CONSEILLER DU ROI ET TRÉSORIER DE FRANCE A CAEN
Jean de Bernières-Louvigny, un des plus grands contemplatifs du xvn° siècle, naquit à Caen en 1602. Favorisé dès ses jeunes années des grâces les plus précieuses, il annonça de bonne heure, par la régularité de sa conduite, à quel degré de perfection il devait parvenir. L'oraison, une vie retirée, pauvre et abjecte, firent ses délices à un âge où l'on ne songe d'ordinaire qu'à goûter les délices des sens et à partager les folles joies du monde. Assez sage pour mépriser le respect humain, M. de Bernières, sans craindre la censure et les railleries, se livra, dès sa première jeunesse, à la pratique des bonnes œuvres. Plein d'affection pour les pauvres, il allait les chercher dans leur chétive demeure, conduisait à l'hôpital ceux d'entre eux qui étaient malades, et, ce qui était plus admirable encore, on le voyait les y porter lui-même, au milieu des rues les plus populeuses de Caen.
1 Cette notice est attribuée à Msr Doney, ancien évêque de Montauban.
Une vertu si extraordinaire méritait du Ciel de nouvelles grâces; aussi le pieux jeune homme en reçut-il en abondance. Une des plus importantes que Dieu lui accorda fut celle d’avoir un saint pour directeur. C'était le vénérable Père Jean Chrysostome, religieux du Tiers Ordre régulier de Saint-François, et dont le célèbre M. Boudon a écrit la vie. L'attrait particulier de ce saint homme était surtout pour la vie cachée et l'union avec Dieu par le détachement des créatures. Il avait établi, en faveur des âmes qu'il dirigeait, une société spirituelle, qu'il appelait « Confrérie de la sainte abjection ». M. de Bernières en fût bientôt un des membres les plus fervents; il y prit le nom de frère Jean de Jésus pauvre. Fidèle aux conseils de son guide, il fit en peu de temps de grands progrès dans le détachement des créatures. Quoique sa place de trésorier de France à Caen lui fournît les moyens de vivre dans l’aisance, il voulut toute sa vie pratiquer la pauvreté la plus entière. Il ne se servait à table que de vaisselle de terre, ne souffrait aucune tapisserie dans l'appartement qu'il habitait, ne mangeait que du pain noir, et lorsqu'il était obligé de prendre quelque nourriture le matin, il se contentait de la plus simple, sans rien ajouter qui pût flatter le goût.
Cet amour pour une vertu que presque tout le monde fuit augmenta tellement dans le cœur de M. de Bernières, qu’il voulut être pauvre en ellet, par un entier dépouillement de toute sa fortune, qui était considérable. Éclairé par la foi, il regardait ce dépouillement comme un des plus heureux états de la vie chrétienne. Il se représentait avec délices un coup de la Providence, qui, lui ayant fait perdre son bien, l’eût obligé à aller mendier son pain de porte en porte. Il ne pouvait envisager cette position que comme le paradis de la vie présente. Le Pére Jean Chrysostome l'ayant assuré que la pauvreté réelle était l’essence de la grâce, et M. Boudon l'ayant confirmé dans
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ce sentiment, M. de Bernières n'eut plus de repos qu'il ne se fût dépouillé de tous ses biens. Il ÿ trouvait de l'opposition de la part de sa belle-sœur qui, par un motif de délicatesse, ne voulait pas y consentir, quoique ce fût en faveur des enfants de cette dame, que M. de Bernières était résolu de s’en défaire. Il avait de grands obstacles à surmonter, et parmi les difficultés qu'il éprouvait il dit un jour à M. Boudon : « Ma belle-sœur fait de son mieux pour empêcher que je ne sois pauvre; elle me fait parler à ce sujet par de bons religieux; mais enfin, il n'est pas en mon pouvoir d'être plus longtemps riche. Je ne saurais plus supporter les biens temporels, et si ma famille ne veut pas prendre ceux que je possède, je les vendrai pour les donner à ceux qui se présenteront. Il n’y a plus moyen de n'être pas pauvre. »
Effectivement il le montra bien, car il fallut le laisser se dépouiller de tout ce qu'il possédait. Il fut donc véritablement pauvre, et, dans les dernières années de sa vie, il ne subsistait que de ce qu'on lui donnait, ce que sa famille faisait à la vérité abondamment; mais toujours était-il dans la dépendance, et il n'avait plus rien en propre.
Aucun riche cependant n'a fait un meilleur emploi de sa fortune que M. de Bernières. Vivant dans le célibat et jouissant de biens considérables, il prenait part à toutes les bonnes œuvres du pays, et il était le refuge de tous les nécessiteux. Il aidait de ses aumônes à bâtir des séminaires, des hôpitaux et des maisons religieuses. Il fit passer dans la Chine et dans toutes les contrées du Canada des sommes considérables, pour y entretenir la foi et ceux qui l’annonçaient. Il avait fait bâtir, d'après le conseil et sur le plan de son saint directeur, une maison près du monastère des Ursulines de Caen. On appelait cette maison l'Ermitage, parce que, quoiqu'elle fût dans une grande ville, on y menait une vie retirée, et toute d'orai-
son. C'était le lieu que M. de Bernières habitait, et où il recevait ses amis. Le pieux Boudon, qui y passa deux ou trois mois, rapporte qu'on n'y parlait d'autre chose que de l'oraison, pendant même le temps de la récréation, aussi bien que dans un autre temps, et en vérité c'était la plus douce récréation de ce saint lieu; et ce qui est merveilleux, c'est qu'on ne s’y ennuyait jamais. On y passait les jours, les mois et les années, s'entretenant toujours de la même matière, qui semblait toujours nouvelle, Les discours du monde, les nouvelles de la terre n'y avaient aucun accès. Il n'y avait aucun exercice de piété réglé, parce que l'oraison perpétuelle en faisait toute l'occupation. L'on s’y levait de grand matin, et durant toute la journée c'était une application continuelle à Dieu. M. de Bernières sortait pour les affaires de Dieu et pour les fonctions de sa charge; mais ceux qui le connaissaient savaient qu'il ne perdait jamais de vue l'union avec son divin Maitre.
C'est dans cet exercice angélique que ce pieux trésorier de France avait puisé les lumières répandues dans ses traités de la vie intérieure, Son directeur lui avait commandé d'écrire ce que Dieu lui communiquerait dans son oraison; M. de Bernières le fit par obéissance, et dicta plusieurs cahiers à un bon prêtre qui demeurait avec lui, Ces cahiers furent, après sa mort, remis au Père Louis- François d'Argentan, pieux et célèbre religieux capucin et auteur de plusieurs ouvrages ascétiques. Il tira des manuscrits de M. de Bernières deux volumes, qu'il donna au public sous le titre de : Du chrétien intérieur, ou Conformité intérieure que doivent avoir les chrétiens avec Jésus-Christ. Cet ouvrage fut très bien reçu des personnes de piété, et l'on en fit de grands éloges. L'auteur y traite de la perfection la plus relevée, mais dans un style simple et facile à comprendre. Lors de l'affaire du quiétisme, le livre de M. de Bernières ayant paru favoriser les senti-
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ments de Fénelon, il fut supprimé à Rome; mais on croit que les censeurs romains n'en jugèrent que par une traduction italienne que l'on suppose n'avoir pas été exacte !. Le Père Berthier, dont la foi n'est pas suspecte et que l'on connaît pour bon juge en ces matières, fait grand cas des maximes de M. de Bernières, et on les trouve développées avec louange dans les œuvres spirituelles de ce savant jésuite. La conduite de M. de Bernières ne démentait pas ses écrits; dégagé de tout ce que les hommes estiment et recherchent, il ne vivait que pour Dieu. Sa conscience était si pure, que la moindre action dans laquelle il n'eût pas un motif surnaturel lui donnait de l'inquiétude. Il témoigna un jour à M. Boudon la peine qu'il ressentait de ce qu'étant allé en pèlerinage à Notre-Dame de la Délivrance, en Normandie, dans la société de plusieurs saintes personnes, il avait éprouvé une joie sensible dans les entretiens de ces âmes d'élite et d'une rare vertu, et il craignait que la nature n'y eût pris quelque part. Il avoua ingénument que c'était la matière qu'il avait pour se confesser. Son zèle le faisait travailler à porter à la même pureté d'intention ses amis spirituels.
La charité qui animait M. de Bernières le rendait propre à conduire les âmes; aussi aidait-il volontiers de ses conseils ceux qui les réclamaient, et le nombre en était très grand. Non seulement il était consulté par les laïques, mais aussi par les ecclésiastiques et les religieux, qui préféraient faire des retraites dans sa maison plutôt que dans leurs monastères. Les supérieurs d'Ordre eux - mêmes recouraient à ses lumières et en retiraient de grands avantages. C'était une chose admirable de voir le changement qui s'opérait dans ceux qui avaient des relations parti-
1 Cet ouvrage, revu et corrigé, a été imprimé de nos jours chez Josserand.
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