DEUXIÈME PARTIE — CHAPITRE VIII
Et dans une autre lettre qui fit suite de quelques jours à cette dernière, elle dit ces belles paroles, qui témoignent bien hautement de son humilité, de sa défiance d'elle-même et de sa confiance en Dieu : « Je suis un peu craintive, j'ai peur que Notre- Seigneur ne veuille point de moi; je vous prie, pour l'amour de Dieu, de me dire ce que vous en pensez. Croyez-vous qu'il ne me rebutera pas, à cause de mes imperfections? Je tâche de les corriger; mais, hélas ! je retombe sans cesse. De la part de Dieu, je suis pleine de confiance; il n’y a que moi dent je me méfie. Je vous prie de me consoler en cette disposition, car elle est bien crucifiante. Malgré tout cela, cependant mon âme est plus contente que jamais dans la résolution que j'ai témoignée à Votre Révérence, et il me semble que je ne me sens de la vie que pour obéir à Dieu, mon Époux !. »
Mais Dieu se plait à éprouver les plus saintes âmes. Quand elles croient toucher au but et atteindre enfin l’objet de leurs plus saints désirs, il les en éloigne quelquefois tout d'un coup. Le R. P. dom Raymond de Saint-Bernard ne devait jamais quitter la France. Au moment de s’embarquer, il fut arrêté par ses supérieurs.
Ce contretemps lui fut sans doute très sensible; mais il sut néanmoins supporter généreusement cette épreuve. Notre vénérée Mère lui écrivit aussitôt pour le consoler, non sans éprouver au fond de son cœur
1 Ces dernières lettres ne sont point datées, mais elles sont certainement d'avril ou de mai 1635.
une secrète joie, car elle crut d'abord que le départ du Père Raymond était seulement différé à l’année suivante, ce qui lui permettrait de partir avec lui. Mais elle aussi ne devait pas tarder à être déçue dans ses plus chères espérances, qui ne devaient enfin se réaliser qu'après de nouvelles épreuves. L’insuccès des démarches du Père Raymond opéra, en effet, un changement d'idées dans l'esprit de bien des personnes qui avaient approuvé jusque-là les projets de notre Mère de l'Incarnation. Le R. P. Dinet lui-même, pour lequel elle avait une vénération toute particulière, finit un jour par lui dire qu’elle devait faire à Dieu le sacrifice de ses attraits pour le Canada; car il était bien probable qu'elle n'irait jamais dans ce pays que par les élans de son cœur, et qu'elle ne le verrait que du haut du ciel. Pour mettre le comble à toutes ces épreuves, Dieu permit que sa supérieure, qui avait applaudi jusqu'alors à ses généreux desseins, se mit elle aussi à les combattre. Elle lui déclara un jour qu'elle ne « vaudrait jamais rien pour le Canada, et que si Notre-Seigneur lui accordait ce qu'elle demandait avec tant d'ardeur, ce serait en punition de sa témérité ». De son côté, une bonne religieuse appelée sœur Ursule, qui avait promis à notre Mère de l'accompagner, commença à perdre confiance, et vint lui annoncer qu'elle renonçait à ses projets. Tant de contradictions étaient bien faites pour ébranler les plus grands courages; mais la Mère Marie de l’Incarnation fut inébranlable, Comme ces