QUATRIÈME PARTIE — CHAPITRE V
ment, et je crains que mes lâchetés n’obligent la divine bonté de me les ôter, ou du moins de les modérer. Cette croix m'est si aimable, que je la préférerais à toutes les délices du monde et même à celles que je pourrais prendre innocemment et sans offenser Dieu et la vertu. Le fond de mon mal est toujours un flux hépatique qui me fait souffrir depuis trois ans et plus. Je souffre encore de grandes coliques causées par une humeur de bile qui se répand dans tout le corps... J'avais, avec toutes mes autres maladies, un abcès dans la tête qui me causait des douleurs que l’on ne saurait imaginer, en sorte que j'en étais demeurée sourde d’une oreille. Ce mal m'incommodait et me faisait plus de peine que tous les autres, à cause des rapports que j'étais obligée d'avoir tant avec mes sœurs qu'avec les personnes du dehors. Mais enfin cet abcès a disparu, et de la sorte Dieu m'a rendu l’ouie aussi libre qu’auparavant. Tant de maux si violents et si continuels m'ont réduite à un tel excès de faiblesse, que je ne puis me tenir à genoux le quart d’une messe, encore faut-il que je sois appuyée. Je prends, en effet, si peu de nourriture, que cela n’est pas suffisant pour soutenir l'effort du mal. Notre-Seigneur m'a fait néanmoins la grâce de pouvoir jeûner ce carême ; mais depuis Pâques mon mal a augmenté de telle sorte que je ne puis jeûner les jeûnes de règle, et à peine puis-je faire ceux de l'Église ; car ce que je prends de nourriture en un seul jour n’est pas le quart d’un de mes repas ordinaires, et encore c’est 2:
avec des dégoûts étranges, car la bile qui se répand dans tous les membres me monte jusqu’à la bouche, où elle entretient une amertume continuelle qui fait que tout ce que je prends m'est comme de l’absinthe qui me donne une continuelle mémoire du fiel de la passion de Notre-Seigneur... En un mot, je suis dans un état continuel de souffrances et dans des douleurs qui, par leur longue habitude, me sont devenues comme naturelles. Avec tout cela je ne puis mourir, et cependant aucun remède ne peut me soulager dans mon mal ; au contraire, une dragme de rhubarbe me met à l'extrémité jusqu’à n’en pouvoir plus ; d'où je conclus que Dieu veut que je souffre, et j'en ai l'esprit si convaincu, que de moimême je ne voudrais pas guérir pour tous les trésors du monde, »
« Par l’amitié sincère que j'ai pour vous et par celle que vous avez pour moi, disait-elle dans la seconde lettre, je vous recommande que, quand vous aurez appris la nouvelle de ma mort, vous me procuriez le plus de messes qu'il vous sera possible des révérends Pères de votre sainte congrégation. J'attends cette grâce de leur bonté et de la vôtre, non que j'aie des pressentiments de ma mort, mais parce qu’une personne de mon âge peut raisonnablement croire qu'elle n’est pas fort éloignée, outre que les grandes maladies qui ne font que de me quitter, et qui me prennent encore de temps en temps, me doivent
1 Dom Claude Martin, liv. IV, ch. xu1, p. 708, 709.
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