DEUXIÈME PARTIE — CHAPITRE III
Si du moins, au milieu de tant de maux et dans des conjonctures si difficiles, Dieu lui eût laissé son sage et prudent directeur de conscience, ce Père dom Raymond de Saint-Bernard qui la connaissait si bien et l'avait si sagement dirigée depuis plusieurs années; mais non seulement il lui retira ce secours, il permit même encore que celui qui remplaça ce bon Père auprès d'elle, dans les délicates fonctions de directeur de sa conscience, devint bientôt pour son âme un sujet de troubles profonds et de douloureuses angoisses. C'était un homme de bien, sans doute, mais tout à fait simple et inexpérimenté dans la direction des âmes, et bien au-dessous du Père dom Raymond sous le rapport de l'esprit et de la science des voies de Dieu. Loin d’adoucir les plaies intérieures causées par les cruelles tentations dont nous venons de parler, il ne faisait que les envenimer, au contraire, par des avis, des remontrances, des conseils tout opposés à ceux qu’il aurait dû donner.
Pour surcroît de difficultés et de peines, les nouvelles qu’elle recevait au sujet de son fils devenaient de plus en plus inquiétantes. Elle apprenait de divers côtés que sa sœur refusait de pourvoir plus longtemps à son entretien au collège de Rennes. Le démon ne manquait pas d'en tirer parti pour battre en brèche de nouveau son cœur maternel, en lui représentant, sous les couleurs les plus vives, les dangers de l’âme et du corps auxquels cet enfant allait être exposé dans un avenir peu éloigné. De toutes parts assaillie par toutes ces tentations et
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inquiétudes, elle demeurait ferme néanmoins, comme ces chênes puissants et vigoureux qui résistent à tous les orages.
Quand elle reçut le saint habit religieux, elle était déjà au milieu de ses tourments intérieurs. Elle se sentit toutefois fortifiée par ce vêtement béni et toute pénétrée d’une nouvelle ardeur pour continuer à souffrir. Prêtons encore l'oreille aux confidences qu'elle nous a faites au sujet de ce martyre spirituel : « Il me semblait, dit-elle, que j'étais tombée du sommet d’une haute montagne dans un abîme de misères. L'oraison, qui faisait mes délices, était devenue pour moi un affreux tourment. Mon esprit et mon cœur y étaient assaillis de toutes sortes de pensées horribles et abominables. Le mal que je n'avais jamais su, ni voulu, ni aimé, et tous les souvenirs du monde, auquel j'avais renoncé depuis plus de seize ans, m'étaient maintenant représentés d'une manière très vive. [Il me semblait que je voulais le mal et que j'étais ennemie de tout bien. En un mot, tout me devenait un sujet de trouble et d'inquiétude. Quelques-unes de nos sœurs se livraient-elles à la joie au moment des récréations, j'en ressentais de la peine, à cause du contraste entre leur joie et ma désolation intérieure. J'éprouvais même quelquefois de si cruelles angoisses et de tels serrements de cœur, que j'étais contrainte de m'éloigner un peu de la communauté, pour éviter ‘étonnement et le trouble qu’aurait occasionnés la vue de tels chagrins. J'étais persuadée d’ailleurs