QUATRIÈME PARTIE — CHAPITRE V
nation, ce regard intérieur ne perdait jamais la vue plus ou moins nette de son divin objet. Dès lors ne peut-on pas admettre que ces distractions étaient purement et simplement dans la partie imaginative de l’âme ? Ou bien, faut-il reconnaître que toute la partie supérieure était, elle aussi, entraînée vers d’autres objets que le divin Époux avec la partie inférieure, mais seulement à de rares intervalles, et d’une manière si rapide, que l’âme n'en avait point conscience? C'est une question que nous laisserons aux auteurs mystiques le soin de discuter et de trancher.
Dans tous les cas, il nous suflit de savoir que, si dans cet état d'oraison, de vraies distractions se produisaient quelquefois, elles étaient rapides comme l'éclair qui fend la nue ou le son qui traverse l'espace, et que l'âme de notre Mère, inconsciemment détournée de son centre, y revenait aussitôt, sans y penser, par un attrait aussi profond et irrésistible que doux et suave. Tout avait beau étre bouleversé autour d'elle, comme au moment de l'incendie de son monastère, les tentations, les plus cuisantes épreuves intérieures avaient beau l’étreindre, en quelque sorte, de toutes parts, rien ne parvenait à troubler l'hôte divin qui résidait dans le fond de son âme et à empêcher les regards amoureux de son épouse d’être fixés sur lui. Là, dans ce sanctuaire intime et profond, « il ne se trouve plus, disait-elle, d'inquiétudes, plus d'efforts, plus de désirs, mais une paix profonde et inaltérable, Sans doute, l’âme,
dans cet état, n’est point impeccable, ce serait une illusion de le présumer; mais elle jouit de la liberté des enfants de Dieu, avec une douceur et une tranquillité ineffables. Les embarras des affaires, les persécutions des hommes, les vexations du démon, les distractions des créatures, les croix, les peines, les maladies, ni rien au monde, ne sauraient troubler ni inquiéter ce fond, qui est la demeure de Dieu. Le péché seul ou l'imperfection volontaire pourraient le faire !, »
Il faudrait avoir la plume et l’éloquence d’un esprit céleste pour parler dignement de cette union divine. Le visage de notre Mère en était quelquefois à ce point tout illuminé, qu'on l’eût prise plutôt pour un ange que pour une créature humaine. Ses entretiens, sa tenue, son silence même, tout portait l'empreinte de son intime union avec Dieu. Sa vie n'était donc, on peut le dire, qu'une continuelle oraison, qui variait d'intensité sans doute, mais ne subissait aucune interruption. En un mot, sa charité était comme un feu permanent, tantôt caché sous la cendre, ou à l’état de braise en repos, tantôt attisé par les nouveaux aliments qu'on lui jette. Dans ces moments d’oraison proprement dite où, par quelque considération, elle excitait dans son cœur cette flamme du divin amour, on eût dit qu'elle n’était plus de cette terre, qu’elle était privée de l'usage de ses sens. Son visage paraissait tout enflammé,
1 Dom Claude Martin. Lettre de sa mère du 22 septembre 1666, p. 696.
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