais, dit Mme Barat, de cette ardeur à entendre la divine parole dans un temps où la foi se perd , et j'en rendais grâces à Dieu. »
C'est au sein de ces joies et de ces préparations que la supérieure reçut du Père Varin une lettre terrifiante : la Société des Pères de la foi n'existait plus. Un décret de l'empereur, daté du 1er novembre, intimait aux missionnaires, suspects de royalisme, l'ordre de se disperser dans leurs diocèses respectifs. « S'ils n'y sont pas dans quinze jours, avait dit Napoléon au cardinal Fesch , je les enverrai à Cayenne. »
Mme Barat fut atterrée. Le souvenir des liens qui l'unissaient à ces saints prêtres, l'inévitable privation des secours spirituels qui allaient être la suite de leur éloignement, enfin l'appréhension d'une destinée pareille pour sa Société , ne furent pas les sentiments qui la touchèrent le plus. « J'avais plusieurs raisons de m'affliger, écrit-elle, mais la première était la perte considérable que la religion faisait, soit pour l'éducation chrétienne de la jeunesse, soit pour les missions que ces Pères prêchaient partout avec tant de succès pour le salut des âmes. Puis je ne pouvais voir en cela qu'un châtiment de Dieu sur notre patrie, c'est ce qui me navrait. »
Les prédicateurs de la mission de Poitiers apprirent par elle l'arrêt qui les dispersait. « Ils furent admirables de force et de résignation , dit la supérieure ; leur exemple m'encouragea et me consola. » Mais comment les retraitantes allaient- elles recevoir cette menaçante nouvelle ? C'était le lendemain même, 21 novembre , que deux d'entre elles allaient prononcer leurs vœux. La loyauté commandait de les avertir immédiatement, avant de les engager dans une société qui était peut-être à la veille de sa ruine.
Le Père Gloriot, les ayant réunies seules dans la chapelle, leur fit part de sa douleur sans leur cacher ses craintes. « Xe vous dissimulez pas que la même adversité qui nous accable maintenant pourra tomber sur vos têtes. Mais tenez- vous à la croix de notre divin Sauveur. Plus le danger est prochain, plus vous devez prendre, dans les bras de cette croix , de courage et de confiance l. »
Il n'était pas besoin d'y tant exhorter les futures professes. Elles déclarèrent toutes ensemble que ■ leur seul regret était de ne pouvoir s'engager ouvertement d'une manière perpétuelle ». Les autres sœurs, moins avancées dans les épreuves religieuses, conjuraient la supérieure d'en abréger le temps. C'était une si belle et si rare occasion de donner à Jésus- Christ le témoignage d'un amour qui ne s'effraye de rien !
Aucune ne recula. Le lendemain , qui était la fête de la Présentation de la sainte Vierge , les novices appelées s'avancèrent au pied de l'autel. Le Père Lambert n'y parlo que du bonheur de se consacrer à Dieu, en méprisant le monde. « Toutes nous étions heureuses d'avoir resserré nos liens avec le Seigneur, dit, en terminant, le journal de Mmo Barat ; tout mon désir est que nous lui soyons bien fidèles, et que par sa grâce nous devenions des épouses selon son Cœur s. »
Tel fut ce célèbre noviciat de Poitiers, qui marque, dans l'histoire de Mme Barat, comme l'heure décisive de son épanouissement dans la vie spirituelle et pastorale; heure sacrée et lumineuse, dont la mère Thérèse a écrit, avec l'autorité de ses souvenirs intimes : « C'est dans cette maison que Dieu a donné à ma mère des marques d'un
1 Journal du noviciat de Poitiers, p. 12] . — 2 kbid., p. 122,