DEUXIÈME PARTIE — CHAPITRE VIII
jour, étant à table, au réfectoire, ressentant des affections extatiques, je disais : O mon Amour, il faut que cette maison soit pour Jésus, Marie et Joseph. Je le disais, sans pouvoir m'en empêcher. J'avais une certitude que la divine Majesté agréait mes instances, que je ne faisais, du reste, que par le mouvement de son Esprit!. »
Il y eut alors comme une lutte entre la volonté de Dieu et celle de sa généreuse servante, mais c'était une lutte amoureuse, que notre vénérée Mère nous a décrite avec une grâce charmante et une touchante simplicité. L'épouse mystique veut ravir à son divin Époux sa volonté, afin d'exécuter sans retard ses ordres, et l’Époux divin veut absolument s’emparer de la volonté de son épouse pour l’anéantir et l'identifier, en quelque sorte, à la sienne. Inutile d'ajouter lequel des deux fut le vainqueur dans cette ineffable lutte d'amour. « La divine Majesté jetait ses regards sur moi, lorsque je voulais ravir sa volonté par un généreux effort... Mais elle me signifiait que, puisque j'avais voulu ravir sa volonté, elle voulait par son amour triompher de la mienne’. » Cette victoire fut bientôt remportée, Le divin Époux s'empara de la volonté de sa servante, comme il s'était autrefois, on s’en souvient, emparé de son cœur. « I se fit alors, dit-elle, une opération dans mon âme qui la faisait délicieusement agoniser; elle res-
‘ Dom Claude Martin, relation, ch. xn, Ile partie, p. 317. 3 Id., ibid.
pirait seulement un peu, se confessant vaincue et disant par les aspirations qu’elle pouvait faire : Ah! mon Amour! Ah! mon grand Dieu ! Je ne veux plus rien et je ne puis rien vouloir, car vous m'avez ravi ma volonté. Exercez donc en moi votre pure volonté dans la droiture et la parfaite justice de vos adorables desseins. Mon âme demeura ensuite comme perdue dans cet océan d'amour de l’infinie Majesté de Dieu. Et au sortir de cette opération, dont je ne puis parler ici qu’en bégayant, parce qu'elle contenait des choses indicibles, je me trouvai dans un entier changement d'état, eu égard à celui dans lequel j'étais auparavant. C'était une paix, un repos, un nonvouloir et une demeure dans la volonté de Dieu, avec qui je traitais de toutes les affaires du royaume du sacré Verbe incarné. Cette divine volonté me conduisait et me gardait dans ces chemins de paix d’une manière qui m'était encore inconnue, quelque grandes grâces qu'elle m'eût faites. »
Une année entière se passa dans cet état d’absorption de la volonté de notre vaillante Ursuline en celle de Dieu. Au bout de ce temps, elle comprit que son divin Époux voulait qu’elle manifestât à ses directeurs spirituels tout ce qui s'était passé en elle au sujet du Canada. Elle s’en ouvrit d’abord à un Père jésuite, le Père Salin, qui la rebuta en lui disant « de ne point s'arrêter à des fantaisies vaines et ridicules ».
1 Dom Claude Martin, relation, ch. xu1, II° partie, p. 317-318.