QUATRIÈME PARTIE — CHAPITRE 1V
moi, et moi je suis à lui, c’est lui qui paît entre les lis, tandis que le jour aspire et que les ombres s’inclinent'. Montrez-moi donc, 6 l’ami de mon âme, où vous paissez, où vous reposez sur le midi?. Voyezvous, Théotime, comme la sainte Sulamite se contente de savoir que son bien-aimé est avec elle, ou dans son parc, ou ailleurs, pourvu qu'elle sache où il est : aussi est-elle Sulamite toute paisible, toute tranquille et en repos.
« Or ce repos passe quelquefois si avant dans sa tranquillité, que toute l’âme et toutes ses puissances demeurent comme endormies, sans faire ni mouvement ni action quelconque, sinon la seule volonté, qui même ne fait autre chose que recevoir le contentement et la satisfaction que la présence du bienaimé lui donne. Et ce qui est encore plus admirable, c'est que la volonté n'’aperçoit point cette satisfaction et ce contentement qu'elle reçoit, puisqu'elle en jouit insensiblement, ne pensant pas à soi, mais à celui dont la présence lui donne ce plaisir ; comme il arrive quelquefois que, surpris d’un léger sommeil, nous entendons sans distinguer ce que nos amis disent autour de nous, ou nous ressentons les caresses qu'ils nous font, presque imperceptiblement, sans sentir que nous sentons.
« Néanmoins l’âme, qui en ce doux repos jouit de ce délicat sentiment de la présence divine, quoiqu'elle ne s'aperçoive pas de cette jouissance,
1 Cant, cant., 11, 16, 17.
2 Id.,, 1, 6.
témoigne toutefois clairement combien ce bonheur lui est précieux et aimable, quand on le lui veut ôter, ou que quelque chose l’en détourne; car alors la pauvre âme fait des plaintes, crie, pleure quelquefois même comme un petit enfant qu'on a éveillé avant qu'il ait assez dormi, et qui, par la douleur qu’il ressent de son réveil, montre bien la satisfaction qu’il avait dans son sommeil. Aussi le divin berger adjure les filles de Sion, par les chevreuils et par les cerfs des campagnes, qu’elles n’éveillent point sa bien-aimée jusqu’à ce qu’elle le veuille !, c’està-dire qu’elle s’éveille d'elle-même. Non, Théotime, l’âme ainsi tranquille en son Dieu ne quitterait pas ce repos pour tous les plus grands biens du monde*.»
Mais il y a encore, dans cet état d’oraison, comme une autre disposition plus parfaite que notre Mère appelle l'inaction. L'âme, non contente de reposer sur le cœur de Dieu, comme l'enfant qui dort sur le sein de sa mère, ainsi que cela arrive dans le sommeil mystique, veut se rassasier plus complètement. Elle se jette pour cela dans l’abîme immense de l'amour de Dieu, comme un homme qui se précipiterait dans l'océan. La Mère de l'Incarnation donne à cette suprême disposition le nom de pâmoison, Car ici l'âme est comme perdue et absorbée en Dieu.
Telles sont les diverses dispositions du premier état d’oraison de quiétude,
1 Cant. cant., vint, 4.
2 Traité de l’amour de Dieu, liv. VI, ch. vu.
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