QUATRIÈME PARTIE — CHAPITRE I
bords des affreux abîmes où sont plongés les damnés. De sombres visions obsédaient ses regards, les impressions les plus pénibles envahissaient son âme. Tremblante et éperdue, elle n’avait alors d’autres ressources que de se jeter dans le sein de la miséricorde de Dieu et de s’abandonner à sa justice. Cet état douloureux lui avait été annoncé, on s’en souvient, avant qu'elle ne sortit de son monastère de Tours. Mais à peine eut-elle quitté la France, elle commença à en faire l’expérience. « Ce fut d’abord, écrit-elle, un changement de la paix dont je jouissais auparavant en une autre qui me fut donnée pendant tout nôtre voyage sur mer, paix solide et profonde, sans doute, mais qui me paraissait bien éloignée de moi, quoiqu’elle fût en moi; paix si subtile, que je ne la voyais que comme dans une région fort éloignée, ce qui est une chose très pénible à la nature et très crucifiante pour l'esprit. Car, de même qu’en un autre endroit j'ai dit que les puissances de l’âme n’opéraient plus parce que Dieu les avait comme perdues et anéanties dans son propre fond, lorsqu'il commença à en prendre possession et à s’en rendre maître, de même en ce moment elles demeurèrent comme mortes ou plutôt comme crucifiées. Mais cette croix fut rendue volontaire par l’acquiescement libre de l’âme, qui ne voulait ni n’aimait rien autre chose que l’action de Dieu en elle. Aussi elle ne se mettait point en peine des afflictions ni des privations qui se faisaient sentir dans la partie inférieure, ne trouvant elle-même son
compte et sa satisfaction que dans ces épaisses ténèbres où elle se croyait perdue. La partie inférieure de mon âme expérimentait en cet état, tant pour l'extérieur que pour l'intérieur, ce que c’est que servir Dieu à ses dépens, ce qui permet de reconnaître si l’on a contracté vraiment quelque habitude de vertu. Notre-Seigneur me faisait la grâce de pouvoir agir en cet état comme auparavant, et de pouvoir conférer sur mes dispositions intérieures avec le R. P. Lejeune, qui m'aidait de ses conseils autant que je pouvais le désirer. Toutefois, pendant tout le voyage en mer, je demeurai seule intérieurement, sans pouvoir communiquer à qui que ce fût mes impressions, à cause de leur subtilité. Je ne pouvais parler que des affaires extérieures : ce qui m'était assez pénible, car je n'étais pas habituée à ces difficultés pour exprimer ma pensée.
« Mais de cet état je passai bientôt dans un autre bien plus crucifiant encore. Je me vis dépouillée de tous les dons de la grâce et de tous les talents naturels dont il avait plu à Dieu de me favoriser. Je perdis même confiance en toutes les personnes qui m'entouraient. Les plus saintes d’entre elles, celles avec qui J'avais coutume d’avoir les entretiens les plus fréquents et les plus intimes, étaient précisément celles qui me causaient le plus de croix et de mortifications. Dieu permettait aussi qu'elles eussent continuellement des tentations d'aversion contre moi, ainsi qu'elles me l’ont avoué depuis, Enfin je m'estimais moi-même comme la créature