PREMIÈRE PARTIE — CHAPITRE VIII
semble bas et défectueux en comparaison de ce qui est. Le corps même, n'étant pas capable de supporter de si grandes choses, succombe en quelque sorte sous leur poids, lorsque de l'esprit on veut les faire passer par les sens pour les faire connaître au dehors. À peine ouvre-t-on la bouche pour exprimer ce que l’âme ressent dans son intérieur, l'esprit attire aussitôt tout à soi. Il fait mourir les sens, et, rappelant l’âme à son union, il l’absorbe dans des plaisirs et dans des charmes qui surpassent tout ce que l’esprit humain peut imaginer. Elle est si élevée au-dessus des créatures, que tout ce qu’il y a de riche et d'éclatant dans le monde ne lui paraît que comme un petit point et une poussière méprisable!, » Et ailleurs, expliquant encore cet état sublime d’oraison , elle ajoute : « Mon âme demeure dans son centre qui est Dieu, et ce centre est en elle-même où elle est au-dessus de tout sentiment. C'est une chose si simple et si délicate, qu'elle ne se peut exprimer. En cet état, on peut parler de tout, on peut lire, écrire, travailler et faire ce que l’on veut, et néanmoins cette occupation foncière demeure toujours, et l'âme ne cesse point d’être unie à Dieu, dont les grandeurs même ne la distraient point; mais, sans s’y arrêter, elle demeure attachée à son Bien-Aimé dans sa simplicité et lui parle de la manière que je viens de dire. Me voyant si longtemps en cet état, j'eus crainte d’être trompée, et je recommandai beaucoup cela à
1 Dom Claude Martin, addition au ch. xxvur, p. 154.
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mon divin Époux. Alors il me dit intérieurement ces paroles : Demeure là, je veux que tu fasses ici ce que les bienheureux font dans le ciel, Je compris aussitôt que cet état est d’une grande pureté, et que l'âme qui sait s'appliquer à Dieu, bénir sa bonté, demeurer collée à lui, en quelque sorte, par cette union d'amour dans le fond de son âme où tout est calme et dégagé des sens, goûte dès ici-bas quelque chose de la félicité des bienheureux, Les orages des tentations n'arrivent point là, et rien ne peut tirer l'âme de son bienheureux séjour; mais elle y demeure en toute sûreté, »
Cette dernière parole de notre vénérable Mère doit être expliquée. Lorsqu'elle dit que les orages des tentations n'arrivent point là, elle fait allusion seulement à ce fond de l'âme, dont elle parle si souvent. Les autres facultés spirituelles qui se rapprochent des sens demeurent toujours sujettes au trouble, aux souffrances, aux tentations les plus effroyables, ainsi qu'on le verra dans la suite de cette histoire. Mais rien de tout cela ne pénètre et ne saurait pénétrer dans ce fond, qui est comme le sanctuaire et la demeure de Dieu. C’est là qu'il a fixé son séjour, là qu'il habite d'une manière permanente et immuable. La joie et la paix qu'on y goûte ne varient point. Il n'y a plus ni accroissement ni diminution de jouissance, « c’est un état permanent, dit notre vénérable Mère, où l'âme demeure calme et
1 Dom Claude Martin, addition au ch. xxvur, p.152.