FORMATION DE MADAME GIRAUD
mandait : « Vous êtes donc toujours petite? il faut grandir par degrés. Oh ! ma chère fille, que votre lettre m'a donné une triste idée de votre vertu. Je n'ose pas le dire à vos aînées d'ici, qui sont bien plus courageuses et plus détachées que vous. » Tantôt elle lui montrait Celui qui seul est tout : « Quoi! le Cœur de Jésus ne vous suffit pas? Que vous faut-il donc?
Trop avare est un cœur à qui Dieu ne suffit,
disait un grand saint. Que je remercie le Seigneur de vous avoir ainsi séparée de vos amies! Jamais vous n'eussiez, de vous-même, épuré une affection trop sensible et trop naturelle, si ce qui en est l'objet fût resté près de vous. Quoi ! ma chère Emilie, votre Époux vous aime d'un amour de jalousie, et vous l'aimez si peu ! Vous êtes une ingrate... Allons, je ne veux plus vous gronder. Peut-être déjà vous vous êtes fait ces reproches à vous-même : je n'y ajouterai rien1. »
C'était vrai. A ces reproches, à ces excitations, la sœur Emilie répondait par des assauts secrets contre son propre cœur, qui se terminaient toujours par le triomphe du devoir. « Quand m:arrivaient encore quelques moments d'ennui, raconte- t-elle, je les dissipais en chantant ce cantique :
Je veux ce que Dieu veut !
Que ce mot, « Dieu le veut, » me paraît admirable ! C'est lui, lui seul, qui peut le rendre tout aimable!
Je le chantais plus encore du cœur que des lèvres. Le soir surtout, dans mon lit, avant de m'endormir, mon âme
1 Grenoble, 30 septembre 1808.
en savourait les délices : a Dieu le veut! me disais-je, « que tout orage, que tout nuage, toute peine, disparaisse « devant sa volonté! » Là-dessus, je m'endormais tranquille sur le sein de Dieu, dans l'ineffable jouissance de l'abandon parfait. »
Il faut dire qu'aux leçons de Mme Barat se joignait l'exemple de Mme Geoffroy. Elle était, elle aussi, une grande maîtresse de l'amour de Jésus -Christ; et, consolée de tout par le tabernacle, elle faisait trouver à sa jeune compagne, dans le môme trésor, le secret de se plaire partout.
i Le soir, après souper, raconte la sœur Emilie, elle me donnait le bras dans l'obscurité pour aller au lieu de la récréation. En passant devant la chapelle, cette digne mère s'agenouillait devant la porte pour adorer Noire- Seigneur; et là, dans les ténèbres, elle prononçait tout haut, avec une indicible expression de ferveur, les actes de foi, d'espérance et de charité.
« Un jour, qui était le premier vendredi de novembre 1808, elle me proposa de faire avec elle Yheure sainte devant le : ùnt Sacrement. Bien que je ne fusse guère capable de résister au sommeil, et que l'obscurité me fit grand'peur, j'acceptai de bonne grâce. A onze heures, nous nous rendîmes à la chapelle, que la lune éclairait faiblement par la fenêtre. La mère Geoffroy me fit placer devant elle, et, s'agenouillant à une certaine distance, elle répandit son âme devant le Seigneur, pendant que la mienne, toute préoccupée de faits extraordinaires, s'attendait à voir quelque apparition, comme celle dont Notre- Seigneur favorisa la vénérable Marguerite-Marie. A minuit, j'entendis derrière moi un petit bruit, je me retournai en tressaillant ; je ne vis pas Notre -Seigneur, mais je vis la