QUATRIÈME PARTIE — CHAPITRE 1V
La Mère de l'Incarnation a connu par expérience trois dispositions ou opérations distinctes dans cette oraison de quiétude, le recueillement des puissances, le silence intérieur et le sommeil spirituel ou mystique suivi de l'inaction. Nous essayerons de les analyser, d’après les témoignages qu'elle nous en «a laissés dans ses Relations ou sa correspondance.
Le recueillement des puissances est une disposition par laquelle ces facultés spirituelles se retirent en quelque sorte dans la partie supérieure de l'âme, s'unissent à la volonté et se concentrent avec elle en Dieu seul. On dirait même que les sens participent, eux aussi, à ce mouvement de concentration des puissances, ou tout au moins s'efforcent de ne pas le troubler. Tout cela se fait en un moment et sans peine d'aucune sorte, et c’est là ce qui distingue ce recueillement extraordinaire du recueillement actif et ordinaire, qui s'obtient peu à peu et par une suite d'efforts tendant à éloigner les souvenirs ou fantômes de l’imagination. Quand le recueillement extraordinaire commence à cesser, et que toutes les facultés de l’âme, concentrées en Dieu, semblent, en quelque sorte, se séparer pour vaquer chacune à leurs opérations particulières, elles se trouvent remplies d’une grâce tout à fait ineffable, Les sens eux-mêmes, après avoir participé à leur manière à ce repos des puissances, trouvent maintenant du dégoût dans les objets sensibles, et sont tout disposés à se prêter de nouveau à ce recueille-
ment amoureux et divin des facultés supérieures en Dieu , lorsqu'il leur plaira d'y revenir !.
1 Cet état d'oraison correspond, ce nous semble, à celui que sainte Thérèse appelle oraison de quiétude ou des goûts divins, et qu'elle décrit ainsi : « Ce que j'appelle ici goût de Dieu et qu'ailleurs j'ai nommé oraison de quiétude, est tout différent des contentements.. Je comparerai les contentements et les goûts à deux fontaines dont les bassins se remplissent d'eau... Ces deux bassins se remplissent d'une manière différente : l'un reçoit une eau qui vient de loin, par des aqueducs et à l'aide de notre propre industrie; l'autre, se trouvant dans l'endroit même où jaillit la source, se remplit sans aucun bruit. Que si la source est fort abondante, comme est celle dont nous parlons, elle fournit tant d'eau à ce bassin, qu'il en sort un grand ruisseau qui coule sans cesse, sans qu'il soit besoin pour ce sujet d'user d'aucun artifice. Et maintenant, pour montrer la différence qui existe entre les contentements et les goûts, je dirai que les contentements ressemblent à l'eau qu'on fait venir de loin par des aqueducs dans le premier bassin, En effet, c'est par le travail de notre entendement que nous les obtenons.… Les goûts ressemblent à cette eau qui, de la source même, qui est Dieu, jaillit dans le bassin de l'âme. Ainsi, quand il plaît à Dieu de nous accorder cette oraison qui est surnaturelle, c'est au milieu d'une paix, d'une tranquillité, d'une suavité inexprimables, qu'il produit ces goûts dans le fond très intime de notre âme. Quel est ce fond, et comment Dieu y opère-t-il, c'est ce que je ne sais point.
« Ce plaisir ne se sent point tout d'abord dans le cœur, comme ceux d'ici-bas; ce n'est qu'ensuite qu'il le pénètre et le remplit. Cette eau céleste se répand dans toutes les demeures du château, remplit les puissances de l'âme, et arrive enfin jusqu'à ce corps mortel. C'est ce qui m'a fait dire que ces goûts commencent en Dieu et se terminent en nous, et non seulement leur suavité se fait sentir à l'âme, mais encore à tout l'homme extérieur, comme le verront ceux qui en feront l'expérience... A peine cette eau céleste a-t-elle commencé à jaillir de sa source, c'est-à-dire de ce fond intime de nous-mêmes, que tout notre intérieur se dilate et s'élargit. On est alors enrichi de certains biens qui ne se peuvent dire, et l'âme n'est pas capable de comprendre quels sont les dons qu'elle reçoit en cet heureux moment. Elle respire je ne sais quelle suave odeur; c'est comme si, au dedans d'elle-même, dans l'endroit le plus profond, il y avait un brasier où l'on jetât d'excel-
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