‹ Histoire de la Vénérable Mère Marie de l'Incarnation [microforme]Chapitre 4 sur 106 · RASE AE · texte numérisé non relu

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ment construite auprès du fort de Québec, et assistaient avec recueillement au saint sacrifice de la messe célébré par un vénérable missionnaire récollet, le R. P. Dolbeau.

“ Rien ne manqua, dit le P. Le Clercq, pour rendre cette action solennelle, autant que la simplicité de cette petite troupe d’une colonie naissante le pouvait permettre ; s'étant préparés par la confession, ils y reeurent le Sauveur par la communion eucharistique. Le Te Deum y fut chanté au son de leur petite artillerie, et parmi les acclamations de joie dont cette solitude retentissait de toutes parts, l’on eût dit qu’elle s'était changée en un paradis, tous y invoquant le roi du ciel, et appelant à leur secours les anges tutélaires de ces vastes provinces.”

Cet acte religieux de quelques pauvres émigrés européens, perdus au milieu d’un immense désert, est bien de peu d'importance aux yeux de quiconque n’a pas conservé ardente en son cœur la vie dela foi. Mais pour le chrétien, dont le regard s'ouvre au delà dn monde visible, cet acte, si simple en apparence, est un événement. Derrière chaque détail de cette cérémonie se cache un mystère, toute une révolution morale.

Au moment où l'aurore de ce jour apparaissait audessus des forêts du Canada, l’aube d’un autre jour se levait aussi, dissipant des ténèbres bien autrement obscures. À l'instant où le prêtre éleva, pour la première fois, l’hostie sainte au-dessus de la foule prosternée dans l’adoration, un soleil nouveau répandit ses

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rayons sur cette terre. La nature entière se réjouit. ÿ Chaque feuille des bois frémit et palpite avec amour 4 au passage de la brise que parfume l’encens de la “

prière. Le flot radieux se déroule et baise avec respect cette plage devenue sacrée. Les échos embrassent avec transport, et renvoient au loin les chants, mêlés aux

salves d'artillerie, qui annoncent à ces contrées lejour he de la régénération et de la délivrance. Désormais 3

abritée sous les deux aïles de ia France et de Ia reli-

gion, la petite colonie française pourra lutter contre

les ennemis qui la menacent de tous les points de

fl l'horizon. Car, à peine sorti de terre, ce faible arbris-

Il seau sera assailli par des tempêtes. Bien souvent, à

|! moitié déraciné, en apparence prêt à mourir, il pen- 1 nl chera tristement sa tête flétrie et désolée vers l’abîme ; à | mais cent fois battu de l’orage, toujours il se relèvera, il pour soutenir de plus violents assauts. Enfin vain- | |

queur de tous les combats, il plongera dans le sol de fortes et profondes racines, et élèvera son front au- à

| | dessus des nuages, jusqu’au jour (déjà venu) où il 3 fl étendra ses vastes rameaux, chargés de fleurs et de É | fruits, sur les deux rives du plus beau fleuve du à | | monde. :

[4 A la fin de l’année 1635, Champlain, frappé de para- È

lysie, s’éteignait au milieu des compagnons de son entreprise. Un long cri de deuil suivit le père de la h. Nouvelle-France rappelé vers un séjour meilleur. . 1. jamais, dans la suite, le Canada ne fit de plus grande Qi: perte. Aujourd’hui que nou: avons appris à admirer

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autre chose dans l’histoire que les héros qui ont laissé après eux un sillon de sang, nous pouvons plus facilement apprécier la grandeur du caractère et de l'œuvre de Champlain.

Lorsque nous rêvons la perfection chez l’homme, nous nous plaisons à le créer entouré des dons les plus précieux de l'esprit et du cœur: intelligence vaste et éclairée, vues hautes et larges, expérience consommée des hommes et des choses, honneur, désintéressement, loyauté, courage, fermeté dans les revers, grandeur d'âme, persévérance. Or l’énumération de de ces qualités résume toute la vie et le caractère de Champlain. Que sont tous ces brigands de l’histoire, qu'on est convenu d'appeler héros, auprès de tels bienfaiteurs de l'humanité? Tandis que les premiers ont semé chacun de leurs pas de larmes et de sang, les autres ont laissé derrière eux une trace féconde où germent la reconnaissance et l'amour.

Quand, aux heures de solitude, dans le silenceet le recueillement de l’âme, nous remontons vers le passé, et que, saisis d’une religieuse émotion, nous pénétrons dans le temple de notre histoire, parmi tous ces héros, dont les robustes épaules soutiennent les colonnes de l'édifice, nul mieux que Champlain ne porte sur un visage plus serein de plus majestueuses pensées. Type et modèle de tous ces héros qu’un mêrne honneur assemble, il occupe le rang suprême près de l’autel de la patrie. Nul, en effet, parmi ces rois de notrehistoire, ne réunit plus d’éminentes qualités, ne déploya un

caractère plus énergiquement trempé, ne fit éclater plus d'intrépidité et de persévérance. Car c'était l'œuvre de Dieu que le gentilhomme saintongeois avait eu la conviction d'accomplir, lorsque, la croix sur le cœur, le regard au ciel, il descendit les degrés du chàteau de ses pères pour venir s'enfoncer dans les solitudes américaines. En portant pendant plus de trentecinq ans le fardeau de notre avenir, l'âme déchirée par les soucis, les fatigues, et les obstacles sans nombre, il sut toujours rafraîchir son front baigné de sueurs, aux sources pures et limpides de la foi. Aus-i, lorsqu’à son lit de mort il promena un dernier regard d'adieu sur le cercle de vaillants hommes qu'il avait formés, qu'il appelait ses enfants, et qui le regardaient comme leur père, dut-il avoir foi dans l'avenir de son œuvre. Car il leur léguait le plus sûr gage d'immortalité: la sève vigoureuse de mœurs austères, la pratique de toutes les vertus chrétiennes qu'il leur avait constamment enseignée de paroles et d'exemples.

La discipline qu'il avait établie parmi cette petite société était admirable. ‘ Le fort, dit un chroniqueur du temps, paraissait une académie bien réglée... Bon nombre de très honorables personnes viennent se jeter dans nos bois, comme dans le sein de la paix, pour vivre ici avec plus de piété, plus de franchise et plus de liberté... Les exactions, les tromperies, les vols, les rapts, ‘es assassinats, les perfidies, les inimitiés, les malices noires, ne se voient ici qu'une fois l’an, sur les papiers et sur les gazettes que quelques-uns apportent de l'ancienne France.”

A l'exemple de leur chef, tous menaient la conduite la plus édifiante, et s'approchaient régulièrement des sacrements de l'Eglise. Pour rappeler plus souvent à chacun la pensée du ciel, Champlain établit la coutume si pieuseet si touchante, conservée jusqu'à nous, de sonner l'angélus trois fois par jour, L'intérieur du fort ressemblait plus à une communauté religieuse qu'à une garnison. La lecture se faisait régulièrement à chaque repas ; au dîner, on lisait quelque livre d’histoire ; au souper, c'était la vie des saints, Une douce et franche gaîté assaisonnait les moments de loisir; et, chaque soir, le vénérable patriarche de la colonie rassemblait tous ses enfants pour réciter la prière en commun et faire l'examen de conscience.

Telle était la vie des premiers colons. L'Eglise, dont l: jeunesse se renouvelle comme celle de l’aigle, ramenait ici l’âge d’or de ses années primitives.

Cette étincelle du foyer catholique, à peine jetée sur la montagne de Québec, répandait déjà bien loin ses premiers rayons. Dès l’année 1616, le premier apôtre des Hurons * pénétrait avec Champlain à plus de trois cents lieues dans les terres, et célébrait les myetères sacrés parmi ces tribus barbares, au cœur même de l’idolâtrie sauvage. ‘Il serait difficile, écrivait-il en parlant de son voyage, de vous dire la lassitude que j'ai soufferte, ayant été obligé d’avoir tout le long

* Le P. Le Caron, missionnaire récollet.

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du jour l'aviron à la main et de ramer de toute ma force avec les sauvages. J'ai marché plus de cent fois dans les rivières, sur des roches aiguës qui me coupaient les pieds, dans la fange, dans les bois, où je portais le canot et mon équipage... Je ne vous dirai rien du jeûne pénible qui nous désola, n'ayant qu'un peu de sogamité, espèce de pulment composé d'eau et de farine de blé d'Inde, que l’on nous donnait soir et matin, en très petite quantité.” Ainsi ce courageux enfant de saint François ouvrait par des fatigues et des souffrances inouïes ce chemin vers les Hurons que d'autres apôtres devaient clore avec leur sang. La moisson allait être abondante ; mais avant d’avoir défriché ce nouveau champ du père de famille, couvert de ronces, les ouvriers du Seigneur devaient arroser chaque pierre de leurs sueurs, curillir une douleur sur chaque épine. Enfin, après avoir longtemps semé dans les larmes, les missionnaires devaient revenir courbés sous les gerbes.

Plusieurs missionnaires suivirent, à divers intervr.ies, les traces du P.Le Caron, tandis que l'Evangile était annoncé à d’autres peuplades sauvages. Ce ne fut toutefois qu’en 1634 que trois religieux de la compagnie de Jésus, les Pères de Brébeuf, Daniel et Davost,fondèrent définitivement la mission huronne, qui ne fut interrompue que par la destruction de cette nation (1649).

Nous nous trouvons ici en présence d'un des plus beaux phénomènes que la terre ait jamais offerts au

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ciel, et qui fera l'éternelle. admiration des anges et des hommes: la vie du missionnaire dans les bois au milieu des nations sauvages ! Qui dira les travaux de son apostolat, ses dangers, ses longues et pénibles marches, ses privations, ses jeûnes, ses veilles, ses incomparables vertus ? À peine descendu au rivage de sa nouvelle patrie, il s'enfonce dans le dédale de la forêt. Il a dit adieu à tout ce qu'il avait de cher au monde ;—adieu aux cheveux blancs de sa mère, qu'il a baignés de ses larmes dans une suprême et dernière étreinte ;—adieu au seuil de ses ancêtres, où il luisse peut-être une opulente fortune et un beau nom, car souvent cet humble soldat du Christ est le rejeton d'une noble lignée ; * adieu au beau pays de France, dont le souvenir attendri vivra longtemps dans son cœur, et sera l’holocauste quotidien qu'il immolera sur l'autel de ses affections parmi tant d’autres sacrifices,

Il s'avance, entouré d'êtres barbares dont il ne comprend pas même la langue, qui l'abandonneront sans pitié et le laisseront expirer seul au bord du chemin, si la lassitude, la misère, quelque blessure viennent à exténuer ses forces ; ou qui peut-être, dans une heure

de défiance et de férocité, l'assommeront à coups de

tomahawk, ou l’exposeront sur quelque rapide à une

* Le Père de Brébeuf, entre autres, descendait d'une ancienne et noble famille de Normandie, que l’on dit avoir été la souche de l’illustre maison d'Arundel, en Angleterre.

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