TROISIÈME PARTIE — CHAPITRE
Cependant l'horrible banquise n'était plus qu’à quelques mètres du navire. À ce moment solennel, le Père Vimont, élevant la voix, fit vœu à la très sainte Vierge, au nom de tout l'équipage et des passagers, d'aller la remercier sur les premiers rivages que l’on trouverait en abordant l'Amérique, si elle les faisait échapper au naufrage. En même temps la Mère Marie de Saint-Joseph commença les litanies de la sainte Vierge, auxquelles tout le monde s'empressa de répondre avec ferveur. Le moment était à la fois solennel et terrible. Tout à coup la voix du commandant se fit entendre pour donner un ordre suprême à celui qui tenait le gouvernail. Mais, soit trouble de la part de ce dernier, soit plutôt miraculeuse intervention de la très sainte Vierge, cet ordre mal compris fut exécuté dans un sens tout contraire. O merveille ! cette fausse manœuvre, qui devait naturellement achever de tout perdre, venait, au contraire, de tout sauver. Grâce à la nouvelle position prise par le navire, on vit doucment glisser le long de ses flancs, en les effleurant à peine, la terrible île flottante. Le péril était évité. Tout le monde cria au miracle, et se promit d'exécuter au plus tôt le vœu du Père Vimont.
Mais qu'avait fait notre vénérée Mère dans ces moments d'angoisse suprême? Quels avaient été ses sentiments et ses pensées ? Elle-même nous les a exprimés. « Pendant tout ce bruit, dit-elle, mon esprit et mon cœur étaient dans une paix et une tranquillité aussi grandes que possible, Je ne res-
sentis jamais un seul mouvement de frayeur ; mais je me trouvais dans un état tout propre pour faire un holocauste de tout moi-même, en priant Dieu d'accepter de plus la privation pour moi de voir jamais mes chers sauvages. Dans ce moment j'avais en vue toutes les grâces et les faveurs que Notre- Seigneur m'avait faites au sujet du Canada, son commandement, ses promesses, sa conduite, et nonobstant tout cela mon esprit se trouvait dans une indifférence de mourir ou de vivre, et toute ma pente était dans l’accomplissement des volontés de Dieu, lesquelles, selon toutes les apparences, allaient s'effectuer par notre mort. M"° la fondatrice se tenait comme collée à moi, afin que nous pussions mourir ensemble !, »
Il fallut encore deux mois de longue et laborieuse navigation avant qu'on püt apercevoir les rivages du nouveau monde. La mer, qui était si calme au début de la traversée, devenait souvent fortement houleuse, quelquefois terrible. Les gros vents du sud qui avaient jeté le navire si loin de sa route ne se calmaient que par intervalles. Souvent le ciel se couvrait d'’épais nuages, et à plusieurs reprises on avait entendu la tempête mugir au loin. Mais après la rencontre de l’île de glace dont nous venons de parler, le Saint- Joseph eut à en subir les redoutables atteintes.
On ne peut dire quel effroi profond s'empare des cœurs même les plus intrépides, lorsque le ciel se voilant de sombres nuages comme d’un crêpe
t-Dom Claude Martin, liv. ILE, ch. r.
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