QUATRIÈME PARTIE — CHAPITRE
pieuses, d'aller à Dieu et de lui plaire, l'indifférence absolue à l'égard de leur propre salut. Il fait observer avec juste raison que si certains saints personnages, à la suite de saint Paul, ont exprimé le désir d’être frappés d'anathème pour obtenir la conversion de leurs frères, ou se sont résignés d’avance à subir volontairement les peines de l'enfer, ce n’a été que par le vif sentiment d'amour de Dieu dont ils étaient animés, et pour marquer, par ces excès de langage, leur ardente volonté de demeurer fidèles à son amitié.
« Ces suppositions par impossible sont célèbres dans toute l’école, continue Bossuet, on n’a pas besoin de rapporter les mystiques où elles sont fréquentes ; et après cela il ne faut pas s'étonner de les trouver si souvent dans le saint évêque de Genève. » L'illustre auteur des États d’oraisons rappelle ensuite que saint François de Sales ne s’est pas contenté de parler de ces suppositions impossibles dans ses écrits, mais « qu'il en est venu lui-même à la pratique ». On se souvient, en effet, qu’accablé sous le poids d'une affreuse persuasion qu'il était voué à une réprobation certaine, il ne put triompher d’une si cruelle tentation qu'en se résignant par avance à cette horrible destinée, et en disant à Dieu que puisqu'il ne devait pas le voir et l’aimer dans l’autre vie, il lui demandait du moins de l’aimer en celleci de toutes les forces de son âme et de toute l'étendue de ses affections ».
Sainte Chantal, sa digne fille spirituelle, disait
souvent elle aussi à Notre-Seigneur « que s’il lui plaisait de lui marquer sa place et sa demeure dans l'enfer, pourvu que ce fût à sa gloire éternelle, elle en serait contente, et que toujours elle serait à Dieu ». Sainte Angèle de Foligno, sainte Catherine de Gênes, sainte Thérèse ont passé par les mêmes épreuves et ont produit les mêmes actes de charité. Ces grands exemples suflisent pour justifier pleinement notre Mère de l’Incarnation, si elle avait besoin de l'être, aux yeux de certains mystiques. Mais ce qu'il y a de plus remarquable chez elle, c'est qu’elle ne s’est pas contenté de faire cet acte héroïque une fois seulement, dans un moment de ferveur extraordinaire. À l’exemple de sainte Chantal, elle y revient à plusieurs reprises, de sorte que ce sublime sacrifice doit être considéré en elle moins comme un acte que comme une disposition habituelle de son âme. N'est-ce pas ici le plus beau triomphe que la grâce puisse remporter sur la nature ?
Il y a toutefois dans l’âme de notre Mère quelque chose de non moins admirable encore; c’est l’exquise délicatesse de son cœur par rapport aux grâces dont elle était favorisée : « J'étais bien aise, dit-elle, que Dieu retint ces grâces et qu'il m'en privât quelquefois, et je l'en remerciais de cœur et d’affection, parce que, les retenant en lui-même, il les conservait dans leur pureté, au lieu qu’en me les donnant, je les eusse souillées par mes misères!. »
3 Dom Claude Martin, IIIe partie, ch. 1v, addition.
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