TROISIÈME PARTIE — CHAPITRE V
donnée par cette humble fille des bois à tant de jeunes filles et de femmes qui se disent chrétiennes et n'osent pas confesser le nom de Jésus-Christ par leur langage et leur conduite, au sein même des nations civilisées !
Cependant, depuis deux ans déjà, l'innocente victime de la cruauté des Iroquois, le glorieux Père Jogues, était parvenu à se soustraire à la fureur de ses ennemis. Vendu à plusieurs reprises, en qualité d’esclave, à certains chefs iroquois, il avait été conduit par l’un d’eux jusque sur les rivages de la baie d'Hudson, où un navire hollandais qui croisait dans ces parages avait favorisé son évasion.
Jeté par ses libérateurs, qui étaient protestants et ennemis jurés des Français, à fond de cale du navire, il eut à supporter durant la traversée, qui fut bien longue, l'abandon le plus complet, les odeurs nauséabondes de l’obscur réduit dans lequel il était renfermé, et quelquefois même les angoisses de la faim. Enfin on le débarqua un jour sur les rivages de la Bretagne.
Le glorieux martyr, ainsi jeté sur les côtes de la France, se dirigea vers la ville de Rennes, dont il n'était pas éloigné. On raconte que le frère portier de la résidence des Pères Jésuites de cette ville vit un jour apparaître, sur le seuil de la porte, un homme au visage amaiïgri, à demi vêtu, se traïnant à peine, tout couvert de cicatrices, avec des membres mutilés, qui lui parut d’abord être un mendiant, C'était le Père Jogues.
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‘A l'aspect du vaillant témoin de Jésus-Christ, la communauté entière tomba à genoux. Mais lui ne répondait qu'avec peine et à demi à toutes les questions qu’on lui posait. On eût dit qu'il voulait cacher par humilité, aux yeux de ses frères et à ceux des hommes, les mérites qu'il avait acquis durant sa longue passion douloureuse.
La nouvelle de son arrivée ne tarda pas à franchir l'enceinte de la maison des jésuites. On accourut bientôt de toutes parts pour voir et vénérer le généreux confesseur de la foi. Lorsque cette nouvelle arriva à Paris, la ville entière se sentit émue. La reine, régente du royaume, voulut voir le saint missionnaire et contempler sur sa personne les stigmates sacrés de Jésus-Christ. Le Père Jogues vint donc à Paris, et fut présenté à cette princesse, qui ne put s’empècher, en le voyant, de verser d’abondantes larmes. Il eut aussi le bonheur d’embrasser sa vieille mère, qui vivait encore.
Cependant une consolation suprême ne pouvait être accordée au glorieux fils de saint Ignace, celle de monter au saint autel, car les blessures de ses mains privées de plusieurs de leurs doigts ne lui permettaient pas d'offrir le saint sacrifice de la messe. On fit des démarches à Rome pour obtenir les dispenses nécessaires ; et on raconte qu’au récit des souffrances du vaillant apôtre, Urbain VIII, vivement ému, fit cette réponse si digne du vicaire de Jésus-Christ : « Il serait indigne qu’un martyr de Jésus-Christ ne pût boire le sang de