PLACET
A MONSEIGNEUH LE CHANCELIER
pour nu pi'ivilége de verrerie
Esprit grave, noble et charmant,
11 n'est plus de justice en terre
Si, pour une affaire (le verre, '
Tu refuses un Saint -Amant.
.Te ne crois pas que tu le puisses,
Considérant, lors(|ue je boy.
Que l(in gendre' [larle pour nioy,
' Dernier Recueil de diverses poésies itu sieur de Suint-Ainand; impriiiié ;i Rouen cl !<e veiul à Paris, ciioit Antoine Sonimerville, au Palais, etc.. m.oc.lviu.
* La fille aînée du chancelier, Marie, avait épour^ô en iireniières noces le marquis de Coislin « petit bossu, mais (lui avoit du cunii', et csloil de bonne maison , » dit Tai.lemand des Réaux.
Et qu'il est général des Suisses.
Depesche donc, je suis hasté,
Et mon impatience est grande ;
Ce n'est que pour fournir au monde
Dans quoy trinquer à ta santé.
Est -il besoin de te le dire'?
Il ne me faut qu'un cercle empreint de notre sire;
Et je te jure par le ciel Qu'à l'honneur de ton nom cent vers je feray lire ,
Plus coulants que ta propre cire,
Et plus doux mesme que le miel.
Il était dillicilo qu'uni.' semblable requête ne fût pas bien accueillie; aussi Saiut-Amand. dans une autre pièce intitulée le Cidre, se charge-t-il de nous apprendre, et le succès qu'il obtint, et la reconnaissance qu'il avait vouée au chancelier. Ces vers, intéressants au point de vue de l'histoire de la verrerie, viennent confirmer ce que nous avons dit plus haut relativement à la façon dont, à cette époque encore, on obtenait la potasse nécessaire à la fabrication, en brûlant des berljes de différentes espèces, et prouvent également que la fabrication dite oltaristc était estimée en France à l'égal de celle de Venise :
Page, remply-moi ce grand verre
Fourby de feuilles de figuier.
Afin que d'un ton de tonnerre
Je m'escrie à toute la terre :
Masse, à l'honneur du grand Séguier !
Je le révère, je l'admire :
Il m'a fait , avec de la cire ,
Une fortune de cristal ,
Que je feray briller, et lire
Sur le marbre et sur le métal.
C'est par luy que , dans ma province , On voit refleurir depuis peu Cet illustre et bel art de prince,
Dont la inalièrc frcsle et mince Est le plus noble elTort du feu ; C'est par luy que de sable et d'herbe, Dessus les champs bruslée en gerbe, Les miracles se font chez moy.
Et que maint ouvrage superbe Y prétend aux lèvres d'un roy.
Que d'indusirle et do ^■ilesse, Quan<l, animé d'un souftlc humain, Un prodige de délicatesse S'enfle et se forme avec justesse Sous l'excellence d'une main.
Que de plaisir quand on le roue, Quand un bras desnoué s'en juue.
Soit dans Yenize ou dans l'Allar !
Et que d'ardeur mon âme advoue Pour ce vase où rit ce nectar...
Nous avons dû mcntiomier les doutes qui se sont présentés à nous au sujet de ce privilège particulier qui aurait été accordé à Saint-Ainand ; mais, nous le répétons, nous devons nous borner à n'émettre qu'une simple supposition, laissant aux érudits normands le soin de recliorchcr si réellement le porte fut [UDpriétaire (Finie verrerie à Rouen, ce qui ne s'accorderait ni avec le privilège exclusif qui avait été concédé aux frères d'Azémar ', ni avec ce que l'on sait de rexistence un peu aventureuse et fort irrégulière de l'auteur du Moyse sauvé, auquel Boileau repiochait aussi ,> et assez justement cette fois, d'aller
... avec Farel', tliiaiJioniH'r de ses vers les murs d'un caiiarcl.
' Il fsl (';vi(liiil i|u 11 UN ii\ ;iil |ias à celle époiliii' iiiio soi'oiide vi'i'i'iTic :i lioiicii. (Jr Saiiil-AïuaiKl :i ilalé l>i' lu l'crrcrir uiu! (le sos k'lli-cs iiu''ilil(!s, tVriles Iji'iiilniil lin s('jinir- i|u'il lil ilaiis rclli' ville en lO^'i, ce (lui |irnucl île siipiioscr i|iiil éhiil iiiniiiiiihiiii'iiii'iil alcii's ikiiis réiablisseiiieiil ilii'ii.'é |iar .<a sieur.
'' I-'aiikt, Miiteiir iruii livre iiililiil('' rilonnêlc hoDiiiir . élail le eiiiii|ia!.'iiiiii de débauelics de Siiiiil - Aiiiaiiil.
Ce n'est pas, du reste, la seule erreur qui aurait été commise relativement à Saint-Amand en tant que verrier; c'est ainsi que, sur la foi du Ménagiana, on lui applique généralement l'épigramme suivante , citée l^ien souvent , et attribuée au poète Théophile, alors qu'en réalité elle est de Maynard :
VoU'e noblesse est mince , Car ce n'est pas d'un prince , Daphnis , cjue vous sortez.
Gentilhomme de verre, *
Si vous tombez à terre , Adieu vos qualitez !
Cette épigramme se trouve dans la première édition du Cabinet satirique, publiée en 1G18, et cette date ne permet pas de supposer que son auteur ait visé Saint-Amand, né en 1594, par conséquent à peine âgé alors de vingt -quatre ans, et tout à fait inconnu à cette époque '.
Les frères d'Azémar moururent quelques années après avoir obtenu le renouvellement de leur privilège, laissant des dettes pour le payement desquelles les créanciers mirent une saisie sur leurs biens. Il est vrai de dire qu'ils avaient eu à lutter contre une concurrence sérieuse, le parlement de Normandie ayant refusé de sanctionner le monopole exorbitant contenu dans les lettres de 1635, qui aurait eu pour effet de livrer à une seule fabrique le marché de toute
' Certains auteurs la rapportent comme ayant été adressée à la fille d'un genlilliomnie verrier, dont le mariaije avait causé quelque scandale :
Votre noblesse est mince.
Car ce n'est pas d'un prince, Cliloris, que vous sortez.
Demoiselle de verre, Si vous tombez :< terre.
Adieu vos qualités!
une province, et réservant pour tous le droit, sinon de fabriquer, au moins d'apporter et de vendre librement, dans l'étendue de son ressort, toute espèce d'ouvrage de verrerie.
Les affaires de la verrerie de Rouen étaient donc loin de prospérer, et quand Anne Girard resta veuve avec dix enfants, — cinq garçons et cinq filles, — elle ne possédait même plus intacte la propriété des bâtiments de la manufacture, dont une partie avait dû être engagée à un négociant de Rouen, Nicolas de Paul.
Elle s'adressa de nouveau au roi, et sut si bien faire plaider sa cause, — et peut-être est-ce à ce moment qu'eut lieu l'intervention de Saint-Amand, — qu'elle obtint des lettres patentes, datées du mois de juin 1642, confirmant au profit de ses enfants le privilège accordé à son beau-frère et à son mari, et mettant dorénavant la manufacture à l'abri des créanciers, en la déclarant insaisissable et incessible. Nous relèverons dans ces lettres le passage suivant, tout à l'éloge de cette malheureuse veuve :
Louis, etc.... Attendu les grands services que les dicts deiïunts nous ont rendus et au publicq, nous ne pouvons en accorder la continuation à aultres qu'aux dicts enfants, qui la peuvent tenir et exercer soubz la conduicte de leur mère. Pour ce qu'il semble que telles permissions et commissions ne se peuvent valablement accorder qu'à temps ou à vie, d'aultant que c'est par la considération de l'exercice en l'art dont presque toujours seul est capable celuy à qui elles sont octroyées,' et lequel souvent finit avec sa vie; néantmoins ayant esté asseuré par de nos plus spéciaux serviteurs, gens dignes de foy, que par le long temps que la dicte veuve Girard a esté avec feu son mary, elle a entièrement appris la science et esconomie du dict art de faire verres en cristal... Permettons à la dicte dame Girard, veuve, et aux enfants masles du dict deffunt Pierre d'Azémar, et à leurs fils, héritiers et suc-, cesseurs masles à perpétuité qui se rendront dignes du dict ,irl et feront l'actuelle fonction et non aultrement, l'exercice de la dicte vcrrerye..., sans qu'aucun d'eux puisse vendre ny engager la présente concession, pour quelque cause que ce soif, ny les lieux et places où
LA VERRERIE DU XV^ AU XIX" SIECLE loi
les dicts fourneaux destinez au dict art sont establis , dont aussy ils ne pourront estre dépossédez par vente ny aultrement, non plus que de la présente permission, faisant pour cet effet trez expresses défenses à toultes personnes d'establir en nostre ville de Rouen et ressort du partement aulcune verrerye de cristal , etc.
Donné au mois de juing de l'an de grâce 1642, et de nostre règne le trente-troisième.
Sioné : Louis.
Anne Girard s'associa alors avec Samuel Thoret, auquel son mari, avant sa mort, avait, par un acte "du 15 juillet 1541, cédé pour trois ans l'administration de la verrerie'.
Les deux associés eurent de nombreux procès à soutenir. Forte du nouveau privilège qui avait été accordé à ses enfants, la veuve de Pierre d'Azémar prétendit interdire dans toute la province de Normandie la fabrication et la vente du cristal, et là encore elle eut gain de cause. La cour, par un arrêt en date du 21 août 1648, défendit aux verriers de Normandie, et cela « sous peine de démolition de leurs fourneaux, de travailler ni faire travailler aux dicts ouvraiges ailleurs qu'en la verrerye de la dicte veuve et héritiers du dict d'Azémar, à peine d'amende et intérest », et ordonnait « que tous les fourneaux des contrevenants seroient démolis et rompus ».
C'était la ruine de toutes les verreries du ressort du parlement de Rouen, et déjà le propriétaire de celle de Flamets avait dû transporter ses fourneaux à Gaule, dans le comté d'Eu, qui relevait du parlement de Paris, lorsque tous les verriers réclamèrent et obtinrent, par lettres patentes données à Dijon au mois d'avril 1650, la confirmation des privilèges accordés autrefois à tous les verriers du royaume, ainsi que l'autorisation de faire du cristal.
' Le Vaillant de la Fieffé, lac. cil.
132 LA VERREHIK
Anne Girard et son associé réclamèrent en vain ; la cour rejeta leur opposition, et la fabrication du verre dit de cristal put alors se développer librement dans toute la province de Normandie. En 1056, Louis Lucas, sieur de Nehou, gentilbomme normand, alla fonder àTourlaville, près de Cherbourg, une verrei'ie (jni devint ljient(')t une des plus importantes de tout le royaume; c'est à cette manulacture que revient l'honneur d'avoir trouvé et appliqué, la première en France, vers 1G88, le procédé de la fal)rication des glaces au moyen du coulage, procédé qui constituait un progrès considérable dans l'industrie du verre, et nous verrons plus loin que la fabrique de Toui'Iaville fut le berceau de notre grande manufacture de Saint-Gobain, dunt la France peut à bon droit s'enorguillir.
A dater de cette époque, riiistoire de la verrerie de Rouen n'offre plus rien d'intéressant, et au xvnic siècle nous n'y retrouvons plus aucun membre de la famille d'Azémar. Elle portait cependant encore, en 1754, le titre de Manufacture royale de cristaux, mais elle dispnrut entièrement vers ITOS, après une existence qui avait duré environ deux cent soixante ans, et dont une période au moins avait été assez brillante. Outre cette verrerie, dont nous avons dû nous occupei' un peu longuement, tant à cause des particularités intéressantes que présentait son histoire, que par la place qu'elle a occupée dans le (l(''velnppemeid de Finihistrie verrière en France, il existait en Normandie un gi-and nombre d'autres fabriques beaucoup moins importantes, dt)nt l'étude olTre moins d'attrait, puisque l'on ne connail rien de bien précis sur ce qui concerne leui' faln'ication, mais dont l'origine est cependant de beaucoup nntérieure à celle de leur riviile.
Telle est, en premiei- lieu, la verrerie élahlie d'aboid à la Foiilaine-dii-lliiux, |irès lî(''/.ii, lians|»orl('e plus lard à la I laye, et ipii , suivant ([uehpies hisloriens, existai! d('jà avanl
LA VKRRERIE DU X V' AT XIV SIÊCLI' irj3
Philippe le Bel. Il résulte d'un document conservé à la Bibliothèque nationale, et communiqué par M. Léopold Delisle à M. Milet, qui l'a publié', que cette verrerie, dans laquelle on fabriquait principalement le verre à vitre, désigné aloi's sous le nom de gros verre-, était, au commencement du xive siècle, exploitée aux frais du roi. Après avoir été successivement dirigée par des membres des diverses familles des gentilshommes verriers de la Normandie, les Clacqueray, les Brossard. les Le Vaillant, etc., dont nous parlerons plus loin, elle trainn, à la lin du siècle dernier, unt; existence difficile, et finit par disparaître tout à fait. Son histoire n'offre rien d'intéressant en dehors de la mention suivante, quen a faite Fauteur anonyme d'un petit opuscule publié en 1G03 : « En l'année 1330, fut donné pouvoir par le roi Philippe \1 à Philippe de Cacqueray, écuyer, sieur de Saint- Immes, premier inventeur du plast de verre, appelé verre de France, comme portant son nom, de faire establir une verrerie proche Bezu, en Normandie, qui fut nommée la Haye, en payant par chacune année à Sa Majesté la somme de 3 livres ou vingt boisseaux d'avoine \ »
Cette affirmation, qui n'est appuyée d'aucun texte, et qui ne repose sur rien de bien précis, vient controuvcr le renseignement fourni par le compte de 1302, publié par M. Milet, et qui ferait remonter à une époque antérieure, et sous la direction d'un verrier nommé Gobert, — per Magrstrum (îohertum vitrearium, — la première fabrication en France des verres à vitres. Il y a là encore un point difficile à éclaircir ; il est à présumer cependant que ce titre
' Histoire d'un four à verre de l'ancienne Normandie. Iii-S", 1871.
- D'ûii le nom de grosses verrefines donné souvent à ces fabriques, par opposition aux petites verreries, dans lesquelles on ne faisait que de la gobeleterie.
^ De l'Origine et de l'art de la peinture sur verre, et de la création des verreries et communautés des maîtres verriers. — Petit in -12 de ol pages; Paris, 1(393. (Réimprimé dans le tome W\ de la collection Leber. )
lo4 LA VERRERIE
de premier inventeur du plast de verre, donné à Philippe de Cacqueray dans l'opuscule de 1693, reposait sur une tradition qui s'était perpétuée jusqu'à cette époque dans les verreries normandes, et que si ce Cacqueray, qui parait avoir été le chef de la famille de ce nom d'où sont sortis tant de verriers, n'a pas, le premier en France, fait les verres à vitre, il en a du moins tellement perfectionné la fabrication, qu'il avait mérité d'en être regardé comme l'inventeur.
L'auteur du petit travail dans lequel se trouve la mention qui précède parait, du reste, avoir été parfaitement au courant de tout ce qui concernait les origines des verreries normandes, et donne à ce sujet les indications précieuses que nous transcrivons ici :
« Sous le même règne de Philippe VI, fut donné des mêmes pouvoirs aux nommés Bongars, la verrerie du Candiot, proche Frémery, en Normandie ; celle d'Eliu (sic) à Jean de Sevy, proche de Rouen; celle de Varimpré aux prédécesseurs de messieurs de Saint-André et de Saint- Limier, à présent jouissans de la dicte verrerye ; celle du Valdonnois, en la comté d'Eu, aux descendans des Bongars, dont jouit présentement le sieur d'Aspremont.
« En 1365, sous le règne du roi Jean', fut créée la verrerye des Routieux, en la forêt de Lion, en Normandie, et donnée à Adrien Le Vaillant, écuyer, sieur du Buisson, où est présentement le sieur René Le Vaillant du Buisson, sieur de la FiefTe.
« La verrerie de Landelle fut donnée, par le même roi. aux descendants des Cacqueray, où sont présentement et jouissent les sieurs Cacqueray -Lorme.
'■ La verrerye du Hellet, proche Dieppe, fut aussi donnée, dans le même temps, par le même roi, aux sieurs
' Le roi Jean i^lanl mort le 8 avril 136'i, il y a là t!'vitlcniniciil une erreur de date: peut-être faut-il lire iXio.
LA VERRERIE DU X V AU XIX" SIECLE loS
Touchet, natifs d'Anjou, où est présentement la dame veuve Touchât et messieurs ses enfants.
« En 1652, sous le règne de Louis XIV, dit le Grand, à présent régnant, fut accordé à monseigneur le duc de Bouillon la verrerye de Conches, proche Évreux, en Normandie, pour les sieurs Desloges, Débecourt et Brémont, et à la demoiselle de la Haye, leur sœur.
« En 1036, la verrerye de Cherbourg, en Normandie, fut établie et donnée, sous la permission de Louis le Grand, à François de Nehou, rpii a été le premier qui a* inventé le verre blanc', dont les premiers verres qu'il fit furent portés, par ordre de la feue reine, Anne d'Autriche, mère du roi Louis XIV, au Val-de-Gràce de la ville de Paris, qu'elle faisoit bâtir dans le même temps, et fut mis aux formes de l'église des vitraux par Michel Basset et Pierre Gorget, maîtres verriers de ladite feue reine, et après le décès du dict sieur de Nehou, monseigneur Colbert eut le pouvoir de Sa Majesté d'y faire faire des glaces et verres blancs, dont messieurs de la manufacture des glaces jouissent présentement.
« En 1667, la verrerye de Montcomble, près Dieppe, en Normandie, fut établie par le sieur Besu, par permission du roy, en payant pour chacun an trente livres de rente foncière, et depuis il a fait confirmer au parlement de Rouen le privilège de sa verrerye.
« En 1687, fut donné par Louis le Grand le droit d'établir la verrerye du Long-du-Bos, en la forêt de Lion, près Neuf- Marché, au sieur Claude Vaillant, qui en jouit présente-
' On n'avait fabriqué jusqu'alors, pour la vitrerie, que des verres verts ou d'un gris sale et pleins de soufflures et de bouillons : la fabrication des ven•e^ blancs constituait un progrès considérable; aussi ces derniers furent-ils bient(M si recherchés, que leur prix, ainsi que nous le verrons plus loin, était de 1-50 "/„ supérieur à celui du verre ordinaire, dit verre de France.
ment, en payant par chacun an à Sa Majesté trente livres de rente foncière. »
L'auteur anonyme autjacl nous avons emprunté ces documents était évidemment un Normand, puisqu'il ne cite absolument que les verreries établies en Normandie, et, si l'on en juge par certains renseignements précis que contient son trop court travail, il devait lui-même exercer la profession de verrier, ou avoir étudié toutes les pratiques de cette profession. Bien que, par une lacune regrettable, il ne nous ait pas laissé de détails sur les différents genres de verres que l'on fabriquait dans les verreries dont il mentionne ainsi l'existence, on peut cependant conclure de l'ensemble des documents qu'il a réunis, ainsi que de ceux qui ont été publiés par M. Le Vaillant de la Fietfe, que les manufactures normandes, à l'exception de celle de Rouen, n'ont, jusque vers la fin du xvne siècle, fabriqué exclusivement que des verres à vitres ou verres en plat ', et de la gobeleterie en verre commun, désigné sous le nom de verre de fougère. Cette dernière mention se trouve sur la plupart des documents antérieurs à cette époque, particulièrement sur les lettres de confirmation de l'établissement de la verrerie du Landel en faveur de Nicolas de Bongars, sieur de Grandval et du Landel, datées de 1637 et de 1643; et lorsque plus tard, ainsi que nous l'avons rapporté plus haut, la fabricalioii (lu verre de cristal cessa d'être en Normandie le monopole exclusif de la maiiiiraclure des frères d'Azémar, il est encore question des verres de fougère dans les privilèges.
Il existait en Normandie beaucoup d'autres verreries que celles (Idut nous avons parlé. Mallii'ureusement un ne sait
' Il y avait (liMix proi-iJilt''s iIp l'iihiicalioji pour li' verre ;i vilre, iroii le nom (le verre en plat et de verre en table; ce dernier tHait fabriqué surtout en Lorraine. Nous diron?, dans un eliapilre spécial, en quoi consistail la dift'érence entre ces deux modes de riiluii-alioii.
rien cFintéressant sur leui' histoiie, pas i)lus, du reste, que sur la nature des verres qui y étaient fabriqués ; leur importance, en tout cas, ne devait pas être bien grande, puisque le Mémoire sur la géncraUté d'Alcuçou, dressé eu 1G'.I8 par ordre du duc de Bourgogne, qui rapporte que cette généralité possédait à cette époque plusietn's verreries, dit (pie les plus considérables étaient celles de Totteniberg (?) et de Nonant.H dont le dél)it pouvait aller jusqu'à (!0,000 livres.»
Les ducs de Lorraine avaient compris, eux aussi, combien méritait d'être encouragé, dans un pays où les grandes forêts rendaient plus facile que partout ailleurs l'établissement de ces sortes de manufactures, ce noble art de verrenje, qu'ils favorisèrent par des privilèges plus étendus encore que ceux rpii avaient été accordés par les rois de France.
Les premières verreries lorraines furent fondées vers le milieu du xve siècle, dans la forêt de Darney, sous la protection de Jean de Calabre, gouverneur des duchés de Lorraine et de Bar en l'absence de son père, René d'Anjou, et la charte qu'il octroya alors aux verriers, en 1418, et (pi'il renouvela en 14G9, après son avènement au duché, leur concédait des avantages tellement considérables, qu'elle doit être citée comme un des documents les plus intéressants pour l'histoire du verre.
Nous..., les dessus nommez, ouvriers de verres, ensemble leurs hoirs et successeurs, ouvrant du dict mestier et dictes verrières, et un chascun d'iceul.x, voulons, octroyons, estre tenuz francs, quittes et exempts de toutes tailles, aydes', subsides, d'ost', de gîte' et de che-
' On appelait aides les levées de deniers qui se faisaient sur le peuple pour soutenir les dépenses de l'Etat.
- a Ternie vieilli qui sifrn i fie «rmc'c » (Littré. ) ■'' Oblieation de nourrir il héliertrer les soldats en niarelie.
158 LA VERREPIE
vaulchiés ' et de tous debitz, exactions et subventions quelconques qui pourroient astre imposez sur le duchié de Lorraine, sans que les dictz ouvriers verriers y soyent aulcunement gesnez, imposez, constribuez et contraintz en quelque manière que ce soit... Iceulx les dicts ouvriers [lourront faire ez dictes verrières, verres tels et de telle couleur que leur plaira, et les faire mesner et pourront les vendre par tous les pais de Monseigneur où bon leur semblera , sans que eulx ou ceuix qui mesneront ou qui porteront les dicts verres, soient tenuz à cause des dicts verres, payer aulcun passaige, gabails', ni tributz quelconques; mais les porteront, mesneront et vendront tous franchement, sans que empeschement leur soit donné... Item, les dicts ouvriers verriers pourront, en la saison de la paisson en bois, mettre et tenir ez bois etfoi'etz de Monseigneur, à l'environ des dictes verrières, jusques à la quantité de cent porcs, c'est à sçavoir chascune verrière' vingt-cinq porcs, pour la provision de leurs mesnaiges et leur deffruil ' ; sans que iceulx ne soyent tenuz à rendre ou payer aulcune chose à Monseigneur ni îi ses officiers en quelque manière que ce soit... Hem, pourront les dicts verriers prendre, couper et remporter bois, c'est à sçavoir mairiens^ pour les édifices et refiaisons à faire en leurs maisons et ez verrières, et bois aussi pour ardoir", tant pour les nécessitez de leurs mesnaiges que pour les dictes verrières, en leur convenable, au moins de dommaige que faire se pourra pour Monseigneur, et au plus grand proufict et aisance que faire se pourra pour les dicts ouvriers... Pourront aussy les dicts ouvriers verriers prendre, cueillir par les bois de Monseigneur et emporter fouchières ' et toutes aultres herbes propres et convenables pour le faict de leur mestier, et par suite et moyennant ces choses, les dicts verriers seront tenuz rendre et payer chascun an à Monseigneur, ez mains de son receveur général de Lorraine pour leurs verrières qui sont quatre, la somme de six petits llorins au comptant
' « Service niililairc dû pur le vassal en vertu du lien féodal, à la dilVércnce du service d'ost dû par tout habitant de la seigneurie. » (Littré.)
* « Anciennement, tout impôt sur les denrées et les jjroduitsdc l'industrie. » ( Littré.)
^ Il y avait alors dans la seule l'orèt de Darncy quatri' verreries fondées par les membres de la famille des d'IIennezel (ou (rHendei), qui comptait sept frères, tous verriers.
* Consommation.
' Merrains.
'■ Brûler.
' Fouicères.
LA VERRERIE DU XV" AU Xl.V SIECLE Ibtl
chascun florin de deux gros, monnoye courante au duchié de Lorraine, qui se payeront à deux termes en l'an , c'est à sçavoir la moytié de la dite somme à jour de feste saint Jehan-Baptiste, et l'austre moytié à feste de Noël après ensuyvant... ]tem, pourront les verriers et ouvriers chasser ez bois et forests de Monseigneur, à l'environ des dictes verrières , à bestes grosses et rousses , à chiens et harnois de chasse quand il leur plaira, sans pour ce estre reprins. Tous lesquelz privilèges, libériez, franchises et facultez ez choses dessus desclairez, par nous octroyez aux dicts verriers, leur voulons estre entretenuz, observez et garduez à eulx, à leurs hoirs et successeurs verriers et ouvriers... Item, et pour ce que pour leur deflruict il leuri:onvient plus souvent mouldre leur blez en pais de Bourgoigne, nous leur avons consenti et donné congé et licence de faire et édifier sur l'un des ruisseaux prochains des dictes verreryes ung mouslin à leurs dépens. Si donnons en mandement par ces mesmes présentes au bailly de Vosges, aux prevost et gruyer du bailliage et au receveur général du diet duchié de Lorraine, aux prevost et officiers de Darney et à tous les aultres justices et officiers de Monseigneur, en son dict duchié de Lorraine, ou leurs lieutenans, ou à celui d'iceulx conmie il apijartieiidra, que des dictz droitz, libériez, franchises, privilèges, facultez et de toultes les choses dessus dictes, faire souffrir et à laisser ung chascun d'eulx user pleinement et paisiblement par la forme et manière dessus desclairées, et que ils ont accoutumé joyr et user par le temps passé , sans à ces choses ne aulcune d'icelles mectre ne souffrir estre faict, mis ou donné destourbier ', ou empeschement aulcun, ou ne au temps advenir en manière que ce soit... llem, pourront les dicts ouvriers pescher à filet et harnois et prendre poissons ez rivières et ruisseaux prochains des dictes verrières où ils ont accoustumés faire du temps passé. En témoing, etc.
Donné en nostre ville de Nancy, ce quinzième jour de septembre mil quatre cent soixante-neuf'.
Les avantages considérables accordés ainsi aux verriers de Darney devaient naturellement avoir et eurent pour conséquence l'établissement de nouvelles manufactures sur
' Obstacle, trouble.
■' Cf. Beaupré , les Genlitshomines vei-riers duns l'ancienne Lorraine : Nancv, 1846.
tons les points des territoires où se trouvaient des bois ou des forêts; aussi voyons-nous, au xvie siècle, des verreries s'élever un peu partout. Dès Tannée 1518, il y en avait deux sur les frontières de la Champagne, dans le comté d'Argonne, dont Sainte-Menehould était la capitale : l'une à Chatriccs, l'autre au Bois-Japin, près Triaucourt.
Volcyr de Sérouville, « secrétaire ordinaire et historien du duc de Lorraine, » ne manque pas de les signaler et d'en faire l'éloge, en 1530, dans ses Singularité: du ]mrc d'honneur : « Pareillement les voirrières sont par tous les quantons du dict Parc d'honneur, à grosse abondance et diverses espèces de besongnes, comme premièrement appert es boys d'Argonne, au bailliage de Clèremont, près des limites de Champaigne et Gaule, là où l'on fait plusieurs sortes de voirres fins et la semblancc de christallins, et d'autres voirres communs, autant que l'on sçauroit soubhaicter; et pour chose nouvelle veùe de nostre temps, au lieu de Pont-à-Mousson, quinziesme iour de juing ou environ, le maistre voirriei- fit présent au prince ', modérateur du dict parc, d'un crucifix mis sur une gi-ande croix de voirre, en grosseur de la cuisse d'uug homme, accoustré si richement de couleur, (pio \\m estoit aveuglé de la beauté et lueur. Joinct semblablement que, àUaon, au pais de Vosges et à Sainct-Quirin -, l'on faict des mirouers (pii se ti'ansportent par toute la chrétienté; ce que Ton raconqite avoir esté faict au lieu de liainvillc sunionnuf'' dux Mirouers, assis sur la live de la Mezelie, entre Chaiiiic cl Payon. »
Dans les aimées 1554 et 1555, on étabht ciu({ luiuvelles
' Lo duc Antoine.
^ Verreries de Lciileiihacli mi Sninl -ijuirin , luvs Mclz. « Les verm-ies qui sont éhiblies ;i Suiiil-Quiniii mmiI en i'r|iiilalinii ; l'ilrs (miI le iir-ivilèf/e de iiuiluifuclure royale. On > fabi-iiine ili' liciiux vi'iii's rn lnlile, m'iits de l'.iilièuie ri iTishiux. » (Stkinkr, 7'r.i,/e' ,lii il.r'iil. de In Mn.-iclh'. lllM. ]
LA VEHHKKll-: DU XV^ AU XI.V-' SIÈCLE 16J
verreries, à Attigny et à lîelriiiit, auxtjuclles Nicolas de N'audeinont, régent do Lorraine pendant la minorité de Charles III, accorde toutes les concessions et privilèges qui peuvent les faire prospérer, « à la seule condition (jue tous les verres expédiés soient bons, léaulx. et marchands, et empreints d'une marque particulière pour chaque fabrique. » U institue à cet effet un inspecteur de verrerye. ou rcgardeur, sur le rapport duquel les contrevenants seront frappés d'amende la première et la deuxième fois qu'ils 'contreviendront aux prescriptions établies, et, on cas de récidive, " privés à jamais de besoigner du dict art de veiTe dans les verreryes du duché. »
En 1555, Delamarre, abbé de Beaulieu, favorisa l'établissement d'une nouvelle fabrique à Gonrupt, qui dépendait de son abbaye, et donna aux verriers qui la fondaient de vastes terrains couverts de broussailles qu'ils défrichèrent. Les verreries lorraines acquirent bientiU une réputation presque européenne, et leurs produits pouvaient trouver un débouché tellement assuré en Allemagne et dans une partie de la Suisse, qu'un riche commerçant de Bàle, Jean Lange, ne craignait pas de s'engager à recevoir et à prendre à sa charge tout le verre qui se fabriquerait dans le duché.
Les Pays-Bas et l'Angleterre tiraient également presque toutes leurs verreries de la Lon^aine; c'est du moins ce que constate avec orgueil Thiery Alix, président à la cour des comptes de Nancy, dans sa Description manuscrite de la Lorraine, présentée, en 1594, au duc Charles III : « Ne sont aussy à obmettre les grandes tables de verre de toutes couleurs qui se font èz haultcs forests de Vosge, ezquelles se trouvent à propos les herbes et aultres choses nécessaires à cet art, qui ne se rencontrent que rarement ez aultres pays et provinces, dont une bonne partie de l'Europe est servie par le transport et traflic continuel qui s'en fait ez Pays-Bas et
Angleterre, puis de là aux aultres régions plus remotes et esloignées, sans aultrement faire estât d'une quantité et nombre inlini de petits et menus verres, les grands mirouers et bacins, et toutes aultres façons qui ne se font ailleurs en tout l'univers. »
Ainsi que nous l'avons dit, c'est dans l'Argonne ' surtout que se trouvait le plus grand nombre de verrei'ies. « La proximité de la forêt, dit Buirette dans son Histoire de la ville de Sainte-Menehould , la facilité d'y trouver ce qui était nécessaire à leurs usines, leurs succès dans la fabrication des bouteilles, donnèrent de l'émulation aux gentilshommes verriers. Leurs familles s'étant multipliées, ils conçurent le dessein de construire, avec la permission des seigneurs du Clermontois, d'autres verreries pour y établir leurs enfants. De là tous ces fours à plusieurs ouvreaux dans la contrée de Biesme; de là un genre d'industrie (piisertà la consommation du bois, vivilie et enrichit le canton de l'Argonne; de là un commerce considérable qui fournit chaque année des milliers de bouteilles aux vignobles de Champagne et de Bourgogne, ainsi qu'une inlinité de cloches pour les jardins et de verres à vitre que l'on transporte au delà de Paris. »
Mais cette grande quantité de verreries linit liieutTit par être préjudiciable au trésor; les franchises et les privilèges de toutes sortes qui avaient dû être accordés au xve siècle pour encourager l'industrie naissante, et (pii. à cctle éiKxpie, avaient leur raison d'être, devinrent alois ruineuses i)ar leur extension progressive à tous ceux, qui, ;iy;uil ciiibrassé la profession de verrier, vivaient sans payer (l'iniiiiMs. Les paysans, qui U's voyaient, land'it déguenillés cl eu saliots. tant('if soufflant le verre sans autre vêtement (pi'unc chemise de femme, ne pouvaient admettre cprils fussent moins l'ofu-
' Contrée siluiM' eiitri' la i\Ir\isc, lii iMai'iio il PAisiii'. l'^llr l'ail |iurlic aujouril'liiii lin ili'iiaTlriiii'iil ilf la Marin'.
riers qu'eux. Il s'eusuivit des contestations et des débats qui fui(^nt portés devant les tribunaux précisément à l'époque où, dans le but apparent de rendre à la noblesse son ancien lustre, mais en réalité pour soulager le peuple en diminuant le nondjre des privilèges, on recherchait activement les usurpateurs de noblesse et de titres nobiliaires. A la re- (luéte qui fut présentée à Henri IV })ar les verriers de la forêt d'Argonne, ce prince répondit, au mois de juillet 1603, par des lettres patentes portant maintien^ en leur faveur, mais seulement lorsqu'ils sont d'extraction noble, de faire commerce de verrerie sans déroger; et, l'année suivante, le duc Charles III, par un règlement daté du 14 décembre 1004, maintenait « les gentilshommes verriers, issus et descendus de ceux auxquels les verreries avoient esté laissées par ascensement, travaillant ou faisant actuellement travailler de l'art de la verrerie, comme aussi les veuves et enfans mineurs desdits gentilshommes ascenseurs, dans les privilèges, franchises et exemptions accordés à ces derniers; mais les aultres n'estant de ceste qualité, n'en jouiront pas'. » Les aultres étaient ceux qui ne pouvaient justifier de concessions directes, ou dont les titres étaient récents. Nous reviendrons plus loin sur ce sujet.
Outre la suppression des privilèges qui avaient été accordés aux verriers, on mit sur leurs produits des impôts qui leur parurent d'autant plus lourds qu'ils avaient été plus favorisés jusqu'alors, et qui eurent pour effet de diminuer assez sensiblement le nomjjre des verreries existantes. A Darney -, entre autres, il n'en existait plus une seule en 1669\
Ce furent surtout les fabricants de verres à vitres, dits verres en table, qui eurent à souffrir de ces impôts. Leurs
' Beaupré, loc. cit.
"^ Dans le département des Vosges.
'■' Elles furent remises en activité, en partie du iiujins, à dater de 1698.
produits étaient plus particuliùiement exportés dans les Pays-Bas, et le renchérissement qu'ils furent obligés de leur faire subir eut pour conséquence l'établissement de plusieurs fabriques rivales dans la province de Namur. Eu 1(')20, un vitrier ', nommé Tliiry (ou Thierry) Lambotte, (jui parait avoir été également peintre sur veri'e, vint s'établir dans cette dernière ville et y obtint le droit de bourgeoisie, continuant, suivant ses expressions, c à exercer fidellement l'exercice de son mestier de vitrier, ensemble la peincture, acheptaut ses verres à certains marchands lorrains faisans lesdis verres en un village assez proche de Wavre. »
Mais bientôt la difficulté qu'il éprouve à se procurer les verres nécessaii'es à l'exercice de son niétiei', le pousse à l'aire des recherches sur les moyens do les laljri(piei' liiinième, et il arrive « à se rendre tellement industrieux, ditil, (pnl est en son pouvoir de l'aire verre aussy bien et vendible que celui des Loi-rains.,.. Ies(|uels ont teUement discontinuez leur liesoigne et sont tellement en fault(> de travailler..., (pie, par la négligence ou piatique atl'ectée de ces ezlrangei's, ce ipii seulement valloit vingtz sols ou environ s"a vendu jus(piez à ipiaiante solz et [>lus. » U lui était m('iiie, ajouto-t-il. devenu tout à fait impossiljle de se procau'ei' des verres de Lorraine, " de façon (jue ledit lui. Landiotte, et les antres veiiieis se trouvent sans estoll'e. et ne les peuvent recouvrera ipiel |ni\ ipie ce soi!; cause piiur ipio\ ils sont demeurez sans oiivraige. à leur grand dounuage et ruine totalle. "
Ce Laiid)otte, qui s'était ainsi rendu si n industrieux ». et (pii devait ('Ire certainement un habile lionune, avait peutêtre présenté la situation sous un aspect im [teu exagéré alin d'obtenir plus facilement, et avec de plus grands avanlagi^s.
' \l;irc'li;iiHl i\<: vi'i'i'cs ii viliTs.
LA VERHERIK DU XV= AU XLK" SIECLE IfiS
le privilège quïl demandait d'établir une verrerie à Namur; cependant le conseil des finances, après une enquête qui nous montre le dommage que causait à l'industrie lorraine la taxe sur le verre, fit droit à sa demande. «... Les verriers de cette ville, est-il dit dans le rapport, nous ont fait entendre que, cy-devant, il souloient estre accommodez à prix fort raisonnables des verres nécessaires à leurs ouvrages, tant iiar aucuns inarclunids demeurans nu iiavs de Loraine que par certains ouvriers nationez d"icelluy pays de Loraine domiciliez es environs de Wavre; mais depuis peu de temps ençà, lesdits verriers ne peuvent quasi plus recouvrer de verre pour de l'argent, à raison que l'on dit que le duc de Loraine a mis si grands impotz sur les verres sortans de son pays, que les marcbands d'illec n'en veulent ou peuvent plus ammener dans ces quartiers, comme aussi que lesdis ouvriers lorains qu'estoient résidens alentour de Wavre se sont absentez, sans que l'on sache pour quelle cause, liien que Ton s'imagine que c'est à dessein de faire enrichir ' leurs verres, ou pour quelque intelligence qu'ilz ont avec ledit duc et autres : de sorte que ce que lesdits vei'riers de Namur souloient achater dix-huit solz seulement se vend présentement quarante-deux solz ; encore est-il, selon leur dire, diflicil de recouvrir : dont ils sont incommodez et se deuilent grandement... De Xamur. ir»e de l'an 1626 -. »
A la suite de ce rapport, Lambotte obtint des lettres patentes lui donnant licence d'établir à Namur « une fabrique liiiuj' faire du verre propre à faire verrières ». Quatre ans plus tard, en juillet 1630, Pierre Damant, ou Damman, seigneur de Diefsvelt, eut également la permission de faire construire « une manufacture et fabrique des vitres en table
' Renchérir.
* Arcliivcs de l'Éltil, à IVamur. — Document cité par M. S. Bormans, dans le Bulleli.li des comm. royales d'art et d'archéologie, xtx'= année, p. 442.
pour les fenestres, comme elle est présentement en Lorlaine », et cette nouvelle verrerie, établie sur la Meuse, à deux lieues de Namur, enleva au duché de Lorraine un assez grand nombre de ses verriers, <( faisant venir les ouvriers de Lorraine à chaque fois que l'on vouloit commencer l'ouvrage, et ayant à la lui tant fait que lesdis ouvriers sont venus résider avec leurs ménages en ces pays. »
Nous dirons plus loin, dans le chapitre consacré à l'histoire de la verrerie dans les Flandres, ce que devinrent ces lahriijues, dont la création devait être si préjudiciable aux manufactures du duché, et qui cependant ne furent fondées qu'avec la collaboration et le secours de verriers lorrains.
Peut-être ces lourds iniixMsijui les ruinaient ainsi n'étaientils établis que momentanément et pour venir en aide au trésor, épuisé par les guerres désastreuses que la Lorraine eut à soutenir sous Charles IV; malheureusement les pauvres verriers en subirent les conséquences d'une façon irréparable : beaucoup abandonnèrent pour toujours leurs fourneaux éteints, et ce fut inutilement que d'autres cherchèrent plus tard à faire revivre cette industrie, autrefois si florissante, et qui languit pendant le xvuie siècle, jusqu'au moment où furent fondées les grandes manufactures de Cirey et de Baccarat.
Nous avons trouvé peu de ddcuuients sur les veri'eries, en assez grand iKHiilirc cependant, qui existaient à cette é|)0(pic sur lesauties points du teri-itoire; elles paraissent, du reste, avoir été beaucoup moins importantes que celles (Idut nous avons reclieiclié les oiigines dans les pages précédentes, et n'ont |)as joué un rôle aussi considérable dans l'histoire de rindusfi'ie franeaise jus(prà la lin du xvnc siècle.
Nous n'ignm'iiiis pas eependaul (pie, dès l'année lâll, Iahu |)(iss(''(lail une verreiie dans laquelle dU cliei'cliail ,
LA VERRERIIi DU XV AU XIX" SIÈCLH 167
comme dans la [ilii[iart des fabriques françaises, à faire du verre « à la façon de Venise », et qui était dirigée par Matthieu de Cartel, auquel le consulat accordait une subvention de 100 livres pour « servir à l'entretien de la manufacture de verres cristallins (pi'il avait établie dans cette ville' >-; mais, en dehors de cette trop courte mention, nous n'avons rien trouvé qui puisse nous renseigner sur la durée de l'existence de cette manufacture, et nous ne savons si c'est à elle ou à une autre verrerie nouvellement fondée que le consulat lît donner, en 1665, un certificat constatant que « dans la fabrique do cristaux établie à Lyon se font toutes sortes d'ouvraiges de crystal, comme chandeliers, tasses, bouteilles, vases, burettes, bénitiers, esguières et généralement toutes choses qui se peuvent faire de crystal ». Nous serions cependant portt'' à admettre la seconde hypothèse. Une manufacture qui aurait duré plus d'un siècle et demi nous eût certainement laissé de bien autres traces de son existence, surtout dans une ville industrieuse. On comprend, à la rigueur, le silence qui s'est fait autour de certaines verreries situées dans l'intérieur ou sur la lisière des forêts, loin des grands centres habités, et dont les propriétaires et ouvriers, se cantonnant dans une sorte de morgue qu'ils tenaient de leur qualité vraie ou fausse de gentilshommes, et des privilèges spéciaux qui leur étaient accordés, n'avaient aucun rapport avec leurs voisins et faisaient peu parler d'eux ; mais cela est inadmissiljle jiour une manufacture établie dans une grande ville comme Lyon, et si elle avait eu une existence aussi longue, il en serait certainement resté d'autres preuves que ces quelques lignes si sèches trouvées dans les Actes consulaires.
La même incertitude règne au sujet de la verrerie de Ne-
' Cf. RoLLE, Documents relatifs aux anciennes faïenceries lyonnaises ; Lyon , 1865. — (Note de la page 3.)
vers, fondée, ainsi que la première manufacture de faïence établie dans cette ville, sous le patronage de Louis de Gonzague, parent de Catherine de Médicis, devenu duc de Nivernais en 1565, par son mariage avec la Ijellc Henriette de Clèves, fille ainée du dernier duc de Nevers. Ici encore nous trouvons à la tète de cette verrerie un Jacques Sarode. appartenant, suivant toute apparence, à cette famille d"Altaristes dont nous avons déjà rencontré plusieurs membres, et qui, s'il n'avait pas été appelé en France par Louis de Gonzague, a bien pu y être attiré par les conseils et à Tinstigatiou des Conrade, originaires de Savone, — dont la petite ville d'Altare était peu éloignée, — qui occupèrent pendant si longtemps la première place parmi les faïenciers de Nevers. Mais à Nevers, et sous une influence évidemment italienne, l'art de la verrerie se bifurqua, pour ainsi dire, et donna naissance à une industrie toute spéciale, celle des émailleiirs verriers, ou fabricants de figurines en pâte de verre opaque, dont nous parlerons plus loin.
Quant à la verrerie proprement dite, nous ne savons pendant combien de temps elle y fut fa]»i'i(piée. Ce qui est certain, c'est que cette industrie y était encore en pleine activité au commencement du xvni<" siècle; nous lisons, en effet, dans le Dictionnaire universel géographique et historique de Corneille (1708) : " Ce qu'il y a de n'inar(|uable dans la grande rue. c'est la verrerie, (|u"(in peut appeler le petit Muian de N'ciiise. pour la ran'l('' de diveis duvi'ages (pii s"\ fout et qu'on trans})orte dans toutes les |trovinces de <lc la Krauie. » Baudrand, dans son Dictiounaire géographique, publii'' en 1705, ilit égaleuiciit : « On y travaille fort bien en verres et en iayiMices. .. D'après le Dictionnaire du commerce de Savary des liruslons. c'c^st à Nevei-s (pi'auraient été fabriqués, suivant la un'lliode italieiuie, les premieis verres à vitre dits eu intilc, et celle r.ilniealion devait
I,A VI-RFiERlK nu \V" \V XW" SlKCl.l-; IfiP
être assez importante, puisque c'est Nevers qui. ilaus le principe, tburnissait les verriers-vitriers de Paris'.
Nous verrons qu'au xviiie siècle il existait dans le Nivernais plusieurs verreries, entre autres à Neuvy-le-Barrois et à Apremont; mais actuellement nous ne nous occupons que des fabriques qui subsistaient à une époque antérieure.
Parmi ces dernières, nous rangerons la verrerie d'Oiléans, dirigée par Bernard Perrot. industriel savant et ingénieux, qui dès IGGO avait obtenu un brevet « pour la confection d"un combustible moins cher que le charbon , et fait d"une terre qui abonde en France, » — sans doute la houUle, — et auquel vingt ans plus tard, en 1688, un autre brevet était accordé pour la « fabrication de verre, soit colorié, soit en relief, et pour le coulage des métaux à table creuse, avec des figures' ».
Abraham du Pradel. dont le Livre commode des adressei^ de Paris est si précieux à consulter pour tout ce qui regarde le commerce et Findustrie do la lin du xvne siècle, mentionne les verres fabriqués par Perrot avec des détails qui nous font regretter de ne connaître aucun spécimen authentique des produits de cet liabile homme : » M. Peirot, maître de la verrerie d'Orléans, a tionvé le secret de contrefaire l'agathe et la porcelaine avec le verre et les émaux. Il a pareillement trouvé le secret du rouge des anciens, et celuy de jetter le verre en moulle, pour laii-e des bas-reliefs et autres ornements. Il a son bureau à Paris, sur le quay de l'Horloge, à la Couronne d'or^\ »
' « Lo verre eu table se faisoit autrefois dans quelques verreries de Lorraine, d Dii le nom lui est resté de verre de Lorraine. Le premier qui fut fait en France a été fabriqué à Nevers, et c'est de là qu'on le tiroit pour Paris. » Savarv DES Bruslons, Dicl. universel du commerce, édit. de 1762.
- Cf. MoNTETL, Histoire des Français de divers étals, xvu" siècle, p. 535.
■'■ Le Livre commode, contenant les adresses de Paris, et le Trésor des aima-
no LA VERRERIE
Perrot avait un concurrent sur lequel nous n'avons d'autres renseignements que ceux donnés également par Abraham du Pradel dans les lignes suivantes : " On dit que M. de la Motte, de qui on a veii à la foire, il y a quelques années, de si beaux ouvrages d'émaux et de verre façon d'agathe et de porcelaine, va faire un établissement à Paris, en vertu d'un i)rivilrge du grand sceau. »
En dehors de cette mention faite par Abraham du Pradel. nous n'avons trouvé aucune trace de l'établissement où M. de la Motte fabri(piait ces ouvrages d'émaux et de verre si vantés; quant à Perrot, d'Orléans, on lui attribue généralement, mais sans aucune autre preuve qu'une sorte de tradition, les petits flacons à odeur, — rares spécimens de verres français du xvue siècle qui soient parvenus jusqu'à nous, — dont on rencontre des échantillons dans les collections particulières et dans quelques musées, entre autres au musée de Limoges, qui en possède sept assez curieux, provenant de la collection de M. Paul Gasnault. Ces flacons, de différentes couleurs, sont en forme de poire et aplatis; ils ont été fabriqués par le procédé du moulage, ce qui s'accorde avec ce que dit Abraham du Pradel, et sont décorés en relief de fleurs de lis, de palmettes ou de chitfres; leur fermeture consiste en un bouchon d'étnin sur pas de vis. (Juelques-uns, qui datent de la même époque et certainement de la même fabri(iue, sont en forme do tète de nègre rehaussée d'émail blanc aux yeux et aux dents ([iiaïui le verre est noir, et d'émail rouge (piiiml il (^sl (i|i;iliii.
Nous serions porté h croire cpie t'"est ce verre ()i)aliii (jue du Piadel désigne sous le nom de façon de porcelaine ; au premier aspect, en etfet, sa iilanclienr, un peu laiteuse parfois, lui donne l'apparence de hi [xticelaine, et c'est proba-
nnchs paur l'itnncc bissexlilc 1692, par Auii.\ii.\M du Ph.\i)i;i., piiilosophc et mathOmatirini.
l)lement l;i fabrication de ce penre de verre qui a donné naissance à la découverte de la composition de la porcelaine tendre, ou porcelaine française, qui en réalité n'est ellemême qu'une sorte de vitiilicatioii '.
On rencontre encore quelques-uns de ces verres opalins de diverses couleurs, mais généralement blancs ou bleus, décorés d'émaux -, Celui que représente notre planche i
Fig. 39. — Verre opalin à décor polychrome avec inscription. (Coll. de M. Paul Gasnault.)
(n° 3) est certainement un des plus beaux et des plus curieux parmi ceux que nous connaissons. A en juger par le style de la décoration de ceux qui sont parvenus jusqu'à nous, on a dû fabriquer ces sortes de verres un peu partout, en France aussi bien qu'à l'étranger, jusqu'à la fin du xvnie siècle; mais c'est plus particulièrement aux verreries de Rouen et d'Orléans que nous croyons devoir attribuer les verres qui poi-tent une décoration et des inscriptions françaises (fig. 39).
' Cf. notre Histoire de la céramique, page 406, 2" édition, Alfred M.\me et fils, éditeurs.
* M. Paul Gasnault, à Paris, possède une collertion fort remarquable de ces verres, aujourd'hui fort rares.
172 I.A VI'RRERIE
Du reste, la composition du verre opalin n"t'tait pas un secret. La voici telle qu'elle a été publiée, dès 1(>07, par Haudicquer de Blancouit. dans son AH de la verrerie', chapitre Lxx : « La manière de donner une belle couleur de lait au verre. — Le blanc de lait, pour être beau, ne demande pas moins de précaution que le bleu, et il tant le taire avec exactitude. Pour y parvenir, on doit prendie douze livres de bonne fritte de cristal, deux livi-es de chaux de ploinb et d'étain, faite de portion égale, et une demy-once de magnésie de Piémont préparée ainsi que nous Pavons enseigné. Le tout étant réduit en poudre et mêlé ensemble, vous le mettrez dans un pot échauffé au fourneau, où vous le laisserez pendant douze heures, puis vous mêlerez liien toute la matière, ensuite vous en ferez l'essay. Si la couleui- ne vous paroit pas assez belle, vous y ajouterez tant soit peu de chaux des deux métaux cy-dessus, que vo\is incoriKirerez avec le verre en le mêlant bien. Huit heures après, le verre sera en état de travailler et l)lanc comme le lait. »
Ce que noli-e vieil aiiteui' a]Hiclaif alors chuu.v de plomb était " le minium, la litharge, le blanc de céruse et le massicot », destinés à faciliter la fusion des dilTérentes matières qui entraient dans la conqiosition du verre, et à donner à ce derniiT du corps et i\o la solidil('. Mais cette présence du plomb u"impli(pie pas pour cela i\\\r le vcric ainsi fabriqué iVil le crislal ipic nous coniiaissoiis anjourd'lmi . \i' /lint-glass des Anglais, c'est-à-dii-e la plus licllc cl lu plus pure matière vitreuse qu"il soit possible de jiroduiic. La pivsence du l)lomb avait, du reste, été constaté!^ dans des veri-es (]ui reuiontent à niic i''po(pic rernh'c et. dans un passage de son traiti'' ay.inl pour lilic : De roloribus et arlibus liomanoriun ,
' De t'A ri de lit rcrreric . niivrngc rcm}.iti de jilHsicnrs sccrcis cl oiviosila incontiuës jusqu'à prcscnl , par IUudicqueh mv. Bi.ANr.ouitT. — Paris, m. dc. Nf.vii, in -12.
I, \ VtlRHlîHIE DU XV" AU XIX" SIÈCLE 173
écrit, suivant toute apparence, vers le vnie ou i\e siècle. Eraclius indiquait déjà la manière de faire du verre dans la composition du([uel il entre du plomb. La voici telle (jue Ta donnée M. Bontemps à la suite de la traduction i|u"il a faite du deuxième livre de l'Essai sur divers arts, du moine Théophile ' : « Du verre fait avec le plomb. — Prenez du plomb neuf le plus pur; mettez- le dans un vase de terre neuf, et ealcinez-le jusqu'à ce qu'il soit réduit en poudre et laissez-le retVoidir. Prenez ensuite du sable et mélez-le avec la poudre de plondj dans la proportion de deux de plomb poiu' un de sable, et mettez le mélange dans un creuset éprouv(' que vous placerez dans le four et ferez fondre, connue nous l'avons indiqué précédemment, et vous brasserez souvent le verre jusqu'à ce qu'il soit bien fondu. »
(Juant à l'étain. il avait pour but de rendre le verre opaque et de lui donner sa « belle couleur de lait ». Haudicquer de lilancourt. dans le chapitre qui suit celui que nous avons cité, indique même une autre couleur de lait plus belle et plus blanche, que Ton obtient en employant seulement de la « chaux d'étain sans y mêler celle de plomb, dans la prol)ortion de soixante livres de cette chaux pour quatre cents livres de fritte de cristal »; le résultat de ce mélange serait évidemment très blanc, mais il tiendrait certainement plus de la nature de l'émail que de celle du verre.
Nous avons étudié, dans les pages qui précèdent, tout ce qui a rapport à Thistoire des origines de l'industrie du verre en France, sans avoir pu malheureusement définir d'une façon bien précise, et cela par suite de l'extrême rareté des fragiles spécimens qui sont parvemis jusqu'à nous, la nature et le style des produits de nos anciennes verreries:
' Theophili p-cshyleri et monachi, ilivertsarum aiiiani Scliedida. Ilhcr .^pcicndu.'; ; irnnsUitore Georgio Bontemps, 1876.
nous voici arrivé maintenant au xviiie siècle, c'est-à-dire à l'époque où cette industrie, en pleine possession des moyens de fabrication et n'ayant plus rien à apprendre des nations voisines, ni rien à leur envier, n'avait plus besoin des privilèges exceptionnels, et le plus souvent excessifs, qui l'avaient soutenue jusqu'alors et l'avaient aidée à s'implanter sur notre sol. Avant d'aller plus loin, et afin de rendre cette étude plus complète, il nous parait nécessaire de cliercher à élucider une question que nous n'avons fait qu'indiquer, et de voir quelle était exactement la condition sociale de ceux qui pratiquaient « ce noble art du verre », et qui, forts des prérogatives qui leur avaient été accordées, s'appelaient fièrement eux-mêmes les gentilshommes verriers. Cette question, jusqu'à présent, n'a jamais été traitée dans son ensemble, la plupart des savants qui ont écrit sur la matière s'étant bornés à répétei', d'après certains passages de quelques auteurs du xvnie siècle, que l'exercice de la profession de verrier conférait la noblesse, ou que cette profession ne pouvait être exercée que par des nobles. Un examen attentif des différents documents que nous avons pu rassembler prouvera la fausseté ou tout au moins l'exagération de ces deux liyixillièses.
CoNDlTKiN SOCIALK UKS VKlUilKliS ; — LKS (IKNTILSHOMMES
VERRIERS. — L'industrie du verre, (pii, dans l'antiquité, avait atteint un si liaiil dcgié de pcrfcclion, et à la(juelle on doit tant d'auivres remarquables, a\ail été élevée, dès les premiers siècles de notre ère, et cela d'une l'acoii pour ainsi ilirr oriicicllc, ail rang des arts d'un ordre supérieur, et dont les souverains, par tous les moyens dont ils pouvaient disposer, devaient encourager le développement. C'est ainsi que, dès l'aniK'e '.'ùtl . rciiipt'n'iir Coiislaiiliii, xoiilaiil i\\\o cei'Iaiiics (•aii'gdiics (r.nlislcs cl de savants pussent se livrer.
en toute sécurité, à la pratique de leur profession, s'y perfectionner et y initier leurs enfants, rendit un arrêt qui les exemptait de toutes les charges publiques et en faisait une sorte de caste privilégiée. Cet édit, qui est rapporté dans le Code Théodosien ', assimile les verriers {vitriarii) aux architectes, aux peintres, aux statuaires, aux médecins, aux orfèvres, aux lapidaires, etc. etc.
C'est cet édit de Constantin qui, dès la fin du xiii<-' siècle, d'après une tradition qui ne repose, du reste, sur aucun document liien authentique, aurait été nivoipu' pai* cei'tains verriers de la Champagne pour obtenir de Philippe le Bel, le premier roi de France qui ait été comte de cette province, des privilèges qui leui' créèrent ainsi une sorte de noblesse, tous les privilèges se rattachant alors à la caste nobiliaire.
Jusqu'à cette épo({ue, les quelijues verriers dont on a rencontré les noms dans les actes publics sont mentionnés comme étant de simples artisans, ou du moins sans que rien indique que la corporation à laquelle ils appartenaient ait continué à jouir des avantages qui lui avaient été accordés autrefois par Constantin. Tels sont Ragenut et Balderic, cités dans une charte de Charles le Chauve, de l'année 8G3-, et plus tard Roliert, qui figure comme témoin d'une donation faite en 1088 à Tabbaye de Maillezais ^, dont les noms sont suivis de la simple mention vitriarius. Cette désignation seule se retrouve longtemps encore après le xhi"-' siècle,
' Cf. Codex Theodosi.\nus. lili. XIII, lU. iv. De Excasalionibas arlificutn : « Artifices artium, Brevi subdito comprehensaruui, per singulas civitates luorantes, ab universis muneribus, vacare preecipiiuus : siquidem ediscendis arlibus olium sit adcommodanduin, qao luaj^'is cupiant et ipsi periliores fieri, et suos filios erudire :
1 Architecti, Pictores, Statuarii , Medici, Argeiitarii,Lapidarii, Vitriarii, etc. «
- Cf. Ch.vmpollion Fige.\c, Documents inédits.
■'' Citée par Benj. Fillon dans VArt de terre citez les Poitevins.
176 l-A VKRHEHlt:
et nous avons vu plus haut (p. 115) que, dans les comptes royaux de 1382, les veniers qui avaient fait présent de verres l'abri([ués [lar eux au roi Gliarles VI sont simplement appelés « Guillaume, le voiri'iei'. » ou « Jehan, le voirrier. de la forest Dot te ».
Cependant Gharles VI, qui, ainsi que nous l'avons fait remanpier à Toccasiou de ces présents, portait dès sa jeunesse un très grand intérêt à l'art de la verrerie, nous parait avoir encouragé plus qu'aucun autre roi de France les prétentions des verriers à la noblesse, prétentions qu'ils justifiaient par la profession même qu'ils exerçaient, et non par une noblesse d'origine ; c'est du moins ce qui résulte des lettres royales concédées par lui aux verriers de Mouchamps (ou Moulchamps). dans le bas Poitou.
(iiiAHiJis, par 1,1 gr.iri' de Dieu , roy dr Frniice, etc.. lleçeu avcms riiiiiiible su|Jiilie;iliciii de i'liili|i|ioii Bertrauil, muislre île la verrerye du |iarc de Mûulelianips, pour luy et pour les auti'es verriers dudit lieu, ses alloués, contenaut que tous verriers soient et doieni o.stre, à cause du, dict mcstier de verrier, de toute ancienneté tenuz et reputez pour iKililcs personnes; cai' à cmase de la noblesse du dict mestier, aucun ne puel , ne doit esire rercu à iet^lui uiestier, s'il n'est ne/ et extraict, (le par smi pt'i'i', d".uisli'es\('niers, cl (|ui' lrili<'l siippliaiil el ses dicis alloués, qui sont \eri'ir'rs nez el exiraiets de [lar leurs pi-res. d'aullres verriers, à cause du dict mestier, soient el dciienl l'sli'e h^iuiz el re|iule/ pour nobles, et jiar ce, doifnit joir et user de Idus les droiets, franchises, libertés el |)i-ivilèges desipirls uscnl el jciysscnl cl nul areuustumé de joyr et user les aullres nobles du pays, et à cause de ce dolent estre francs, quittes et e.xeuqits de toutes tailles et fouages ', sans que aux dictes tailles et fouages aulcun les y puisse ne doie de raison mettre ne imposer avec(iues les non nobles du dict pais; rnesniemeni ([ue les aultres veniers d'icelui païs, à cause et pour raison d'icelui mestier de verrier, sont tenus el j;arde/, paisiblement et sans contradiction ez franchises, libériez, droiets et privilèges dessus déclairés. Néanmoins anlcuus liayneux el malxi'illans d'icelui supjiliaut el de ses dicls alloués ver-
' Redcvaiirc cxigî'c iiiiur (■liai|u<' feu sur Ir^. liinis i'oliu'iiM>.
rievs, contre raison se soTit depuis certain tems en çà efibrciez et s'efforcent de jour en jour de les mettre et imposer avec les non nobles dir dict pais, aux tailles et fouages ayant cours enicelui païs, qui est contre raison les droicts, privilèges et franchizes et libertez dessus dictes. . . Pourquoy, Nous, ces choses considérées, vous mandons et comectons que s'il vous appert des choses dessus dictes, vous, ledict suppliant et ses dicts alloués verriers ne souffrez estre mis ne imposez avecques les non nobles aux tailles et fouages aiant cours ondit pays.
Donné à Paris, '2.1'' jour de janvier de l'an de grâce l.SflO'.
Un voit, par ces lettres royales, qui sont, jiisqiiià présent du moins, le plus iincien témoignage connu des privilèges accordés en France aux verriers, que ces privilèges ne leur avaient pas été concédés parce qu'ils étaient nobles, mais bien parce qu'ils exerçaient un métier qui, <( de toute ancienneté, » était réputé comme noble, suivant une tradition que ne connaissaient pas, ou une interprétation que ne reconnaissaient pas les collecteurs des impôts.
Mais si ces privilèges ne conféraient pas la noblesse à ceux qui les obtenaient, ils les classaient cependant à un rang supérieur à celui qu'occupaient les autres artisans ; aussi les souverains songèrent-ils par la suite à en faire profiter les gentilshommes que leur peu de fortune mettait dans une situation précaire, et qui, par cela même qu'ils s'adonnèrent à ■< ce noble mestier », ne dérogèrent pas à leur noblesse. Le peuple s'imagina alors que l'art de la verrerie anoblissait ceux qui le pratiquaient, tandis qu'au contraire, avant de les faire profiter du privilège de la noblesse, on exigeait d'eux d'une manière sévère qu'ils justifiassent de leur extraction noble, et que, suivant une expression ancienne, ^ pour faire un gentilhomme verrier il fallait d'abord pi'endre un gentilhomme. »
Annales de lu Société acnrle'rniqiie de Nantes, t. XXXll, p. 213.
178 LA VERRKHIF.
C'est ce que confirme également r.iiitrur (Finie savante Dissertation sur la verrerie, pulilu'e dans le Journal de Trévoux : " Ce n'est donc i)oiiit, dit -il, le métier (jui donne la noblesse à ces ouvriers, comme quelques auteurs mal instruits l'ont avancé ; c'est la permission et la tolérance des |)rinces (jui, pour Favantage du commerce, ont bien voulu rendre coniiialililc rouvragc avec la ipialité do Fouvrier, et ont fait que le métier de verrier s"est élevé au rang de ceux (jui l'exercent, devenant noble entre les mains d'un noble, et restant roturier dans celles d'un roturier'. '>
Plusieurs arrêts ont été rendus dans ce sens à différentes époques ; nous citerons notamment celui de la cour des aides de Paris, en 1581, par lequel un gentilhomme verrier fut déclaré exempt de la taille, après avoir justifié qu'il (i estoit issu de noble et ancienne lignée », et avoir communiqué une enquête de filiation. Au mois d'août 1507, cette cour jugea de la même façon en faveur des gentilshommes verriers de Melun, et, en avril IGOl, les verriers de Charlet, de Fontenay et de Tiérache, en Picardie, ainsi que ceux de Princeaux, près Nevers, obtinrent également nu arrêt ipii confirmait leurs privilèges, mais (pii portait cette restriction notable : " ... Sans que, à l'occasion -de l'exercice et traflic de verrerie, ces verriers piiisseiil [néteiidre avdii ac(|uis le droit de noblesse ni le dinit (Fexemption ; comme aussi sans que les liabilanis des lieux puissent [irétendre (pie les vei'iieis lassent acte de déidgeance à noblesse. >•
jiaudicipier de IHanceiul (pie muis avons (h'jà en occasidii de citer, et (pii cunnaissiul hieii les conditidiis dans les(pielles s'exercail la veiTei'ie à Fé'poqne un il vivait. c"est-
' C(. Dissei-UUion sur la verrerie, par M. Beneton niî PEnniN, éciiyer, publiée dans !(■.■< Mémoires pour VllisUiirc des sciences et îles beiiitx-arls (plus connus siius le num di' Journal île Tcovoux: oclobro 1733).
à-dire dans la deinii'ie moitié du xviie siècle, surtout eu Normandie, dit à propos des gentilshommes verriers : « Ils ont obtenu de grands et beaux privilèges au sujet de cet art; mais le principal est celuy de faire travailler et de travailler eux-mêmes sans déroger à leur noblesse. Les premiers qui les ont obtenus, suivant tous les historiens qui en ont parlé, sont les ouvriers des grosses verreries, et, quoique leur travail ne soit en usage que plusieurs siècles après celuy des petites verreries', ils les ont néanmoins prévenus sur ce point d'honneur, qui fait un si grand mouvement parmy tous les hommes de cœur-. Je diray à ce sujet que c'est une erreur populaire, ou plutost parmy le vulgaire, de croire que l'art du verre anoblisse ceux qui le travaillent ; et au contraire que la pluspart de ceux qui ont obtenu des privilèges pour établir des verreries estoient gentilshommes d'extraction; leurs privilèges, portant qu'ils pourront exercer ou faire exercer cet art sans déroger à leur noblesse, en sont une preuve convaincante. Ce qui a été con-
' Voir ce que nous avons dit, page 153, à propos de cette distinction entre les grosses et les petites verreries.
- L'auteur de la Dissertation que nous avons citée va même plus loin , et dit positivement que ce privilège de travailler sans derogei' ne fut accordé que pour les fabriques des verres à vitre ou grosse veri'erie : « Ce n'est que par politique que nos princes ont permis aux gentilshommes de faire commerce et de fabriquer le gros verre, attendu le besoin que l'on en avoit , depuis que l'on eyl commencé à s'en servir pour fermer les maisons.
« Avant cela, il y avoit depuis longtemps des petites verreries en France, de même que dans les autres roïaumes étrangers; mais le travail du petit verre n'exigeoitni ne procuroit à ces artistes aucun avantage du côté de la naissance: le métier étoit permis à tout le monde.
•< Ce n'est que pour engager des personnes riches à soutenir la dépense des grosses verreries qui s'établissoient alors, que l'on accorda à ces personnes des privilèges qui témoignassent que la naissance distinguée ne devoit point être un obstacle à se mêler d'un pareil commerce. Pour cela les souverains affectèrent d'abord de n'accorder ces privilèges qu'à des gentilhommes attachés à eux, et dont ils voulurent récompenser les services. »
lirmé par tous nos rois, puisque, dans toutes les recherches qui ont été faites de faux nobles jusqu'à présent, jamais l'on n'a donné aucune atteinte à ces privilèges, y ayant été maintenuz et leur postérité... »
Mais si les verriers qui n'étaient pas d'extraction noble ne jouissaient pas, comme les propriétaires des grosses verreries, des privilèges de la noblesse, ils n'en avaient pas moins beaucoup d'autres qui leur venaient de leur profession elle-même, ainsi que le prouve le préambule des lettres patentes datées de Lyon (octobre 1574), et par lesquelles Henri III confirme aux verriers de son royaume les privilèges qu'ils avaient obtenus de Charles IX, son prédécesseur :
... Suit cogiiu et iiiaiiii'eslez à un chascuii que nouj; avons admis et acceptez l'humble supijlicque des nobles hommes de l'art et science verrière de nostre royaume, provinces, lieux et domaines qui sont soub nostre juridiction, les déclarant francs, libres, immunset e.xemps ou privilégiez, comme ils ont exposez et suppliez, tant eux que leurs serviteurs, comme aussy les marchands qui vendent et tienent marchandises pour faire verres, soyent-ils romiuis nu entiers ou vrayment tout aultre sorte de matière pour faire verres, ceux (jui les portent ou gouvernent, et les faisans conduire, nous les privilégions en tout temps, exemptons de toute sorte de taille ou collectes, d'aide, subside, indictions, coustumes, touchages, peines, elc. '.
Ces privilèges, on le voit, étaient, à quehpies exceptions près, ceux dont jouissait la noblesse, et dans plusieurs contrées on y avait im^'Uie ajouté un droit réservé exclusivement aux nol)les, celui de chassi'i- dans les forêts où les fours étaient établis-; d'autre pari ii>|H'inlaiil les veiiiers étaient assujcilis au paycnicnl aiiiiiifl ilun pclil cens, et si
' Cilécs [lar M. A. l'l^■^.M.^^T, il';iinvs la colloi-lioii îles Archives liMilcliijiiei ik J.-r.. I.î: Fout.
■ \iiii- |.ln- li.'uil, |i. i:is.
LA VERRF.RIE or XV AU X I X'^ SIECLE 181
cette redevance étnit trop peu de cliose iiour coiiiïtituer une charge, elle sufUsait du moins pour que leur condition ne fût pas absolument la même que celle des gentilshommes d"armes et de nom. C'est par là, du reste, que fut ruinée la prétention à la noblesse que les verriers croyaient tirer de rexercice même de leur profession. Le taux de la redevance (jui leur était imposée s'éleva graduellement, et laugmentation fut telle, que bientôt leur industrie ne fut pliiconsidérée comme franche : on se demanda de (luelir valeur était la prétention de ces industriels, i^ui, vivant du travail de leurs mains et payant le droit d'exercer ce travail, voulaient se soustraire, comme gens de qualité, aux autres charges publiques, et c'est alors que la question, longuement débattue, fut détinitivement réglée par l'arrêt de 1(301, que nous avons cité : le privilège de noblesse fut maintenu à ceux qui en avaient joui précédemment : mais [tour être verrier on ne fut plus gentilhomme.
Les verriers lorrains n'avaient pas accepté facilement cette augmentation de la redevance qu'ils devaient payer, et prétendaient jouir toujours des prérogatives qui avaient été concédées à leurs ancêtres par Jean de Calabre, en 1448, prérogatives qui avaient été renouvelées en 14(39 d'abord, et en 152(3 ensuite. Profitant, à cette époque, d'un incendie dans lequel les lettres originales avaient été détruites, ils en avaient demandé d'autres, rédigées conformément à « une copie signée autenticquement », qu'ils avaient conservée, et qu'ils montrèrent. On leur octroya alors une nouvelle charte, déposée aujourd'hui à la Bibliothèque nationale', et dans laquelle nous relevons plusieurs passages qui
' Cliarte originale en parchemin, munie du sceau on cire; reliée (l;ui? le volume 'i74 de la Collection de Lorraine.
justifiont les prétentions de leurs descendants; celui-ci entre autres :
Comme lesdits maistres et ouvriers de voires soient à cause de leur mestier et doibvent estre prévillegiez et ayant plusieurs beaux droitz, libériez et franchises, iceulx maistres et ouvriers avoient certaines lettres des prédécesseurs de Monseigneur, duc de Lorraine, esquelles estoient déclairiez les droits et previllèges onctroyez auxdiz verriers. Soit sans que en ce leur ait mis aucuns empeschemens. Desquels droiz et franchises et prérogatives, et dont eulx et leurs prédécesseurs aient joy et usé de tout temps passé et esté tenus el re'putez en telle franchise que chevaliers, escuycrs et gens nobles dudil duchiéde Lorraine.
Ils pouvaient donc se croire nobles, puisqu'ils étaient (( tenus et réputez tels », et c'est de bonne foi, bien qu'avec une trop grande ostentation peut-être, que, dans les actes publics, ils ne manquaient jamais de prendre la (jualité de chevalier \ que précédait celle de maître de verrerie, et qu'ils exigeaient que leurs ouvriers leur donnassent également ce titre.
Leur noblesse néanmoins ne fut jamais prise au sérieux; leur industrie était regardée comme peu bonorable par le peuple, qui n'estimait alors la noblesse (pi'autant (pTelle était opulente et inoccupée, et ces gentilsliommes qui, disaient-ils, n'auraient pas écbangé leur noblesse pour celle de quelques-uns de ceux qui portaient le titre de comte ou
' « llii i(]iir (|iir (lra\ ^alllilll■^ [lir vrnifrsl l'i'h'hiMiciil un iii:iri;ii;r , elles iiivilércnt iui\ iiori's un hdiuirlc iiiurclKuiil i\f Saiiile-MiMioliouiil avec lei|uel elles étuieiil m ii'liilioii il'alt'aii-c's, el (|iii li'iic avail itihIu des services importants. Dans le contrat île mariage, ceux (|ui li' signèrent ajnnlaii'nl à Irurs nnm- la qualité de chevalier: ils en avaient le droit. L'étranger >-c ni ne |iciiivail en prendre d'autre ipie celli' île marchand , (pie l'un eroyail ih'plaei'e ik.ns l'acte.
Il s'avisa d'ajnnirr à mii m eeliii de cliriuitivr itr rAniiirlnisr. Ainsi Ions
les signataires se Irouvéreiil i'lii'\aliei'S, el celle ipialih', si lieiireiiMiiieiil imaginée, satislit l'am '-pinpre des vciTiers. » ( Hi'nii;TTt: , llialnifr (te In viltr ilr
Sainto-Moichoiild )
LA VfiRRERlK Df XV AU MX" SIECLE 183
de marquis, étaient moins considérés que le plus petit hobereau campagnard vivant retiré, irnitile et oisif, dans son manoir; s'il leur arrivait parfois de montrer trop d'orgueil des privilèges dunt ils jouissaient, la dédaigneuse qualification de souffleurs de verre, soufllenrs de bouteilles, venait vite leur rappeler ce r[ue leur lu'ofession avait de mécanique. " Leur manière d'être et de vivre, dit Buii'ette. diminuait encore le peu de considération qu'on leur portait. Quoique la plupart sans éducation, pauvres et mal vêtus, quelquefois même réduits en état de domesticité, jls se vengeaient des dédains qu'on leur montrait siu- les roturiers,
qu'ils appelaient grossièrement des s -mâtins; ceux-ci, à
leur tour, leur donnaient le nom de hazis, c'est-à-dire hdvis, desséchés, parce que leur travail les exposait à l'ardeur du feu des fours '. »
Les maladies auxquelles ils étaient sujets par suite du métier qu'ils exerçaient leur donnaient, en etYet, une apparence chétive et misérable. Un savant médecin de la fin du xvnc siècle constate ainsi ce que leur profession avait de pénible et de dangereux pour leiu' santé : « Les verriers, dit-il, ont presque tous mal aux yeux, à cause du feu qu'ils regardent sans cesse; ils sont la plupart asthmatiques et tourmentés de toux violentes, à cause de l'air froid qu'ils respirent au sortir de leur travail. Aussi la pleurésie est-elle très fréquente parmi eux -. »
Ils avaient en outre, et cela de longue date, la fâcheuse réputation de s'enivrer souvent, et cette réputation, il faut bien le croire, n'était pas tout à fait usurpée, puisque Haudicquer de Blancourt lui-même est forcé d'en convenir, tout en ajoutant bien vite que ce défaut n'était pas chez eux aussi général qu'on le croyait communément. ■> ... Il faut
' Hislnire de Sainle-Menehould , p. 241.
- Cf. De morbis artifîcum Diatriba Bernardi.m B.\manzzi,ni. — Modène, 1701.
iivoùer que la grande et vive chaleur que ces messieurs reçoivent continuellement de l'ardeur de ces fours est beaucoup nuisible à leur santé ; car, transpirant par la bouche, elle attaque leurs poumons et les dessèche, ce qui fait que la plupart d'entre eux sont pâles et de courte vie, à cause des maux de teste et de poitrine que le feu leur cause : ce (|ui a fait dire à Libanius que ces ouvriers ayant le corps débile et infirme, ont recours au vin et s'enyvreut facilement, cet auteur nous assurant que c'est leur véritable caractère. Cependant je diray en faveur de ces messieurs que ce caractère n'est pas généial, en ayant (■(iniui et même en coimaissant encore quelques-uns (|ui n'ont pas ce défaut '. »
Quoi qu'il en soit, malgré le peu de considération que l'on avait généralement iioui' eux, et peut-être même à cause de ce peu de considération, les veriiers lorrains, notamnient ceux de la vallée de Biesme, tenaient à leurs anciens privilèges, surtout à celui qui les exemptait du payement des tailles et impôts, que les communes sur lesquelles leurs usines se trouvaient établies refusaient d'admettre. Aussi s'adressèrent-ils à Henri IV, lors d'un voyage que ce monarque lit dans leur pays en 1001?, afin de provo(juer. ainsi (jue nous l'avons dit plus haut, une nouvelle reconnaissance de leurs droits. Là encore ils eurent gain de cause, et par lettres patentes datées du mois de juillet ils furent maintenus dans tous leurs privilèges, à la condition toutefois d'appartenir aux familles auxquelles ces privilèges avaient été concédés autrefois ^
En somme, ces gentilshommes verriers souffreteux, déguenillés, et qui couraient les forêts en sabots, formaient
' IIaldicquer de Rlancourt, up. cit., p. 'il.
' Ces famillpR (Maicnf celles des CoNni:, ilos (inoT, di's Hicaui.t ri ilo Androuins. I.i'iirs priviloircs riircnl ili- ikhiviniu l'diilinni's |iai- Lniiis \l\' ri Louis XV.
véritablement une sorte de cnsto à part: en butte tout à la fois aux dédains et à la jalousie, ils vivaient absolument entre eux, et c'est parmi eux qu'ils contractaient des alliances, dans la crainte, disaient-ils. de se mésallier, mais en réalité pour garder bien intacts leurs privilèges et prérogatives, et les mettre à l'abri de toute attaque. Cet état de choses dura jusqu'au moment où ce qui restait de ces familles (' trouva, dit Buirette'. dans la duchesse d'Elbeuf, dame de Vienne-le-Chàteau, baronnie située dans la vallée de Biesme. une puissante protectrice, qui fit jilacer leurs lîls dans les écoles militaires et leurs filles à Saint-Cyr. Ces jeunes gens rapportèrent dans leurs familles de l'instruction et l'usage du monde. Plusieurs entrèrent dans la maison du roi, dans ditférents régiments, dans l'artillerie et le génie militaire. Tous y servirent avec honneur et distinction. » A côté de ces verriers, qui étaient ou se disaient gentilshommes parce, qu'ils étaient verriers, il y en avait d'autres, ainsi que nous l'avons vu plus haut, qui étaient restés gentilshommes, quoique verriers. De ce nombre étaient principalement les gentilshommes verriers de la Normandie. Il subsiste cependant quelques doutes sur l'origine de la noblesse de quelques-uns de ces verriers, doutes c|ui tiennent aux différences des textes et des dates rapportés par les auteurs. C'est ainsi que. suivant les uns, Philippe de Cacqueray ou Caqueray. qui est regardé généralement comme l'inventeur ou tout au moins le premaer fabricant des verres à vitres dits en plats ( v. page 153), était noble de naissance. — dans quelques textes on le qualifie du titre « d'écuyer, sieur de Saint-Immes », — tandis que, suivant d'autres, les privilèges que lui avait accordés Philippe de Valois l'auraient anobli.
' Op. cit.. p. •242.
Il est donc assez diflicile, en l'absence de documents l)ien précis, de se prononcer à ce sujet; cependant nous avons ici un guide, Haudicquer de Blancourt, dont le témoignage nous paraît être digne de foi, puisque, ainsi qu'il le dit luimême dans la préface de son livre, c'est « la connoissance qu'il a acquise dans l'histoire des familles nobles » (jui lui a « donné l'envie d'étudier les principes et d'approfondir les secrets les plus cachez de l'art de la verrerie, en recherchant la cause des privilèges des gentilshommes cpii travaillent à ce bel art sans déroger à leur noblesse. »
D'après lui, un des plus anciens, sinon le [iliis ancien gentilhomme " d'extraction » qui se soit adonné à la verrerie, serait « Antoine de Brossard, escuyer, seigneur de Saint-Mai'tin et de Saint-Rrice, et escuyer de Charles d'Artois, comte d'Eu, prince du sang royal, qui trouva cet art si beau et si considérable, qu'ayant sçeu qu'il ne dérogeoit pas, obtint de ce prince, en l'année 1453, une concession de verrerie dans tout son comté d'Eu, pour travailler ou faire travailler au gros verre, avec promesse de n'en soulfrir établir aucune autre dans son comté, et plusieurs autres beaux privilèges que ce même piinc(> lui accorda. "
Celui-là était véritablement gentilhonnne; et, du reste, afin (pi'il n'y ait aucun doute h son sujet, notre auteur a soin de nous donner des preuves à l'appui. " J/extraction d'Antoine de Brossard, dit- il, étoit assez considérable pour le donner icy pour exemple. Il avoit pour quart -ayeul Antoine de Brossard, fait chevalici- (l(\aiil l'"nrnes, et niari('' à Judith de Ponthiou. Cet Antoine l'Ioit ur enviinn l'aimée 1290, fils naturel de Charles de France. ((Uiitc de Valnis. o\ d'Hélène de Brossai-d, son amie, dont ce prince hiy lit piTii(l|-(' le nom. qu'il ;i I l'iinsniis fi s;i |iost(''i'ili''. l'A. pour une iaarqu(-' insigne de sou ilhisliv cxhuction. il luv |ii'iiiiil tlf porter d'a/.ur à tiois llcuis de lis d'or, fi la bamle daigcnl
LA VERRERIE DU XV Al XI.V SIÈCLE 187
brochant sur le tout, que ses descendants portent encore. Depuis Antoine de Brossard, qui obtint cette concession de verrerie au comté d'Eu, les ainez de cette branche ont toujours fait exercer cet art jusqu'à la lin du siècle passé, qu'ils cessèrent de le faire après la mort de Charles de Bi'ossard, chevalier, seigneur de Saint-Martin et de Saint-Bi'ice, tué au siège de Chartres en l'année 1591, commandant cent hommes d'armes pour le service du roy Henri lY '. . . Ce droit de verrerie étant honorable, dès que les aisnez de la maison de Brossard en eurent cessé l'exercice, les cadets ne manquèrent pas de la continuer, comme ils font encore aujourd'huy. '<
Il parait probable, d'après les quelques lignes qui précèdent, que les de Brossard dont il est question ici. gentilshommes qui portaient dans leurs armes les lis de France, et qui se faisaient tuer au service de leurs rois, étaient propriétaires de verrei'ies pluti')t que verriers eux-mêmes. Il n'en était pas ainsi des gentilshommes suivants, dont Haudicquer de Blancourt nous donne les noms, et qui, nous en avons les preuves, travaillaient dans leurs verreries et soufflaient le verre. Ici nous retrouvons les de Cacqueray; et ce qu'en dit notre auteur viendrait à l'appui des doutes que nous avons émis plus haut sur l'origine de cette famille, qui a fourni à la Normandie un grand nombre de gentilshommes verriers.
« Messieurs de Cacqueray, aussi gentilsliommes d'ancienne extraction, ont acquis droit de verrerie par l'alliance que fit un de leui's ancestres, en l'année 14G8, av^c une fille d'Ân-
' L'abbé Expilly, dans son Dictionnaire géographique et historique des Gaules, dit que le droit de verrerie à Cliarlefon laine, près Saint-Gobain, fut donné à Jean de Brossard et à Etienne son fils, en récompense de leur belle conduite à la bataille de Pavie. Jean de Brossard, quoique âgé de soixante-quinze ans, avait été rejoindre l'armée avec ses cinq fils, dont trois périrent sur le cliamyi de bataille ; lui et ses deux autres fils furent srièvement bles.sés.
toine de Brossard, seigneur de Saint-Martin, qui en avoit obtenu la concession, ainsi que nous venons de le remarquer; ce gentilhomme ayant donné la moitié de son droit à sa fille pour partie de sa dot, il fut ensuite vérifié en la chambre des comptes.
" Messieurs Vaillant ', anciens gentilshommes, ont pareillement obtenu le droit de grosse verrerie pour récompense de service; et pour armes, d'azur, au poignet armé d"im poignard d'or, qui conviennent à leur nom et à la valeur qu'ils ont toujours fait paroitre dans les occasions.
'( Outre ces trois familles, qui subsistent encore dans cet art, nous avons messieurs de Virgille, qui ont droit de petite verrerie ; messieurs de la Mairie, de Sagrier, de Bongard et beaucoup d'autres, qui ont été confirmez en leur noblesse pendant la dernière recherche, l'année 16(17.
'< Nous avons encore en France plusieurs grosses familles sorties de gentilshommes verriers, et qui n'en continuent plus l'exercice, entre lesquelles il s'en trouve qui ont été honorées de la pourpre et des premières charges ; mais ce n'est pas icy l'endroit d'en parler '. >'
Les verreries de Normandie et celles de Lorraine étant encore, au xviiie siècle, les plus importantes de toute la France, et les chefs de la plu[)art de ces verreries, au moins des plus anciennes et des |ilus considérables, étant, ainsi que nous l'avons vu, geiitilslKHinnes, les uns do naissance,
' Il s'agit évidemment ici de. la famille des Le V.\ill.\nt, qui se divisait en plusieurs branches dont les membres ont e.xercé le métier île veiiier: un tiouve, en effet, à la tête des différentes verreries normandes i\r- Le \ahi.ant pk RouGEi'ossÉ, des Le Vaillant de la Haye, et des Le \'aillaxt pe la Fieife, dont un des descendants a écrit le livre que nous avons cité et que nous citerons encore jilusieurs fois, etc. En 1591, Mathurin Le Vaillant, écu.ver, prenait le titre de « seigneur de la verrerye de Telle »; celle verrerie était située sur la paroisse de Sérifontaine (Oise).
- Haudicquer de Blancouht, op. cit., cliap. m, p. iJ it 00.