‹ Histoire de la vénérable mère Madeleine-Sophie BaratChapitre 93 sur 236 · EMILIE GIRAUD A NIORT · texte numérisé non relu

EMILIE GIRAUD A NIORT

En arrivant à Niort, la jeune sœur se fit conduire à Mmo Geoffroy. Elle la trouva dans le bûcher de sa petite maison, humblement occupée à remplir une paillasse. Toutes deux s'assirent dessus; et la conversation s'engageant bien vite sur les choses de Dieu , leurs âmes se connurent et s'aimèrent en Lui.

Mmo Giraud vit bientôt l'étendue du sacrifice qui lui était demandé. Elle sortait d'une maison sévère, il est vrai, mais spacieuse, et embrassant ces vastes horizons qui dilatent et transfigurent les plus austères demeures. Ici, rien de semblable : plus de grands sites, plus de lumière; mais une sorte de prison si enfoncée, si basse, que chaque averse venait inonder le foyer. Point d'espace non plus, mais la même et unique pièce servant de classe le jour, de salle de communauté le soir, et de chambre à coucher la nuit : telle était la maison. Il y régnait le plus effroyable dénuement. Un pauvre pain, pétri de farine et de pommes de terre, car il y avait une grande disette cette année- là; des légumes uniquement assaisonnés de sel ; un seul fagot par jour pour chauffer la maison ; une seule chandelle pour l'éclairer; point de lampe devant l'autel; et, faute d'encensoir, un réchaud dans lequel on brûlait, au salut, quelques grains d'encens : quel spectacle et quelle vie! C'était l'image du tombeau. Se rappelant alors Sainte -Marie, son église, son cloître, ses grandes salles, ses montagnes, Mme Giraud fut tentée de se désespérer. Mais arriva une lettre de la mère Barat : « Comment va ma chère Emilie, dans sa petite maison du sacré Cœur de Jésus? lui demandait- elle. Je vous félicite, ma fille, d'habiter une maison pauvre et qui manque des choses nécessaires à la vie. »

Cette lettre à Emilie fut la première que Mmo Barat lui

adressa à Niort. D'autres lui succédèrent, et ainsi se continua la direction spirituelle de la jeune religieuse. Un prêtre illustre a dit : « Je ne connais rien de plus beau en ce monde qu'un grand cœur dans une petite maison. » C'est à faire un pareil cœur à sa fille de Niort que travaillèrent les lettres de la supérieure.

Elle commença d'abord par rompre certaines attaches humaines trop sensibles. Mme Giraud était de ces âmes délicates qui feraient bon marché de toutes les privations de la vie matérielle, pourvu que le cœur trouvât autour de lui son aliment et son expansion. Or cela lui manquait dans cette résidence. Elle disait plus tard : « Reconnaissante des bontés de la mère Geoffroy, je la vénérais comme une sainte, mais je n'en sentais pas moins la différence de nos âges. J'avais alors vingt-cinq ans, elle en avait près de cinquante; la mère Bernard en approchait. Aussi, je me surprenais souvent à dire tout bas à Jésus -Christ : « Pourquoi, mon bon Maître, ne m'avez -vous pas donné s une compagne de mon âge? » Tout en admirant ma chère mère Geoffroy, malgré moi je portais mon regard intérieur vers la maison de Grenoble. Je ne recevais jamais une lettre de la Montagne sans que mes larmes coulassent en secret. Mais je me gardais bien de faire paraître mon ennui, dans la crainte d'affliger le cœur d'une mère si bonne, et d'être ingrate envers elle1. »

Le sacrifice intime que nous révèlent ces lignes est peut-être le plus grand, comme il est le plus nécessaire de la vie religieuse. Mme Barat, qui le savait, ne laissa pas de relâche à cette âme d'enfant qu'elle ne l'eût élevée au-dessus de la terre et d'elle-même. Tantôt elle la gour-

i Journal de la fondation de Niort,

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