QUATRIÈME PARTIE — CHAPITRE VI
ter! On la voyait alors arriver quelquefois à la cuisine, avant les repas, pour supplier les cuisinières de ne lui rien préparer de particulier. « Mais, ma Mère, lui disait-on, les viandes communes vous feront mourir, — Non, répondait-elle, vous ne me connaissez pas, ce sont les viandes communes qui me font vivre ; c’est la singularité qui est capable de me donner la mort. » Grande et noble parole où éclate la perfection de l'esprit religieux dont notre vénérée Mère était animée!
Mais, pour mieux marquer cette grande leçon, il semble que Dieu ait voulu qu'après avoir été, pendant toute sa vie, le vivant exemplaire de la régularité religieuse, notre Mère fût victime de son horreur pour la singularité. Car, un jour, une sœur lui ayant servi par mégarde une viande qui était tout à fait contraire à sa santé, elle la mangea, sans faire aucune observation, très heureuse de faire comme tout le monde; mais peu après ses souffrances redoublèrent, et cette indisposition fut le prélude de sa dernière maladie.
La Mère de Saint-Athanase, désolée de cet accident, se permit de lui en faire un doux reproche. « C'est vous, lui dit-elle, qui vous êtes réduite en cet état par les instances que vous nous faites si souvent pour ne rien prendre de particulier au réfectoire, quand on y a servi des mets contraires à votre santé. » Notre Mère lui révéla alors un secret qu'elle avait eu soin de tenir jusque-là caché. « Lorsque Dieu, dit-elle, me montra le Canada en vision et
qu'il me promit de m'y faire aller, il me fit connaître en même temps que sa volonté était que j'y vécusse à l’apostolique, mangeant de tout ce qui me serait présenté des viandes communes, et qu’en tout le reste j'évitasse la singularité. C'est une loi que j'ai toujours eue devant les yeux de mon esprit, après l’avoir communiquée à mes directeurs, et dont je n’ai pas pu me départir, pour peu que ce fût, »
Toutefois, quelque grand que fût son zèle ardent pour la régularité, il n'alla jamais jusqu’à porter atteinte à la parfaite déférence et soumission qu’elle professait à l'égard de ses supérieurs. Car elle savait, mieux que personne, que toutes les vertus doivent céder le pas à l’obéissance, qui est préférable, selon les saintes Écritures, à lous les sacrifices.
Femme éminemment supérieure à tous les points de vue, elle devenait semblable à un petit enfant lorsqu’elle se trouvait devant les dépositaires de l’autorité divine et surtout le directeur de sa conscience, tant elle était persuadée qu'il n'est rien à redouter davantage dans les voies spirituelles que l’orgueil de l'esprit et la confiance en ses propres lumières, Personne ne peut, en effet, se conduire soi-même dans ces sentiers redoutables, bordés de précipices, où les illusions peuvent être si fréquentes et si dangereuses, C'est pourquoi Dieu a voulu que l’abnégation des plus hautes facultés de l’âme fût, en ces matières, pour les âmes les plus richement douées par la nature, la première loi de leur perfection. Et il s’est plu quelquefois, pour humilier leur orgueil, à les