DEUXIÈME PARTIE — CHAPITRE VI
étonnante et tout à fait inattendue arriva au monastère de Tours. On apprit que le R. P. dom Raymond de Saint-Bernard, dont nous avons déjà si souvent parlé, ce saint religieux qui avait été depuis si longtemps pour notre Mère comme un ange conducteur, était sur le point de s'embarquer pour aller évangéliser le nouveau monde.
A cette grande nouvelle, notre généreuse Ursuline ne se tint pas de joie. Elle s’empressa d’écrire à son ancien Père et directeur la lettre suivante, qui est datée du 10 mars 1635 :
« Mon très Révérend Père,
« Il me serait impossible de ne point vous témoigner ce qui me presse. Je n’ai jamais eu de désir par rapport à mon avancement dans l’amour de mon Jésus, que je ne vous l’aie communiqué et qu’en même temps je ne me sois soumise à votre bon plaisir et à vos salutaires avis. Or aujourd'hui, mon très Révérend Père, j'ai un extrême désir d’aller au Canada, et ce désir me suit partout. Je ne sais à qui je dois le dire et demander secours pour l’exécuter. Mais on m'a appris que vous avez vous-même le dessein de tenter une aussi grande entreprise, que l'affaire est déjà fort avancée, et que même vous devez partir par la première flotte qui doit prendre la mer après Pâques. Bon Dieu! cela est-il vrai? S'il en est ainsi, de grâce, ne me laissez pas et menez-moi avec vous. J'aime
ardemment tous ces petits sauvages, et il me semble que je les porte dans mon cœur. Que je m’estimerais heureuse de leur pouvoir apprendre à aimer Jésus et Marie! Il faut que je vous confesse qu'il y a plus de dix ans que je suis poursuivie du désir de travailler au salut des âmes, et je vois tant de charmes et de bonheur en l'exercice de cet emploi, que ce désir se rallume sans cesse. Il n’y a point de pensée si agréable à mon esprit, et il me semble qu'il n’y a personne sous le ciel qui soit capable de mériter la possession d’un bien aussi estimable que celui-là. Je pense que pour l'obtenir, il faut plus aimer que les Séraphins eux-mêmes, car cela doit se gagner par amour. Si j'aimais comme je devrais aimer, je me serais déjà saisie du cœur de mon très aimable Jésus, et l'aurais forcé de m’'exaucer sans retard. Vous ne sauriez croire néanmoins combien je fais de saillies, ni combien de fois le jour mon esprit est dans de vifs transports, pour importuner celui qui seul peut m'ouvrir la porte. Ce qu’on m'a dit de vos projets, fait que je me demande si le divin Sauveur ne vous a point choisi pour me faire cette grande grâce, et mettre ainsi le comble à tous les biens qu’il a daigné m’accorder par vous. Si cela est, qu'il soit béni sans cesse et que son amour fasse que je ne m'en rende point indigne. J'avoue que quand je considère mes imperfections, je me dis aussitôt qu'il ne voudra pas de moi, que quelque autre plus aimée lui gagnera le cœur, et qu’il fera tomber cet heureux sort sur elle. Mais je lui rends grâces d'avance de ce choix, dans lequel il
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