‹ Histoire de la vénérable mère Madeleine-Sophie BaratChapitre 90 sur 236 · MADAME SUZANNE GEOFFROY · texte numérisé non relu

MADAME SUZANNE GEOFFROY

mettait son orgueil à voir, dans un salon, des auditeurs charmés faire cercle autour d'elle. Cette coquetterie d'esprit, ainsi qu'elle l'appelait plus tard, devint le sujet de ses larmes pour sa vie entière.

Son âme, jusqu'à vingt ans, s'était nourrie de cet encens mondain; et déjà, ainsi qu'elle nous l'avoue encore, elle commençait à exercer sur les cœurs une pure mais forte séduction, quand, vers cet âge, tout à coup sa vie changea de face. Un jour, sa tante la vit revenir de son église paroissiale de Saint-Didier absolument transformée. Suzanne lui raconta qu'à la vue d'un tableau représentant sainte Radegonde aux pieds de Jésus -Christ, elle aussi était tombée à genoux devant l'autel , convertie , éblouie et terrassée d'amour. « Ce fut là, écrit- elle, que tout à coup le bon Maître me parla au cœur et si fortement, qu'en un instant je fus changée en une nouvelle créature. » Elle disait encore : « Dieu me connaissait bien , il me prit par le cœur et me gagna. »

Une fois à Dieu, Suzanne fut à lui sans réserve. Pendant sept ans entiers, elle vécut avec Jésus- Christ dans une habitude si intime et si forte, que ri^n d'extérieur ne l'en pouvait distraire. « Si j'eusse été fidèle, je ne sais jusqu'où la grâce m'aurait conduite, » disait la fiancée du Seigneur, en parlant de l'intensité de ce premier amour.

Cependant elle voulait se faire religieuse. Elle s'était présentée aux Carmélites de Poitiers ; mais avertie par la prieure, Mmo d'Aviau du Bois-de-Sanzay, sœur du vénérable archevêque de ce nom, que là n'était pas sa place, Suzanne pressa alors vivement son directeur de lui faire connaître la volonté de Dieu. Celui-ci était un prêtre d'une grande sainteté, nommé M. Drouault, ancien jésuite,

qui maintenant desservait la paroisse de Saint-Paul, à Poitiers, sa ville natale. Sa réponse fut d'une netteté qui tenait de la vision. « Patience, dit-il, patience! Dieu vous destine à entrer dans une Société qui prendra naissance en Allemagne. — Et quand sera-ce, mon Père? — Je ne puis vous dire autre chose, sinon que celle qui doit établir cette compagnie en France, est encore occupée du soin de ses poupées. » Or, cela se passait en 1787. A cette époque, Mllc Geoffroy avait environ vingt- six ans ; la petite Sophie Barat n'en comptait encore que huit.

Le but vers lequel Dieu faisait tendre cette âme étant ainsi connu, il est maintenant permis de voir la rectitude des voies providentielles par lesquelles le Cœur de Jésus l'amenait mystérieusement dans sa Société. C'était l'admiration de Mme Barat, qui en parlait ainsi : i Tout le détail de sa vie depuis l'âge de vingt et un ans prouve les voies par lesquelles Dieu la conduisait au Sacré- Cœur. »

En effet, le Sacré-Cœur, c'est d'abord la vie de prière; et le premier attrait de Suzanne Geoffroy avait été l'union intime avec Jésus-Christ ; son premier rêve, le Carmel. Le Sacré-Cœur, en second lieu, c'est la vie de zèle, d'action; or, la Révolution venant à éclater sur ces entrefaites, en fit faire à cette femme forte un apprentissage sublime. « Un jour, raconte- 1- elle, un peu avant qu'on fermât les églises, nous nous trouvions sous le péristyle de la cathédrale, trois de mes amies et moi. — Qu'en pensez-vous? leur dis-je, on supprime les communautés, formons-en une. — Nous le voulons bien, dirent-elles, mais à la condition que vous en serez supérieure. J'acceptai sans délibérer... Nous eûmes une grande maison ; un prêtre déguisé venait nous dire la messe ; on y affluait de toutes parts ; nous

Page 1