DEUXIÈME PARTIE — CHAPITRE X
dans un excès très crucifiant. Il m'était avis que la Majesté de Dieu me disait par une insinuation pénétrante : « Allez, il faut que vous me serviez maintenant à vos dépens. Allez me donner des preuves de la fidélité que vous me devez, par la correspondance fidèle aux grâces que je vous ai faites. Je ne puis dire l’étonnement et l’effroi où se trouva mon esprit en cette vue. Néanmoins je sentis en moi-même une si grande résolution pour faire ou pour souffrir tout ce qui plairait à la divine Majesté, qu’au même moment je m'abandonnai pour suivre ses ordres en toutes choses. Quelque temps auparavant j'avais une vision imaginaire. Îl me semblait que j'étais dans une ville toute neuve, en laquelle il y avait un bâtiment d’une merveilleuse grandeur. Mais tout ce que je pus découvrir fut que ce bâtiment était construit, au lieu de pierres, de personnes crucifiées. Les unes ne l’étaient qu'à mi-jambes, les autres un peu plus haut, les autres à mi-corps, les autres en tout le corps. Chacune de ces personnes avait une croix qu’elle tenait selon qu’elle était crucifiée, mais il n’y avait que celles qui l’étaient par tout le corps qui la tinssen® de bonne grâce. Je ne pouvais détourner ma vue de ce spectacle, et depuis ce temps-là cette représentation a toujours fait une forte impression sur mon esprit et m'a donné un grand amour de la Croix. » Cet amour de la Croix fut toujours la force de notre vénérée Mère au milieu de ses grandes tri-
1 Dom Claude Martin, relation, ch. xx1, Ile partie, p. 366 et suivantes.
bulations, soit pendant son séjour au Canada, où aucune épreuve ne lui fut épargnée, comme nous le verrons dans la suite, soit au moment de son départ.
Avant même de franchir le seuil de son cher monastère, elle eut à soutenir contre son cœur maternel un nouveau et terrible combat. Nous avons raconté plus haut les assauts que son fils venait luimême lui livrer quand elle quitta le monde, au début de sa vie religieuse. Cette fois, au moment de son départ, ce fut sa sœur qui vint lui livrer une dernière bataille. Après avoir été trouver MF l'archevêque, et avoir pris tous les moyens pour empêcher le départ projeté, voyant qu’elle n'y réussissait pas, elle vint au parloir, accompagnée d'un notaire, pour déclarer qu'elle allait retirer à son neveu la petite pension annuelle qu'elle lui avait
faite jusqu'à ce jour. C'était enfoncer un glaive dans le cœur de notre Mère, mais cette vraie victime déjà tant de fois immolée soutint avec un
courage inébranlable cette nouvelle épreuve. Tandis que le notaire rédigeait en sa présence cet acte d'abandon, elle demeurait dans le silence, regardant avec une douceur admirable tout ce qui se passait. Puis, quand le moment fut venu de donner définitivement sa dernière parole, elle déclara simplement que, quand elle avait quitté son fils une première fois pour entrer dans le monastère, « elle n'avait pas établi sa fortune sur le secours des hommes, mais sur celui de la divine Providence, qui ne révoque jamais les promesses qu'elle fait à ceux qui ont con-
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