DEUXIÈME PARTIE — CHAPITRE VIII J
et même l’évangélisation des femmes. Il connaissait déjà de réputation la Mère Marie de l’Incarnation, et tout ce qu'on lui avait dit de son zèle, de son intelligence, de son dévouement, lui paraissait répondre de tous points aux exigences de la laborieuse et délicate mission du Canada. Mais, avant de la convier officiellement à cette œuvre difficile, 1l voulut néanmoins éprouver son courage. Il lui adressa donc deux lettres dans lesquelles il lui dépeignait, sous les couleurs les plus sombres, les difficultés de tout genre qu'elle rencontrerait au Canada, les mœurs des sauvages, leur férocité, les rigueurs du climat, les privations, les souffrances, les croix de toute nature qui l’y attendaient.
Notre Mère lisait et relisait ces lettres avec une douce joie. « N'est-ce pas là, disait-elle à son directeur en les lui montrant, un bon Père, de me traiter de la sorte? Pour vous dire mon sentiment, il m'oblige au dernier point. » Son bonheur ne connut plus de bornes quand elle apprit que les Pères missionnaires de la Nouvelle-France étaient tout à fait décidés à l’appeler auprès d'eux pour partager leurs fatigues et leurs travaux. Sous l'impression d’un tel bonheur, elle écrivit au Père Raymond la lettre suivante, datée du 26 octobre 1636 :
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« Mon révérend Père,
« Voici une occasion qui porte avec elle quelque chose de si agréable, que je croirais manquer à mon devoir envers Votre Révérence, si je gardais le silence et ne lui faisais part de la chose qu'elle aime le plus. Voulez-vous venir cette fois en Canada? Les Pères, qui sont allés auprès des Hurons m'y appellent tant qu'il: peuvent. Si vous aviez eutendu parler ces saints, vous seriez ravi d’aise, et vous vous disposeriez à l'exécution de vos desseins. Ces âmes favorisées du Ciel daignent, me disent-elles bien, penser à moi tous les jours. Ce ne peut être que par une Providence toute particulière de Dieu, car je ne les ai jamais vus : ce qui fait que je tiens cela pour une insigne faveur. Allons donc au nom de Dieu,
mon très cher Père, goûter les délices du paradis dans les croix qui se trouvent belles et grandes dans la Nouvelle-France, dans ce nouveau monde, dis-je, où l’on gagne des âmes au Roi des saints. Vous n'y serez pas si infirme qu'en France, car la charité y
fait vivre. Et puis, quand vous y mourriez, ne seriezvous pas bien heureux de finir une vie chétive dans l'exercice d'un apôtre? Faites-moi la faveur, mon très cher Père, de prier Dieu pour moi, afin qu'il lui plaise de ne me point rebuter. S'il m'’accepte, je vous verrai en passant, et je vous tirerai si fort, vous et votre compagnon, que j'emporterai la pièce de vos habits, si vous ne venez !, »
1 Lettre du 26 octobre 1636.