DEUXIÈME PARTIE — CHAPITRE III
sujette à toutes les imperfections dont je m'étais autrefois scandalisée chez les autres. De ces imperfections, je tombai dans de plus grands maux encore. Je fus tentée d’orgueil. Le démon me poussait à faire et à entreprendre des choses plus considérables que celles qui m’étaient imposées par l’obéissance. Cette tentation fut si violente, que les efforts que je faisais pour y résister me rendaient malade. Le démon me représentait encore toutes sortes de perfections, en cherchant à me persuader que je les possédais toutes. Il s’efforçait de grossir à mes yeux, d’un côté, les défauts des autres, et, de l’autre, le bien qu’il me montrait en moi. J’opposais à toutes ces suggestions un souverain mépris, et. ce remède fut efficace. »
Ne pouvant la vaincre du côté de l'humilité, son terrible ennemi dirigea ses efforts du côté de l’obéissance. Mais ici encore ce fut en vain. Elle prit même l'offensive contre lui, en s'assujettissant volontairement et librement, plus longtemps que ses supérieures ne l’eussent permis, aux pratiques qui répugnaient le plus à sa nature, et étaient le plus souvent pour elle l’occasion de ces tentations de désobéissance. C’est ainsi, du reste, qu'ont toujours agi les saints dans la lutte contre le démon et contre eux-mêmes.
Le tentateur eut alors recours, pour vaincre cette âme héroïque, à tous les plus affreux moyens que sa malice put lui suggérer. Il envahit encore une fois son imagination, lui représentant toutes sortes d'images horribles et abominables; son esprit fut
plus cruellement atteint qu'il ne l'avait jamais été | par les doutes les plus affreux contre la Foi, tandis que son cœur était non moins douloureusement éprouvé par des pensées de blasphème contre l’unique objet de son amour. « Ces pensées, dit-elle, m'étaient plus sensibles que tout le reste. Avoir de tels sentiments contre mon cher Amour, c’est le plus grand martyre qu'on puisse endurer. [1 m'est impossible d'exprimer une si grande douleur. »
A la suite de cet horrible déchaïnement de toutes les forces de l’enfer, elle eut comme un moment de désespoir. Ce fut dans son âme une angoisse inénarrable, quelque chose de semblable à ce qui se passa dans l’âme de notre divin Sauveur lorsqu'il s’écria du haut de la croix : Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi m'avez-vous abandonné?
Une dernière consolation lui restait cependant encore, celle d’épancher son cœur dans celui de sa supérieure, mais elle ne tarda pas à lui être ôtée. « Il me vint, nous dit-elle, une grande tentation d'aversion contre notre Mère, car il me semblait qu’elle était cause de toutes mes peines. Comme j'avais toujours éprouvé du souiagement lorsque je lui parlais, il plut à Notre-Seigneur de me priver aussi de cette consolation, ce qui fut pour moi une de mes plus grandes mortifications. J'eus beau aller lui communiquer ma peine à son égard, afin de vaincre ainsi une tentation si pénible, cette confidence ne fit que l’augmenter au contraire. Je compris qu'elle n’était plus un refuge pour moi comme elle