‹ Histoire de la Vénérable mère Marie de l'Incarnation [microforme] (volume 3)Chapitre 9 sur 31 · Nom que les sauvages donnaient au P. de Brebeuf · texte numérisé non relu

Nom que les sauvages donnaient au P. de Brebeuf

RS

Re et DE DR RER E TM

esprit sera dans le ciel, lorsque nos corps souffriront sur la terre. Prie Dieu pour nous, qu'il nous fasse miséricorde, nous l’invoquerons jusqu’à la mort.” Le caractère du P. de Brebeuf est unique par sa grandeur dans l’histoire de l’héroisme en Canada. Nous avons assisté avec un frémissement mêlé d’horreur et d’inexprimable pitié au martyre du P. Jogues. Sa constance admirable dans les tourments, son héroïsme uni à une candeur et à une simplicité angéliques nous arrachent des larmes. Par-" fois cependant un soupir, un gémissement trahissent en lui les défaillances de la nature ; c'est l'agneau résigné, mais suppliant, sous la griffe du tigre.

Le P. de Brebeuf, au contraire, c’est le lion dans toute sa force et sa majesté.

Chez lui, l’âme est tout entière souveraine et maîtresse de son enveloppe mortelle ; l'humanité semble avoir perdu tous ses droits. Tandis qu’on suspend autour de son cou un collier de haches rougies, —qu'on l'enveloppe d’une ceinture

Le.

(tu

d’écorce enduite de gomme et de résine enflammées,—qu'en dérision du baptéme on lui verse de l’eau bouillante sur la tête, —qu'on taille sur ses membres des lambeaux de chair qui sont crillés et dévorés devant lui,—qu'on lui perce les mains avec des fers rouges, qu'après lui avoir'arraché la peau de la tête, on jette sur son crâne de la cendre chaude et des charbons embrasés,—que sa peau rôtie se fend en larges blessures rouges et sanglantes, —que le fer en feu siffle sur ses muscles agités de spasmes convulsifs et s'enfonce jusqu'aux os,—que de tout son corps carbonisé s'échappe une vafjeur comme d’une chaudière en ébullition, — pas un cri, pas un soupir ne s’exhale de sa poitrine. Na figure illuminée conserve l'expression d’une sérénité parfaite ; et les jets de flamme, qui voltigent autour de sa tête, semblent déjà le couronner du nimbe mystique des bienheureux.

Son regard, attaché au ciel, plonge audelà des sphères visibles et paraît absorbé dans la contemplation d’ une céleste 2%

vision ; il l’abaisse de temps en temps sur ses bourreaux avec tant de calme et de fermeté qu'ils reculent d’effroi comme devant un être surnaturel. D'une voix forte et assurée, il leur annonce la vérité, et encourage les infortunés captifs qui partagent son supplice. Les Iroquois redoublent de fureur-et de cruauté, afin de le faire taire. Quelques hurons apostats joignent l’insulte à la férocité. ‘ Tu nous à dit, Echon, s’écrient-ils, que plus on souffrait dans cette vie, plus la récompense serait grande dans l’autre. Remercie-nous donc, puisque nous embellisson ta couronne.”

Exaspérés de ne pouvoir ni lui arracher le moindre signe de faiblesse, ni l'empêcher de parler, ils lui fendent la mâchoire en deux d’un coup de hache, lui coupent les lèvres, le nez, une partie de la langue, et lui enfoncent un fer rouge dans la bouche. Dans cet affreux état, il parlait encore par signes pour consoler et fortifier ies autres captifs et surtout le P. Lalemant dont les soupirs

Te

lamentables, les plaintes déchirantes lui fendaient l'âme. Nature frêle et délicate, le P. Lalemant n’était qu’un faible enfant auprès du P. de Brebeuf, colosse doué d’une organisation physique exceptionnelle. C'était un spectacle navrant pour le vieux missionnaire de voir son jeune compagnon, qu’il aimait comme son enfant, se tordre dans d’intolérables douleurs. Au plus fort de ses tourments, il joignait les mains, levait les yeux au ciel, et poussait de profonds soupirs vers Dieu, en invoquant son secours. Ses bourreaux le couvrirent d’écorces de sapin et avant d'y mettre le feu le trainèrent devant le P. de Brebeuf ; le jeune martyr se jeta à ses pieds, et se recommanda à ses prières en répétant les paroles de l’apôtre Saint Paul : “ Nous avons élé donnés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes.”

Ivres de carnage et de sang, les Iroquois inventèrent contre lui des raffinements de cruauté dignes de l'enfer. Ils lui arrachèrent les yeux et mirent à la

RCE ne arm mme mo or PR

DT en

place des charbons ardents. Son supplice fut prolongé pendant un jour et une nuit entière ; et ce ne fut que le lendemain de sa captivité, vers neuf heures du matin, que l’un d'eux fatigué de le voir languir si longtemps, mit un terme à ses maux en lui fendant la tête d’un coup de hache.

Le P. de Brebeuf avait cueilli sa couronne avant lui. Il rendit le dernier soupir après trois heures de tortures.

Les barbares lui arrachèrent le cœur et le dévorèrent entre eux, croyant ainsi s'incorporer une partie de son courage. !

Nous ne craignons pas qu’on nous reproche de nous être arrêté trop longtemps devant cette douloreuse peinture. Le regard de l'historien ne se détache qu’à regret de ces scènes à la fois déchirantes et radieuses, surtout de cette majestueuse figure du P. de Bre-

1. On conserve encore, chez les Dames Hospitalières de Québec, le crâne du P. de Brebeuf, enchâssé dans le socle d’un buste d’argent, qui fut envoyé en Canada par la famille de l’illustre martyr, dans le but d’y renfermer cette précieuse relique.

ans D

beuf, qui rayonne d’une grandeur sans rivale, debout sur les cendres fumantes de la nation huronne. Il avait été le fondateur de cette petite église, et il en fut le dernier apôtre ; après l’avoir tenue dans ses bras à son berceau, il l’ensevelit avec lui dans sa tombe. La mort du P.

de Brebœuf, en effet, sembla creuser un abîme sous ses pas. Le vertige s’empara de la nation entière, saisie d'épouvante à la vue des cruautés inouïes des Iroquois. Elle se crut perdue. S'imaginant toujours voir derrière elle le fantôme implacable de son ennemi, elle se dispersa dans les bois où la famine, la œuerre, l'épidémie s’acharnèrent à ses pas, et décimèrent ses tristes débris.

Aïnsi fut anéantie cette petite chrétienté, enfantée avec tant de douleurs et de larmes, au moment même où elle croissait en grâce et donnait les plus belles espérances. Le Sauveur, au jour de sa visite, n'avait eu qu'une couronne d’épines à poser sur le front de sa nouvelle épouse, Mais la jeune néophyte

RS mé

s'était montrée digne de son bien-aimé ; agenouillée et soumise, elle l'avait reçue de ses mains en la baïisant avec amour.

Elle gravit courageusement tous les degrés de la souffrance, cette autre échelle de Jacob qu'avaient montée, les premiers, ses glorieux missionnaires. Aussi 1orsqu'’ils la déposèrent, toute meurtrie et sanglante, au pied du irône de Dieu, sa couronne d’épines avait fleuri sur son front et était devenue la couronne de roses des martyrs.

Selon les vues humaines, les désastres qui avaient englouti la mission des Hurons, avaient détruit en grande partie l'œuvre si laborieusement élaborée de la civilisation et de la conversion des sauvages, Mais ce qui paraissait la tempête n’était que le soufile de l’Evangile. Les faibles débris des Hurons, échappés à la mort, en se dispersant de tous côtés, allèrent déposer les premiers germes de l2 foi chez plusieurs nations, et jusqu'au milieu de leurs mortels ennemis. Ainsi Dieu se plait à confondre la

sagess: de l’homme ; ses plus beaux édifice: surgissent des ruines ; et c’est au moment même où toute vie paraît éteinte pour jamais, que l'oiseau de l’aspérance Chahte sur les décombres l'hymne de la résurrection.

Lorsque les missionnaires, bien des années plus tard, pénétrèrent dans les villages iroquois, ils furent ravis à admiration d'entendre retentir la forêt des chants sacrés de l'Eglise. C'étaient quelques familles huronnes qui, pour charmer leur exil, psalmodiaient, dans leurs rudes cantiques, les hymnes de Sion.

‘“ Je ne pouvais m'empêcher de verser des larmes, dit un des missionnaires, en voyant ces pauvres exilés si fervents, et si constants dans la foi.” Ils avaient formé, au milieu de la gentilité, ure colonie chrétienne, et quoique privés de tout secours religieux, ils avaient conservé toutes leurs pieuses habitudes.

‘ Les chants sacrés, la prière en commun, l’enseignement de la doctrine chrétienne se perpétuèrent dans les familles. Ces

sm US

bons néophytes ne se contentaient même pas d'entretenir parmi eux ces pieux sentiments ; ils avaient le zèle de la foi et cherchaient à 1: répandre.

‘“ Un de ces chrétiens, vieillard d’une foi éprouvée, qui avait autrefois reçu le P. Lemoine dans sa cabane, avait sanctifié toute sa famille, et converti bien des païens. Privé depuis vingt ans de l'assistance d’un prêtre, il demandait toujours à Dieu de ne pas mourir sans confession. Il fut exaucé ! En voyant le P. Frémin, il s’écria : “ Enfin ie bon Dieu m'a exaucé ; confesse-moi et je meurs content.

Nous sommes entrés dans ces détails au sujet de la mission des Hurons, parce que, comme nous l'avons déjà remarqué, elle offre dans un cadre restreint, le tableau complet des ôrigi .es chrétiennes parmi les sauvages.

Toutefois l’histoire de l’apostolat indien ne révèle qu'un côté du plan divin dans la fondation de la Nouvelle-France.

Ce n’est, pour ainsi dire, que le rayon-

la puissance de la femme Chrétienne.

nement de la pensée Providentielle Présidait à Ja Nalssance Chrétiene. Nous avons Purs éléments avaient ét

qui d'une nation déjà vu quels té réunis pour en former le premier &" ; quels hom-

mes choisis la Main dix autour de Champlain.

Depuis le jour où le Verbe de Dieu s’est associé une Vierge

avait groupés

âges païens. Car, de même que Dieu, le christianisme est

Sur la terre Je fleuve

ce Que du cœur de

de la Srandewr et de

ss es

Les artistes représentent le manteau d'azur de la Reine du ciel tout parsemé d'étoiles : n'est-ce pas l’emblême de cet essaim de vierges et de fmmes héroiques qui forment son cortège ? Toutefois en faisant as8eoir la ‘+mme à côté de l'homme sur le trône de la vertu, le christianisme ne l'a pas arrachée au foyer domestique. Son triomphe est

d’avoir brisé ses chaînes et de les avoir

ensuite tressées en couronne sur sa tête.

D'’esclave de la famille, il l’en a faite la reine. Son action sur la société est tout intérieure, comme sa gloire ; l'éclat n’en pénètre au dehors qu’à travers le voile du sanctuaire domestique C’est la vie humble, cachée, invisible, mais toutepuissante de Marie dans l'Evangile.

Parfois seulement, aux jours suprêmes, elle apparaîtra au premier rang pour le salut des peuples. Elue de Dieu dans le palais ou sous le chaume, elle portera alors le bandeau royal ou la houlette, et s’appellera Hélène ou Geneviève de Paris ; Clotilde, Blanche de Castille ou

me DS ES NES

Ssuet, du e la Nouvelle-France

us

qui vinr

j tentes dans les bois, au Milieu des sau- Vag'es du Canada. Jalouses des grands

travaux des

laisser les palmes qu Sacrifice.

la colonie avait-elle Ouvert les portes des

long MuUrMUre partit des de 1a France.

ss 0

| ne put effrayer leur charité ; ni la vaste {| étendue des mers, ni les récifs inconnus, a. ni l'horreur des tempêtes, ni les glaces | UN des hivers, ni la crainte des plus affreux | supplices. Elles s’avancent sur les montagnes de l'océan, et viennent bâtir leurs nids féconds dans les cavernes des serpents et des ours. Enfants des bois, quels ne furent pas votre étonnement et * votre admiration en voyant ces timides vierges affronter tant de périls par dévouement pour vous, par amour pour || vos âmes ! Et toi, petite église naissante | | du Canada, lève-toi, étends les bras, et |

em srerener Re

EEE pren ner Eee

| regarde autour de toi ;.…. tes filles viendront 1 de tuutes parts. Alors tu verras et ton pi! cœur admirera et sera inondé de délices. .. 1 Elles volent comme des nuées et comme des

| colombes.... et peupleront tes heux déserts | | …. parce que le Seigneur a mis en toi ses | complaisances. ... et que tu donneras naïs- | l | sance à un tons peuple.!

La charité incomparable de tant d'illustres servantes de Dieu s’est réunie |

| Î | | 1. Isaïe, LX et suiv.

dans une seule âme ; l'éclat de tant de vertus a brillé dans une même vie.

L'histoire de la Mère de l’Incarnation nous montrera quelle charité, quel amour du sacrifice et de l’immolation, quelle énergie morale, quelle persévérance, il avait fallu à cette courageuse femme, et à ses compagnes, pour venir s’exiler, sous un ciel nouveau, et consumer leur vie parmi les peuplades les plus féroces de l'univers, afin de les amener aux pieds de Jésus-Christ, après les avoir enchaïînées par les liens de l’amour divin.

Nous verrons la Mère de l’Incarnation initiée d’abord, d’une manière providentielle, à sa carrière apostolique, conduite comme par la main à travers tous les états de la vie, fille, femme, mère veuve, novice, religieuse, nous la verrons depuis le jour où, abordant la terre du Canada, elle se prosterne et l'embrasse avec transport, jusqu’au jour où trente-trois ans plus tard, elle rend son âme à Dieu, déployant sans cesse le même héroïisme, servant les barbares,

ne o ee TS SP LE ;

D pe TS SI SRE MT

pen

Wie | : Ne 3e

ne

instruisant les colons, s’agenouillant aux pieds des petites sauvagesses, les nettoyant, les catéchisant et ouvrant leurs âmes aux lumières du ciel.

Les peuples sauvages, témoins de cette charité de la Mère de l’Incarnation et de ses sœurs, se sentent attirés par un charme invisible et apprivoisés.

Accoutumés aux mœurs les plus cruelles, ignorant même le nom de la pitié, ils voient ces créatures célestes essuyer leurs larmes, vêtir leur misère, panser les plaies de leurs âmes en même temps que celles de leurs corps ; ils sont ravis, le ciel s'ouvre à leurs yeux, ils croient voir les anges descendre d’en-haut, ils se jettent à genoux, baïsent les pans de leurs robes, et adorent Dieu qu'ils voient si ostensiblement en elles.

On n'est pas étonné après cela de voir la solitude fleurir de toutes parts et une Jérusalem nouvelle sortir du désert.

En peu d'années, plus de cinquante mille sauvages furent évangélisés, et | plusieurs milliers d’entre eux reçurent le baptême.

cu M de

Toutefois la Providence ne bâtissait pas sur eux l'avenir de sa nouvelle Eglise. Elle ne faisait que glaner, en passant, sa gerbe d'élus au milieu de ces races aborigènes, destinées à s’éteindre peu à peu. À côté d'elles, grandissait la colonie canadienne, héritière future de leurs dépouill:s, et dont elle surveillait la mâle éducation.

Nous allons maintenant étudier son action sur ce petit peuple qui sera plus tard la nationalité la plus vivace de l'Amérique, en même temps que le héraut de la vérité sur ce coutinent.

Nous allons voir quelle sève immortelle elle infiltrait au cœur de cet élément français, trempé dans la souffrance et le travail.

Pour ne pas entrer dans des détails qui dépasseraient les limites d'une simple introduction, nous nous contenterons d'indiquer, comme nous l'avons fait jusqu'à présent, cette nouvelle phase de notre histoire ; et nous essayerons de la résumer, dans un fait caractéristique,

qui, mieux qu'aucun commentaire, nous fera connaître la situation morale qui nous occupe. Nous choisirons, entre mille, un de ces traits d’héroïisme qui révèle à lui seul l'espèce de transfiguration qui s’opérait sous l’action religieuse.

En parcourant cette époque de nos annales, l'exemple le plus frappant qui s'offre tout d’abord, comme type de grandeur d'âme et d’élévation morale, c’est l'épisode de Daulac et de ses compagnons, de ces vaillants soldats, suscités par l'enthousiasme religieux, qui sauvèrent la colonie aux dépens de leur vie, et auxquels il n’a manqué qu'un Homère pour inscrire leur exploit à côté de tout ce que l’antiquité a célébré de hauts faits et d'actes de dévouement.!

Cette expédition de quelques représentants de la civilisation, marchant contre la barbarie après s'être armés au

1. Certaines pages de l’histoire du Canada semblent le récit renouvelé des commencements héroïques de Rome au milieu des tribus latines ; l’expédition de Daulac rappelle à s’y méprendre le dévoueme:it des Coclès et des Curtius. CE. Rameau, La France CES DRE )

mit

pied des autels, semble un épisode renouvelé du temps des croisades.

On était au printemps de l’année 1660. La colonie était presque épuisée après un demi-siècle de luttes sanglantes contre les Iroquois. Les succès réitérés de ces féroces ennemis avaient tellement accru leur audace qu’elle leur avait inspiré le projet d'exterminer jusqu’au dernier Français. Cette nouvelle répandit la terreur et la consternation parmi tous les coions. On crut que tout était perdu. Le pays, en effet, semblait sur le penchant de sa ruine. L’ennemi était déjà aux portes ; chaque jour des escarmouches annonçaient sa présence. Dans chaque village, on érigea des forts, ou on restaura les anciens ; on se barricada dans toutes les maisons. A Montréal, à Québec, aux Trois-Rivières, on multiplia les moyens de défense.

En ce moment critique, une poignée de braves résolut de se dévouer pour la patrie en danger. Montréal était l’avantposte de la colonie : c’est là qu'ils se réunirent.

SN

Par une matinée du mois d'avril de la même année, l’église de Villemarie !

présentait le spectacle le plus attendrissant. Seize braves colons, entourés de leurs familles en pleurs, ayant à leur tête un jeune militaire du nom de Daulac, s’agenouillaient à la table sainte.

Ils venaient de prendre la résolution de sacrifier leur vie pour sauver la colonie.

Après avoir fait leurs testaments, et s'être confessés, ils étaient venus se nourrir du pain des forts et jurer au pied des saints autels de rester fidèlement unis jusqu'à la mort et de ne jamais demander quartier. Certains de ne plus revoir leurs foyers, ils serrèrent une dernière fois, entre leurs bras, tout ce qu'ils avaient de cher ici-bas, et s’éloignèrent accompagnés des larmes et des bénédictions de ceux pour qui ils allaient mourir.

Ils arrivèrent le premier mai suivant au pied du Saut-des-Chaudières, situé

1. C’est le nom primitif que la piété des fondateurs avait donné à Montréal.

Sur la rivière des Outaouais, Un fort y avait été construit l'automne précédent par les Algonquins. Ce foit avait le double désavantage d'être éloigné de l’eau et dominé Par une colline. Les Français Prirent cependant le parti de se retrancher derrière ce faible rempart formé d’une simple palissade en partie détruite, et d’y attendre les Iroquois, qui devaient suivre celte voie au retour de leurs chasses d'hiver dans les forêts du

de cette nation huronne, dont nous

Suerriers, s'était joint à eux aux Trois- Rivières ; et ils Venaient tous deman-

der la faveur de combattre à leurs côtés contre l'ennemi commun, et de verser leur sang avec eux.

Le lendemain de leur arrivée, qui était un dimanche, deux Hurons, envoyés en éclaireurs, rapportèrent qu'ils avaient vu cinq Îroquois qui marchaient aussi à la découverte dans la direction du camp. On tint aussitôt conseil, et il fut décidé qu’on élèverait, le lendemain, une seconde palissade autour de la première.

C'était vers le soir. En attendant l'heure du souper, pendant que les chaudières bouillaient au-dessus des feux du bivouac, la petite ?#rmée, groupée à l'entrée du fort, récitait en commun la prère du soir. La voix grave et solennelle de Daulac s'élevait au milieu du silence de la troupe et du désert, et, par intervalles, un long murmure se prolongeait au lin, emporté par la rafale sous les voûtes des bois : c'était le concert de toutes les voix de l’armée mêélées au sourd grondement de la chûte et qui

Là

ER pe

répondaient en chœur à la prière. Tout à coup des hurlements épouvantables, accompagnés de décharges de coups de fusils, interrompirent cette imposante cérémonie ; et l’on vit apparaître une flottille de canots sauvages, portant deux cents chasseurs iroquois, qui descendait la rivière. Les alliés n’eurent que le temps de leur répondre et de se retirer précipitamment dans l’intérieur du fort pour se préparer à la défense.

Un des chefs iroquois mit pied à terre, et déposant ses armes sur le rivage, il s’avança jusqu’à la portée de la voix, et demanda à quelle nation appartenaient les guerriers qui défendaient le fort. “Ce sont des Français, des Hurons et des Algonquins, leur répondit-on ; si notre frère l’Iroquois veut entendre des paroles de paix, qu’il aille camper avec ses œuerriers de l’autre côté de la rivière. ” Les alliés espéraient par ce stratagème gagner assez de temps pour compléter leurs travaux de fortification. Mais les Iroquois ne se laissèrent pas prendre à

ce piège et commencèrent immédiatement à dresser une palissade en face du camp. La lutte allait donc devenir inévitable. Les alliés profitèrent des quelques heures de répit qui leur restaient pour se fortifier de leur mieux, coupant des pieux, consolidant les endroits les plus faïbles, entrelacant les palissades de branches d'arbres et remplissant les intervalles de terre et de pierre, tout en ayant le soin de ménager des meurtrières de C‘stance en distance.

Les ouvrages n'étaient pas encore terminés que les ennemis montèrent à l'assaut en poussant, selon leur habitude, leur terrible cri de guerre. Les assiégés se défendirent avec une bravoure sans égale. À chaque meurtrière étaient postés trois tireurs qui décimaient les rangs acs Iroquois en dirigeant sur eux un feu continuel. Tout étonnés de rencontrer une aussi vigoureuse résistance, ils commencèrent à plier, mais confus de se voir repoussés par une poignée d'hommes, ils s’élan-

cèrent de nouveau à l'attaque. D’autres décharges aussi bien dirigées que les premières les accueillirent. Un grand nombre furent tués, un plus grand nombre blessés, et le reste, saisi de frayeur, prit la fuite en désordre, sans que les assiégés eussent à déplorer la perte d’un seul homme.Quelques :ns des alliés sautèrent alors par-dessus les remparts, allèrent couper la tête d’un chef iroquois qui avait été tué durant le combat, et l’érigèrent en trophée sur la palissade au bout d’un pieu.

Cette première victoire enflamma l'enthousiasme des vainqueurs ; ils se jetèrent à genoux pour en remercier le ciel, et reprirent avec une nouvelle ardeur leurs travaux de défense, décidés plus que jamais à combattre jusqu’au dernier soupir. Les ennemis, revenus de leur première frayeur, tinrent conseil et députèrent quelque-uns d'entre eux pour aller demander du secours à la grande armée iroquoise alors cachée en embuscade dans les îles du Richelieu,

ee eos te =

LT biere core ser etre" PTE SE ere

et attendant le moment favorable pour envahir la colonie.

Cependant le fort fut investi de tous les côtés, et, durant sept jours et sept nuits, les alliés soutinrent le feu continuel que les Iroquois ne cessèrent de diriger contre eux dans la crainte de les voir s'échapper. Ils brisèrent les canots d’écorce des Français, qui avaient été abandonnés à quelque distance du fort, et en firent des flambeaux pour mettre le feu aux palissades ; mais toutes leurs tentatives furent inutiles ; car le feu des assiégés était toujours si bien nourri qu'ils ne purent jamais en approcher.

Un deuxième assaut plus furieux que le premier fut donné contre la place, mais il fut repoussé avec une telle vigueur que l'ennemi n’osa plus revenir à la charge. Voyant qu'ils ne pouvaient réussir par la force ouverte, les Iroquois tentèrent alors d'employer la ruse. Connaissant l’inconstance des sauvages, ils feignirent de vouloir faire la paix. En effet, les Hurons commencèrent à hési-

ter; mais ‘es Français connaissaient trop bien la perfidie des [Iroquois pour se laisser leurrer par ces belles promesses ; ils demeurèrent inébranlables. Ils ne furent pas longtemps sans s’apercevoir de la ruse, car, pendant qu'on cherchaït à attirer leur attention d’un côté, une bande d’'Iroquois se glissaient secrètement derrière eux et s’avançaient déjà pour les surprendre.

Il est impossible de peindre toutes les souffrances qu'eurent à endurer les courageux défenseurs du fort pendant tout le temps que dura le siège. Le froid, la faim, la soif, l’insomnie les tourmentèrent plus encore que les [roquois.

Pendant les cours instants de sommeil qu'ils pouvaient prendre entre les veilles de nuit, ils étaient obligés de coucher à la belle étoile, sur la terre glacée, au milieu des balles qui siffaient sans cesse autour ‘de leur tête. Mais leur tourment ie plus cruel provenait de la disette d’eau ; elle devint si grande qu'ils se virent réduits à avaler toute

ne

sèche la farine de maïs qui leur servait de nourriture. Ils avaient découvert un peu d’eau boueuse dans un trou de la palissade, mais à peine y en avait-il suffisamment pour que chacun d'eux püt y tremper ses lèvres. Lorsqu'ils ne pouvaient plus résister aux tortures de la soif, un petit détachement, protégé par quelques tireurs, faisait une sortie et allait puiser un peu d’eau à la rivière ; mais leurs chaudières étant tombées dès le premier jour entre les mains des ennemis, jls ne pouvaient en rapporter qu'une petite quantité à la fois. Pour comble de malheur, les Hurons et les Algonquins n’ayant pas eu la prudence de ménager suffisamment leurs munitions, elles vinrent à leur manquer. Les Français leur en fournirent pendant quelque temps ; maïs les leurs finirent aussi par devenir rares. Au milieu de tant de fatigues et d’angoisses, ces héros chrétiens puisaient, dans la prière, une force et un courage toujours renaissants.

“ Car dès que l'ennemi faisait trève, dit

la Mère de l’Incarnation, :

à genoux, et sitôt qu’il faisait taquer, ils étaient deb

ils étaient à mine d'atout les armes à la

Une Semaine entière s'était éc ainsi, lorsqu'ils entend

une immense clameur dans ennemi.

r les échos, produisi.

et des roulements de de glacer d'épouvante intrépides. Chaque oir soudain donné

naissance à un ennemi. Les Troquois

saluèrent par de longues salves l'arrivée

de leurs Suerriers. | Tous les assiégés se jetèrent à genoux 1f Pour recommander leur âme à se préparer à Ja lutte Suprême,

Srand chef huron Anahotaha tous le

a (= Léo © S @ et

adressa à

1 Lettres Historiques de 1a Mère de l’Incarnation.

De

POSE RTE ue — >

nn OÙ 5

récit de la Mère de l’Incarnation : ‘‘ Vous scavez, Ô bienheureux habitans du ciel ce qui nous a conduits icy : Vous scavez que c’est le désir de réprimer la fureur de l’Hiroquois, afin de l'empêcher d’enlever le reste de nos femmes et de nos enfans, de crainte qu’en les enlevant ils ne leur fassent perdre la foy et ensuite le paradis, les emmenant captifs en leur païs. Vous pouvez obtenir notre délivrance du grand Maître de nos vies, si vous l'en priez tout de bon. Faites maintenant ce que vous jugerez convenable, car pour nous, nous n’avons point d'esprit pour scavoiree qui nous est le plus expédient. Que si nous sommes au bout de notre vie, présentez à notre grand Maître la mort que nous allons souffrir en satisfaction des péchez que nous avons commis contre sa loy, et impétrez à nos pauvres femmes et à nos enfants la grâce de mourir bons chrétiens, afin qu’ils nous viennent trouver dans le ciel.”

Telle avait été la vigueur de la défense

tes bed 9 ct © Am + bd y À

que les Iroquois, malgré leur supériorité numérique, n'osèrent monter à l'assaut.

Ils investirent de nouveau la place, et firent pleuvoir une grêle de projectiles contre les meurtrières. Les assiégés n'avaient plus un instant de repos, et ils étaient tourmentés par une soif toujeurs de plus en plus ardente. Les sauvages surtout devinrent si exténués qu'ils commencèrent à perdre couruge et songèrent à se rendre.

Ils chargèrent de présents un prisonnier 1roquois, et le firent accompagner dans le camp des ennemis par deux de leurs chefs. Ceux-ci furent accueillis par de grandes acclamations, et en même temps quelques Hurons apostats, réfugiés parmi les Iroquois, s’avancèrent vers la palissade pour engager leurs compatriotes à se rendre, leur représentant que c'était le seul moyen d'échapper à la mort. Malheureusement plusieurs Hurons se laissèrent gagner par ces perfides promesses, et malgré toutes les représentations des Français et les

à nn risr ab D pa er

sanglants reproches d’Anahotaha, vingtquatre d’entre eux s’élancèrent par-dessus la palissade. Les cris de triomphe redoublèrent, et les Iroquois, instruits désormais de la faiblesse de la garnison qui ne comptait plus que quatorze Hurors, quatre Alsonquins et les dixsept Français, crurent en faire une proie facile. Il s'avancèrent hardiment pour les faire prisonniers ; mais les assiégés firent feu sur les plus avancés et en étendirent un grand nombre morts sur la place ; le reste prit la fuite.

Honteux de se voir tant de fois vaincus par une poignée d'hommes, les Iroquois, ne respirant plus que la rage de la vengeance, et vociférant d’affreux hurlements, s’élancèrent tous à la fois à travers les balles. Les Français en firent un horrible carnage, mais ne purent les empêcher de s’avancer jusqu'au pied de la palissade, où ils se cramponnèrent à l’abri des meurtrières et se mirent à couper les pieux à coups de hache. Dans l'impossibilité où l’on

mi

était de les y atteindre, Daulac imagina de remplir de poudre plusigurs canons de fusils, d'y mettre le feu et de les jeter parmi les assiégeants pour les faire éclater au milieu d'eux. Cet expédient ayant assez bien réussi, il ajusta une fusée à un baril de poudre et le lança par-dessus la palissade. Par malheur, le projectile fut arrêté par une branche et retomba dans l’intérieur du fort où il fit explosion, tuant les uns, blessant les autres, et mettant presque tout le reste hors de combat en leur brûlant la vue, ou les étouffant dans la fumée: En entendant le bruit de la détonatioh, les Iroquois comprirent tout l'avantage qu'ils pouvaient tirer de la confusion produite par cet accident, et s’emparèrent des embrasures, d’où ils firent un feu écrasant sur les derniers défenseurs.

Ceux-ci se battirent jusqu’à la fin comme des lions. Ils inspiraient une telle frayeur à l'ennemi qu'il n’osait pénétrer dans la place. Ces hommes aux figures hâves, aux regards illuminés

ds :

4 à EE

Page 1