DEUXIÈME PARTIE — CHAPITRE Il
ce que veulent dure ces paroles : Qu'il me baise du baiser de sa bouche? » La maîtresse du noviciat, qui était présente, ayant entendu ces paroles, voulut en profiter pour la mortifier un peu, et, ayant fait apporter une chaise, lui ordonna de s'asseoir et de parler sur les paroles du livre des Cantiques qui venaient de lui être citées. L’humble novice se mit aussitôt en devoir d'obéir; mais à peine eut-elle ouvert la bouche, son cœur fut emporté d’un si saint enthousiasme, qu’elle parla fort longtemps, jusqu'à ce que, ravie hors d’ell:-même, elle perdit la parole dans une longue et muette extase.
Elle nous a raconté que tout ce qui se chantait au chœur était, jour et nuit, le sujet de ses entretiens avec son céleste Époux. « Cela me mettait, dit-elle, toute hors de moi, en sorte qu'allant par le monastère, et lorsque j'étais à l'ouvrage, j'étais dans un continuel transport. En marchant, je ne me sentais pas toucher la terre; considérant mon habit religieux, je portais quelquefois la main à ma tête pour toucher mon voile et m'assurer que je ne me trompais pas, et que j'avais le bonheur d’être vraiment dans la maison de Dieu et d’avoir part à son héritage!, »
Son admiration pour les règles, ordonnances, coutumes du monastère, ne peut être comparée qu’à son zèle pour les observer. Avec quelle ouverture de cœur elle s’adressait tout naïvement à la supérieure
1 Dom Claude Martin, relation, ch. 1v, 1Ie partie, p. 199.
et à sa maîtresse du noviciat! Au milieu de ces jeunes novices dont la plus âgée n'avait pas seize ans, on l'eût prise pour l’une d'elles. « Il me semblait, dit-elle, que j'étais devenue ‘enfant. » Et, de fait, elle l'était, ainsi que nous l'avons dit plus haut, dans le sens que le divin Maître attribuait à ce mot lorsqu'il faisait un devoir à ses disciples de se faire petits enfants, sous peine de ne pas entrer dans le royaume des cieux. Ce fut là, sans aucun doute, une des causes de sa persévérance dans la vie religieuse et de ses rapides progrès dans la vertu. Heureuses les âmes appelées au même genre de vie qui, au début de leur carrière, savent mettre en pratique ce précepte du Seigneur!
Cependant le noviciat devait-il être toujours pour notre généreuse novice un jardin de délices? Non, certes; il fut souvent aussi pour elle, on va le voir tout à l’heure, un nouveau Gethsémani.