C’était encore la Mère Françoise de Saint-Bernard
démarche de présomptueuse légèreté ; et pour lui enlever jusqu’à l’ombre de l'espoir dont elle se berçait : ‘ Allez, lui dit-elle, et préparez-vous à prendre la chambre et l'emploi de celle qui sera choisie pour la mission du Canada.” L'humble vierge fit éclater en cette occasion sa parfaite abnégation et son entière confiance en Dieu. Elle se retira, sans faire la moindre observation, et n'ouvrit plus son cœur et son espoir que du côté du ciel.
Rentrée dans sa cellule, elle se prosterna la face contre terre, et renouvela à Dieu le sacrifice de sa vie, conjurant le Seigneur de ne pas permettre que ses péchés missent obstacle à ses desseins sur elle. Sœur Marie remit ensuite sa demande entre les mains de saint Joseph, et fit vœu de prendre son nom et de le porter toute sa vie, s’il lui obtenait la grâce qu’elle désirait.
Enfin les prières des quarante heures terminées, la communauté se réunit pour faire l'élection. Chaque religieuse
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fut proposée l’une après l'autre, car toutes, enflammées par la même passion évangélique, s'étaient mises sur les rangs, mais il n'y en eut aucune dont la vocation ne fût entravée par quelque obstacle insurmontable. Seule la Mère de Saint-Bernard parut libre et réunit tous les suffrages, au grand étonnement de la communauté. La supérieure elle-même, qui avait déclaré formellement qu’elle ne consentirait jamais à priver les Ursulines d’un sujet si précieux, demeura interdite à la vue d'un résultat si inattendu. Ne pouvant s'empêcher de reconnaître le doigt de Dieu dans cette merveilleuse élection, elle n’y mit d'autre condition que l’acquiescement de la famille de la Troche, amie et bienfaitrice du monastère.
Un courrier fut expédié immédiatement à Angers, où résidaient alors M.
et Madame de Savonnières. Cette étrange nouvelle fut un coup de foudre pour eux. Mme de la Troche surtout en fut terrassée. Après le premier moment de
stupeur, elle résolut sans délai de se rendre à Tours, afin de renverser ce projet. Mais Dieu, qui tient entre ses mains les esprits et les cœurs, d’un souffle fit évanouir cet orage.
Au moment où Madame de la Troche montait en voiture, le supérieur des Carmes entra dans l'avenue du château.
Elle n’eut rien de plus pressé que de lui apprendre le but de son voyage ; mais le saint religieux, loin d'approuver sa détermination, lui fit comprendre l’honneur insigne que Dieu faisait à sa famille en daignant appeler son enfant à une vocation si sublime. Il entra avec elle dans l'appartement de M. de la Troche, qui était alors malade ; et comme s’il eût été l'envoyé du ciel pour leur intimer les ordres du Seigneur, il leur parla avec tant d'éloquence et d'inspiration, qu'il parvint à éclairer leur foi un instant obscurcie par les tendresses de la nature. La lutte fut violente, mais de courte durée. Ils se résignèrent avec un courage magnanime
à la volonté divine, et écrivirent sur le champ à leur fille une lettre d’acquiescement si touchante et si pleine de sentiments chrétiens que la Mère Supérieure voulut en faire la lecture en présence de la communauté. Toutes les religieuses pleurèrent d’attendrissement en entendant l'expression de cette foi si pure,qui jaillissait à travers les sanglots et les cruels saignements de ces deux nobles cœurs, en prêtant l'oreille aux accents de cette dernière bénédiction qui tombait, avec tant de larmes, sur cette chère enfant qu'ils ne devaient plus revoir.
Seule, la Mère de Saint-Bernard parut supérieure à tous les sentiments de la nature. Le glaive des grandes immolations avait tranché le dernier de ces liens de la chair et du sang qui, si longtemps, l'avaient retenue captive sur la terre ; la joyeuse colombe du Seigneur, aujourd’hui dégagée d’entraves, déployait enfin, en toute liberté, ses ailes frémissantes vers les cieux. Elle n'eut de pensées que pour rendre grâce à Dieu et
au glorieux protecteur dont la puissante intercession avait opéré ce miracle inespéré. À l'instant même, pour accomplir son vœu, elle quitta son nom de religion et prit celui de Marie de Saint- Joseph, qui est devenu à jamais célèbre sur les plages de la Nouvelle-France, où, chaque jour, il retentit encore, tout rayonnant de gloire, de sainteté et de bénédictions. sur les lèvres des descendants de ces heureuses enfants du Canada qu'elle a tant aimées et servies.
Désormais Madame de la Peltrie pouvait partir : le succès avait dépassé toutes ses espérances ; maïs Dieu ne lui permit pas d’aller plus loin sans mêler une goutte d’amertume à cette joie jusqu’alors sans mélange. Une fille de confiance, avec qui elle avait été élevée, qu'elle regardait comme sa sœur, pour qui elle n'avait point de secret, et qui lui avait promis de ne l’abandonner jamais, n'eut pas plus tôt vu son départ fixé sans retour, qu’elle fut épouvantée à l’idée des périls qu’elle aurait à essuyer
sur mer, et ensuite sur cette terre inhospitalière, toute peuplée de hordes sauvages et sanguinaires. Ni les prières, ni les raisons humaines, ni les motifs surnaturels ne purent calmer ses frayeurs, et Madame de la Peltrie se vit forcée de la renvoyer à Alençon.
Il fallait en trouver une autre qui eût le courage de relever la couronne que celle-ci venait de laisser tomber. La Providence y avait déjà pourvu. Z'epuis près de six ans, une pieuse fille, nommée Charlotte Barré, appartenant à une famille très honnête, se sentait pressée d’un vif désir de se consacrer au service de Dieu et au salut du prochain, sans toutefois connaître ni le lieu, ni le temps de sa vocation. Elle avait pour directeur un Père de la Compagnie de Jésus, que la Providence amena à Tours au moment précis où Madame de la Peltrie confiait à la Mère de l’Incarnation le choix d’une nouvelle auxiliaire. Instruit de leurs perplexités, il leur indiqua le précieux sujet que le ciel leur avait préparé. La jeune
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fille accepte avec bonuneur, malgré les protestations, les prières et les larmes de son frère et d’un oncle vénérable, prêtre et chanoine de Tours. Elle n’exigea, pour toute condition, que la promesse d’être admise au nombre des religieuses de chœur dans le nouveau monastère. L'avenir justifia parfaitement les éloges qu'en avait faits son directeur. Elle devint plus tard la première professe des Ursulines de Québec ; et elle brille aujourd’hui dans leur cycle monastique, à côté de ses illustres com-
pagnes, d’un éclat plus tempéré, mais non moins tendre et non moins touchant, sous le nom de Mère de Saint-Ignace.