‹ Histoire de la vénérable Mère Marie de l'Incarnation [microforme] (volume 2)Chapitre 136 sur 258 · QUATRIÈME PARTIE — CHAPITRE I · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE — CHAPITRE I

la plus basse, la plus ravalée, la plus digne de mépris qui fût au monde, et, dans ce sentiment, je ne pouvais me lasser d'admirer la bonté, la douceur et l’humilité de mes sœurs, qui voulaient dépendre de moi et me supporter auprès d'elles. Je n’osais presque lever les yeux, tant je me sentais sous le poids d’une humiliation profonde. Je m'étudiais en conséquence à faire les actions les plus basses et les plus viles, ne m’estimant point digne d’en faire d’autres. Pendant les récréations, je n’osais pas parler, m'’estimant indigne d'ouvrir la bouche ; mais j'écoutais les sœurs avec respect, me faisant néanmoins violence pour éviter toute singularité dans ma conduite extérieure. Mon esprit toutefois demeurait libre pour l'étude des langues, bien qu'il prit sa part des souffrances intérieures que j’endurais.

« Je ne sais si mes sœurs se sont aperçues de ces grandes tribulations, bien que j’eusse alors un sentiment tout contraire. Il me semblait, en effet, que chacune d'elles voyait ma misère aussi bien que moi, qui m'en voyais si remplie, que je ne pouvais découvrir aucun bien en moi. Je croyais que cette grande misère m'avait complètement éloignée de Dieu , et privée de toutes ses grâces et de ses insignes miséricordes. Je communiquais peu cette dispostion au R. P. Lejeune, car il m'était impossible de le faire; mais ce bon Père en connaissait assez pour en avoir de la compassion et pour en appréhender les suites,

« Quelquefois cependant, parmi ces ténèbres si affligeantes, il s'élevait en mon âme un rayon divin qui l’éclairait et l'embrasait d’un amour qui la mettait dans un transport extraordinaire, en sorte qu'après tant d’angoisses il me semblait que j'étais dans le paradis. Je jouissais alors d’un entretien très familier avec Dieu, qui me caressait par ses embrassements. Mais cela passait bientôt. Cette lumière était comme ces rayons lumineux qui pénètrent inopinément les nues dans les jours d'orage, et se retirent promptement. Quant à ces caresses, elles ne servaient qu'à appesantir mes croix et à rendre mes peines plus sensibles. Je passais alors d'un abîme de lumière et d'amour en un abîme d'obscurités et de ténèbres douloureuses. Je me voyais comme plongée dans un enfer plein de tristesses et d’amertumes mortelles, qui provenaient d’une affreuse tentation de désespoir qui était comme née dans ces ténèbres, sans que j'en connusse la cause. Je me serais certainement perdue en cette tentation, si la bonté de Dieu ne m’eût soutenue par une vertu secrète. J'étais quelquefois subitement arrêtée en mon chemin par une vision soudaine qui me montrait l'enfer ouvert à mes pieds, et il me semblait que du fond de cet abîme sortaient des flammes qui allaient m’absorber et me dévorer, et moi-même, en même temps, je me sentais portée par une disposition intérieure effroyable à m'y précipiter en haine de Dieu. Mais aussitôt la bonté et la miséricorde divine, par un écoulement secret de la

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