CHAPITRE HUITIÈME
Incendie du Monastère des Ursulines.
Dans la soirée du vingt-neuf décembre 1659, une sœur converse, chargée de la boulangerie, ayant fait du levain pour le lendemain, eut l’imprudence d’enfermer des charbonrs incandescents dans le pétrin, pour le préserver de la gelée.
Son intention était de les enlèver après la veillée ; mais comme c'était pour la première fois qu’elle employait ce moyeu, elle n’y songea plus au moment de se mettre au lit.
Vers huit heures du soir, la sœur chargée de la visite de nuit, avait fait à l'ordinaire le tour de l'appartement ; mais elle n'avait remarqué aucune trace de feu, car le pétrin fermait hermétiquement. Peu à peu le rayonnement des charbons en avait séché les parois formées de bois résineux. Il finit pars’enflammer et embrasa tout l'appartement, ainsi que la cave où étaient entassées
toutes les provisions de l’année. Vers minuit, la Mère des Séraphins, qui couchaït avec les enfants à l'étage supérieur, se réveilla en sursaut au pétillement des flammes et aux craquements du plancher qui déjà commençait à s'effondrer. ‘“ Au feu ! au feu ! sauvez-vous, mes enfants, sauvez-vous,” s'écria-t-elle tout effrayée en se jetant hors de son lit et suffoquée par la fumée. Les flammes avaient déjà percé le plancher, et s’engouffraient par l'escalier, projetant une vive clarté dans toute la chambre. Elle monte aussitôt au dortoir de la communauté pour donner l’alarme. En un instant toutes les religieuses sont sur pied, et courent les unes à la cloche pour appeler du secours, les autres au foyer de l'incendie pour essayer de le dominer. Au premier coup d'œil, la Mère de l’Incarnatien reconnut qu'il était trop tard, et que tous les efforts étaient inutiles. ‘“ Sortez promptement, dit-elle à ses compagnes, car vous allez périr. ”
Pour elle, sans perdre un instant son
sang-froid, elle monta vers l'appartement où se trouvaient les :vêtements des religieuses, afin d’en sauver une partie, car les sœurs s'étaient échappées nu-pieds et à demi-vêtues. Mais songeant tout à coup aux papiers de la communauté, elle retourna vers sa chambre. ‘“ Dans toutes les courses que je fis parmi les flammes, dit-elle, j'avais une aussi grande liberté d'esprit, et une vue aussi tranquille à tout ce que je faisais, que s1 rien ne nous füt arrivé. Je ne ressentais pas un mouvement de peine, de tristesse, ni d'inquiétude ; mais je baïsais en silence ct 'avec amour la main qui nous frappait.
Il me semblait que j'avais dans moimême une voix intérieure qui me disait ce que je devais faire, où je devais aller, ce que je devais jeter par la fenêtre, et ce que je devais laisser périr par le feu.
Je vis en un moment le néant de toutes les choses de la terre, et il me fut donné une grâce de dénüment si grande, que je ne puis exprimer son effet ni par paroles, ni par écrit. Les bénédictions
que mon âme donnait à Dieu au milieu de ce désastre étaient aussi fréquentes que mes respirs, et je ne pouvais me détacher de cette union à la volonté divine. ”
Ayant aperçu son crucifix sur sa table, elle le saisit pour le jeter par la fenêtre, mais arrêtée par un sentiment de respect, elle le remit à sa place. Ce fut alors qu’en sauvant les papiers, elle mit par hasard la main sur lies cahiers contenant la relation de sa vie, qu’elle avait écrite par l’ordre de son directeur. Un premier mouvement d’obéissance lui dicta deles soustraire aux flammes avec le reste ; mais reconnaissant ensuite la volonté de Dieu dans l’occasion providentielle qui lui était offerte de les anéantir au moment où ils étaient exposés à tomber en des mains inconnues, elle les rejeta sur la table. Tout cela se passa ‘ en moins d'un miserere,” car déjà le feu pénétrait dans le dortoir, interceptant l'entrée de la chambre où elle avait d’abord voulu aller, et où elle aurait infailliblement
péri. L’étage inférieur était tout embrasé, tandis que la flamme, activée par les substances résineuses renfermées dans le bois dont le monastère était construit, courait avec une rapidité effrayante tout le long du toit. Ainsi placée entre deux feux, et poursuivie par un troisième qui envahissait tout comme un torrent, elle se fraya un chemin à travers les cloisons enflammées, et les poutres croulantes. Ne trouvant point d'autre issue, elle descendit en passant sous le clocher que des tourbillons de flammes léchaient de tous côtés, et dont la cloche, détachée de ses appuis, faillit l’ensevelir sous les décombres.
Dans l'intervalle, 14 Mère de Saint- Joseph et la sœur Saint-Laurent avaient rompu la grille, qui n’était que de bois, afin de se sauver avec une partie des enfants qui s'étaient réfugiées toutes tremblantes dans le dortoir. Cependant les plus jeunes étaient encore au milieu du danger ; alors la Mère de Saint- Ignace se dévoua pour les arracher aux
flammes. lle revint sur ses pas à travers les cloisons en feu, et les ramena saines et sauves, au moraent où les planchers craquaient de toutes parts, près de crouler.
Ce fut à cet instant que la Mère de l’Incarnation déboucha dans le dortoir, et se trouva seule dans le monastère devenu un immense brasier. Promenant alors ses regards autour d'elle, avec son calme ordinaire, et voyant qu'elle n'avait plus rien à sauver, et qu'elle allait périr, elle fit une inclination profonde à son crucifix en acquiescement aux ordres de la Providence, et s’échappa, presque étouffée dans la fumée, par le parloir qui s’ouvrait à l'extrémité du dortoir.
Le Supérieur des Jésuites, accouru en toute hâte avec les autres Pères, avait sauvé à grand'peine le Saint-Sacrement, et les ornements de la sacristie. L'un des Pères, ayant voulu enlever quelques autres objets, faillit y périr. Une femme huronne, fervente chrétienne qui logeait
dans lu monastère, ne s'étant pas réveillée assez vite, &e trouva cernéce par le feu, et n'échappa qu'en se jetant du deuxième étage sur un chemin durei par la glace, où elle faillit se tuer. On la releva sans connaissance, ln croyant morte ; mais elle revint à elle et ne rossentit aucune lésion grave.
La Môre de Kaint-Athanase s'était trouvée la première hors du monastère ; elle s'était hâtée d'aller ouvrir les portes, et avait été se réfugier sous le vieux frêne, se croyant suivie par une partie de la communauté ; mais en se détournant, elle ne vit personne autour d'elle, et crut à un immense malheur. fes cris déchirants appelaient ses sœurs ; mais la nuit seule répondait à ses sanglots.
Enfin elle se jeta, épuisée, à genoux sur la neige, et fit un vœu en l'honneur de l'Immaculée-Conception.
A peine l'ent-elle prononcé, qu'elle les vit venir accompagnées de toutes les élèves qui se rangèrent autour de leur mère. Seule la Mère de l’Incarnation
manquait encore ; tous les regards plonconient avec avidité au travers de la loule qui accourait de toute la ville et encombrait les avenues, Le plus grand de tous les malheurs serait-il donc arrivé ?
Celle dont les jours étaient les plus précieux, l'Ame de la communauté, la colonne du monastère aurait-elle péri ? L'anxiété, l'angoisse 6toufflait tous les sanglots, toutos les lamentations ; enfin on la vit venir, el on la reconnut à son pas tranquille et assuré, à sa démarche ferme, qui révélait le calme et la sérénité inaltérable de son âme. Tout le monde respira plus librement.
En rejoignant le groupe désolé, la Mère de l’Incarnation fut témoin d’un spectacle capable d’arracher des larmes aux cœurs les plus insensibles. Toutes les pensionnaires, françaises et sauvages, étaient debout nu-pieds sur la neige, pressées les unes contre les autres, et grelottant de froid, n'ayant pour tout vêtement que leurs chemises. À leurs côtés, madame de la Peltrie, d’une santé