DEUXIÈME PARTIE — CHAPITRE VIII
ne peut se tromper. Il se formera des sujets tels qu'il les veut capables de lui former de riches vases d’élection. Néanmoins je vous conjure de m'aider dans mon dessein et de me donner une réponse favorable. Mais je m'imagine que vous allez me blâmer de ce qu'étant si misérable, j'ose aspirer à une vie si sublime. Mais faites tout ce qu'il vous plaira, mon très Révérend Père, j'honorerai toujours vos rigueurs autant que vos bontés. »
Le premier sentiment du R. P. dom Raymond de Saint-Bernard, à la lecture de cette lettre, fut un sentiment d'étonnement et de désapprobation. Il ne comprenait pas que son ancienne pénitente püût avoir la pensée de quitter son monastère, surtout pour aller au delà des mers, dans un pays sauvage, où tant de considérations diverses devaient interdire à une femme de s’aventurer, même pour y remplir une mission sainte, Cependant il n’osa pas non plus condamner absolument ce projet. Il avait vu la Mère Marie de l’Incarnation marcher jusqu’à ce jour dans des voies si extraordinaires, il savait qu'elle était favorisée de tant de grâces, qu’il se dit à lui-même que Dieu, qui est tout-puissant, qui a fait dans tous les temps par le ministère de ses saints tant de prodiges, et dont le bras n’est point raccourci, pourrait bien, après tout, appeler cette âme d'élite à un genre de vie en apparence si contraire à toutes les données de la prudence humaine. Il voulut donc, avant de porter un jugement définitif sur cet attrait
apostolique, en connaître à fond le commencement, le progrès, les circonstances. Ce fut de sa part l'objet d'une lettre à laquelle notre vénérée Mère fit une réponse qui est trop belle et trop touchante pour que nous ne la reproduisions pas entièrement ici.
« Vous avez grand sujet, mon très Révérend Père, de présumer et tout ensemble de vous défier de mon ignorance et de ma faiblesse. Et je ne m'étonne pas que vous ayez été surpris de mes projets. Pardonnezmoi donc si l'instinct si violent qui me pousse me fait vous dire des choses que je devrais tenir cachées, à cause de ma bassesse, Je vais donc vous parler simplement, puisqu'il vous plaît de me le commander.
« Votre Révérence sait comment mon cher Époux m'a tenue depuis longtemps dans une union si étroite avec lui, que je ne pouvais considérer un autre objet que lui seul. Elle sait aussi combien j'étais heureuse et contente dans cette possession, et combien il m'était doux et facile de me passer de tous les biens terrestres. Or il est arrivé que depuis ma profession religieuse il a tenu mon esprit dans une douce contemplation des ravissantes beautés de sa sainte loi, et surtout de l’harmonie qui existe entre la loi ancienne et la loi évangélique. Ma mémoire était continuellement remplie des passages de la sainte Écriture qui se rapportent au sacré Verbe incarné. De sorte que, par la grandeur des lumières que je recevais, je me suis trouvée dans de si grands transports que, toute hors de moi, je disais : O mon grand
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