ALLEMAGNE
L'origine de la fabrication du verre en Allemagne est encore remplie de doutes et d'incertitudes. Les recherches faites dans ces derniers temps par quelques savants archéologues ont bien montré que la verrerie formait, sous les empereurs saxons, une branche importante de commerce, et nous savons par le Livre des princes d'Enenchel que la
' Une bouteille appartenant à M. le baron J. Piclion porte l'inscription :
Point Je
Bmijours sans
Amour.
Les fleurons qui se trouvent sur l'épaulement et la façon dont est tracée l'inscription dénotent l'emploi du procédé de décoration connu en céramique sous le nom de pastillage, procédé assez grosier qui consiste à laisser couler en filets la matière colorante sur la pièce à décorer.
corporation des verriers figurait à la fête que les bourgeois de Vienne donnèrent au prince Léopold à l'occasion de la NoL'l, en 1221; mais là se bornent les renseignements relatifs à l'industrie du verre pendant le moyen âge, et il faut attendre au xvie siècle avant d'avoir quelques données un peu plus positives, quoique pleines encore d'obscurités. Il parait cependant certain que dès 1428 un Vénitien, Onofrius de Blondio, obtenait du duc Albert l'argent nécessaire pour établir à Vienne, dans la Karfnerstrasse, une verrerie qu'il installait dans une maison appartenant au duc'; nous savons également qu'en 148G un certain Nicolas, surnommé le Welche, était autorisé par le conseil d'Etat à fonder, dans les environs du Prater, une manufacture à la(|uelle il donnait le nom de Verrerie de Venise -, et que l'empereur Ferdinand le accorda à un inspecteur des forêts nommé Pithy le droit d'établir une verrerie semblable à Weidlingau ', près Vienne; mais on ignore quels genres de verreries ces manufactures ont fabriqués, et il n'existe aucun verre que l'on puisse leur attribuer avec certitude.
Il est à présumer cependant que les efforts tentés à cette é[)oque pour imiter les produits de Murano n'avaient pas donné des résultats bien satisfaisants, car les écrivains allemands du xvic siècle, qui parlent fréipiemment des verreries (le Venise, le Itnit toujours avec des éloges tels, qu'il semble ({ue Findustrie de leur pays devait être, sous ce rapport, dans un état d'infériorité considérable. C'est ainsi, entre
' Cf. Ai.B. lu;, Zw Geschichlc dcr Alleren Glasindiislrie in W'ien , dans Ips Mitlheilungen des K. A'. Osier. Masciim fiir Kunst wid Induslrie. t. III.
' Cette manufacliiiT l'-lail encore en activité en 1563.
•' Suivant la tradition, los deux verriers de Murano qui, sous le règne de Léopold I<"', furent tués par des émissaires du conseil des Dix (voir p. 77), travaillaient à crllr f:ihriqui . — Cf. C.\BL KniKuniiM , Oie allicuschcn Giàscr. p. 24
autres, que le prêtre bohémien Mathésius, qui écrivait vers 1560, parle comme d'une chose extraordinaire « des verres en table, au travers desquels on peut voir tout ce qui se passe dans la rue », ce qui ne donne pas une idée bien brillante de la fabrication allemande à Fépoque où il vivait'.
Verres érnaillés. — Il est certain cependant que bien avant le temps où Mathésius écrivait les lignes qui précèdent, les procédés employés à Venise pour la décoration des verres au moyen d'émaux de diverses conteurs avaient été importés en Allemagne, et probablement à rinstigation et avec la protection dini des membres de la célèbre famille des Fugger, ces hommes si intelligemment dévoués à leur pays, dont l'immense fortune protégeait les artistes, les savants et les Empereurs ', et auxquels plusieurs villes de l'Allemagne du xvie siècle, Nuremberg et Augsbourg entre autres, durent leur prospérité commerciale et leur supériorité artistique. Il existe, en effet, dans la collection de M. Spitzer une curieuse petite coupe ou plateau portant, entourées de riches lambrequins, les armoiries des Fugger ^
' « Le verre de Venise est de nos jours recherché dans tout l'univers. On en fabrique les plus beaux verres à boire, les vitres les plus transparentes, les verres à lunettes les plus clairs ainsi que des verres en table, au travers desquels on peut voir tout ce qui se passe dans la rue. » — Mathésius , Sarepta oder Bergpostill , NUrnberg 1S82. 15 Predigi ; von Glassmachen.
' De simples ouvriers tisserands, les Fugger, devinrent, en une centaine d'années, les plus riches négociants du monde. Le plus célèbre d'entre eux, Raymond Fugger, fils de Georges Fugger, né le 24 octobre 1489, rendit à Maximilien, et plus tard à Charles- Quint, lors de son expédition contre Alger, des services d'argent tels, qu'il fut élevé aux plus hautes dignités et créé baron du saint-empire, avec le droit de battre monnaie. Son corps est inhumé dans la chapelle des Fugger, dans l'église Saint-.\nne d'Augsbourg. Il fonda avec son frère Antoine l'église Saint-Maurice d'Augsbourg, deux hôpitaux, un cabinet d'antiquités, une galerie de tableaux et un jardin botanique. 1,'n quartier de la ville d'.^ugsbourg s'appelle encore maintenant le Fuggei-ei.
■' Aux 1 et 4 de Fugger, parti d'azur et d'ur à deux /leurs de lis de l'un en
dans laquelle l'influence vénitienne est tellement prononcée, que l'on serait tenté au premier abord de Tattribuer aux verriers de Murano; mais si on l'examine avec attention, et surtout si on la compare à d'autres verres de la même collection dont l'origine allemande n'est pas douteuse, entre autres à un grand verre décoré d'une riche ai'moirie à la licorne qui le couvre presque entièrement, l'analogie est si frappante, qu'il n'est plus permis d'hésiter.
Il est assez difficile cependant de dire où et par qui ces verres ont été fabriqués pour la première fois en Allemagne. M. Friedrich ' cite deux verriers, Hans Nickel et Oswald Reinhard, qui, après avoir passé plusieurs années à Venise pour y apprendre la fabrication et la décoration du verre, vinrent, en 1531, s'établir à Nuremberg, où ils reçurent du conseil de la ville une subvention de 50 florins; mais on n'a pu trouver sur leur établissement d'autres renseignements cjue l'attribution d'une pareille somme à Augustin Hirschvogel, qui avait remplacé Oswald Reinhard.
D'un autre côté, il est certain que des verreries furent établies à cette époque en Franconie, et plus particulièrement au pied des Fichtelgebirge (monts aux Sapins), dont les immenses forêts fournissaient en abondance le bois nécessaire à la cuisson ; pendant longtemps même on a désigné en Allemagne tous les verres êmaillês sous le nom de verres du Fichtelberg [Firhtelbcrger glàser) , bien qu'il en ait été fabriqué dans d'autres contrées également, et il n'est
l'autre; au 2, d'argent à une reine d'Èlh initie, les clieveux e)Mrs. vt'tne de sable, couronnée, tenant à la main une mitre cpiscopalc de guc}ilcs. qui est de Kircliberg; au 3, de gueules à trois cornets l'xtn sur l'autre d'argent , viroles, embouches cl enguichcs d'or, qui est de Weisscn-Hom [cornet blanc). ' Die alldculschcn Glàscr. p. 24.
LA VERRERIE DU XV° AU XIX" SIECLE 2ol
pas rare de rencontrer dans les collections de grands verres à boire portant une décoration symbolique qui chante la gloire de la célèbre montagne '.
Les premières années de la fabrication, celles pendant lesquelles se fait sentir l'influence directe des Vénitiens, ont produit des verres d'une exécution assez parfaite, surtout dans la peinture de ces grandes armoiries à lambrequins que l'Allemagne du xvie siècle affectionnait tant (pi. 1); les émaux y sont minces et très francs de ton, parfois même un peu durs; la dorure, qui se compose généralement d'un large filet d"or, bordé des deux côtés par un pointillé de perles d'émail en relief et décoré d'un double rang d'imbrications dessinées au trait par enlevage à la pointe et semées, au centre, de perles d'émail, est exactement copiée sur celle de certains verres de Venise. Mais si les Allemands avaient su s'approprier les procédés des Vénitiens, ils n'avaient pu leur emprunter ni leur goût délicat, ni leur sentiment exquis de la décoration, et bientôt les verres émaillés perdent de leur distinction sans cesser cependant d'être intéressants par un certain aspect pittoresque qui leur est tout particulier, et qu'ils doivent surtout à leur forme colossale, aux sujets qu'ils représentent et aux inscriptions et sentences qui les accompagnent. Mathé-
' Cette décoration représente généralement une montagne boisée accompagnée à droite et à gauche de têtes d'animaux ; du pied de la montagne partent les quatre fleuves qui y prennent leur source, et dont les noms sont indiqués en gros caractères : la Naab, au sud; VEgei; à l'est; la Saale, au nord; le Mein, à l'ouest. Sur le sommet une tête de bœuf montre le plus haut point des Gebirge, et parfois une chaîne retenant une serrure d'or symbolise les trésors que renferme le Fichtelberg, et que célèbrent des inscriptions qui, à quelques variantes près, sont toujours les mêmes :
La gloire du Fichtelberg est connue alentour:
H est plus utile, il est vrai, à l'étranger qu'à sa patrie;
Mais ce que l'on emprunte à un pays lui appartient exclusivement.
C'est pourquoi on estime son fer, ses mines et ses bois.
sius', dans un de ses Discours {Predigt), constatait déjà cette tendance générale à faii-e parler le verre : « Ensuite, dit-il, l'esprit ajoutant une idée à l'autre, plusieurs ont peint en couleur, sur des verres blancs et cuits nu Ibur, des dessins de toutes sortes et des sentences. »
Les types les plus caractéristiques de ces sortes de verres sont ceux que l'on connaît sous le nom de vidrecomes ou viedercomes {wil kommen ou wieder kommen), nom qui paraît avoir désigné le verre, généralement d'une grandeur démesurée, dans lequel on offrait le coup de la bienvenue au convive reçu pour la première fois aussi bien qu'à celui que l'on souhaitait revoir. Hans de Schweinichen. le héros bachique, ainsi que l'appellent les Allemands, parle de ces verres dans ses Mémoires, que nous avons déjà cités (p. 94), et Mathésius les mentionne comme étant d'un usage tout récent à l'époque où il écrivait : « A présent, dit-il, on fait les immenses vidrecomes, véritables verres de fous, que l'on peut à peine soulever. »
Les plus grands et les plus beaux parmi ces << verres de fous » sont les verres à aigles, les verres des électeurs et les verres des apôtres.
Les verres à aigles {Adlerglàscr) , nommés aussi hanaps de l'Empire {Reichshumpen), sont de grands verres cylindriques décorés en plein d'une aigle de sable à doux tètes ; chacune des tètes est nimbée et surmontée do la couronne impériale; sur la poitrine se (rouve le globe crucifère, Tim des cinq insignes dont la remise faisait partie des cérémonies du couronnement; quolipiefois, mais rarement, le Cluist en croix remplace le gldbc ( '.liiKpie aile se compose de six itliiiiics, dont cIkh-uiic iHnic i|ii;ili'(' rriissons ,-iii-(k'ssiis des(pu'ls un nom est inscrit diuis un prlil phylactère; les
' 0)K cil.
LA VERRERIE DU X V AU .\IX= SIECLE 2b3
six plumes des ailes se rattachent à railoron, qui porte aussi quatre écussons surmontés également d'un nom. « Ce vidrecome, dit M. Sauzay', représente, comme composant les membres de l'aigle de l'Empire, les armoiries des pi'inces, villes, etc., qui étaient les membi^es de l'ancienne confédération germanique , en les disposant d'après une division par quatre, qu'un ancien préjugé historique attribuait à l'empereur Othon m, mort en 1202 -. » Le revers est décoré de branches de muguet ou de bluets, remplacées quelquefois par une croix avec un serpent.
Tous ces vases portent à la partie supérieure l'inscription suivante : Le saint -empire romain avec tous ses membres; ou celle-ci : Dieu protège et soutient le saint-empire romain et tous ses membres, ainsi que tout le monde en général, avec la date de la fabrication ; presque tous sont de la fin du xvF siècle ou du commencement du xvii''. Celui qui porte la date la plus ancienne (ir)47) est conservé dans la salle des festins du Franzenslmrg (château de François), à Laxenburg, près Vienne.
Les verres des électeurs {Kurfiirstenglàser) montrent l'Empereur entouré des sept électeurs, portant avec leurs armoiries le nom du pays qu'ils représentent. Dans certains verres le sujet est divisé en deux registres, et les électeurs sont à cheval. La plupart de ces verres portent dans la partie inférieure des inscriptions, en émail jaune ou blanc, (pii varient peu, et dont voici généralement le sens :
SuixMiil leur rang, les sept électeurs sont assemblés devant la Majesté
' Catalogue des verreries du Louvre, p. 48.
- On peut voir dans l'ouvrage intitulé : Respublica et Status imperii romano-germanici (EIzevier, Lcyde, Ud34), la nomenclature complète des États de l'Empire ainsi divisés par quatre. L'auteur rapporte que la représentation de ce système était souvent reproduite sur les monuments, et surtout dans « la décoration des vases en verre ».
impériale ; tous sont revêtus de vêtements électoraux portant l'annonce (le ieui's tbiiclions.
l.e iMii de Biilième, qui l'ut en tciul trmjis le premier éeliansun de l'Empire. Puis le eomie du i'alalinat |:irès du liliin, ipii l'ut le grand écuyer de l'Empire. Le grand-duc de Saxe est élu maiéchal de l'Empire. Le margrave de Brandeboui'g est surintendant du domaine privé de l'Empire.
L'archevêque de Mayence est chancelier de tout le pays allemand. De même l'évêque de Cologne est chancelier de toute la France. Enfin l'archevêque de Trêves, qui est chancelier de l'Italie.
Ces verres sont rarement datés. Il en est de même des verres des apôtres {Apostelglàser) , sur le pourtour desquels sont représentées, en deux registres, les figures des douze apôtres, portant chacun leurs attributs caractéristiques et se tenant sous des arcatures à plein cintre qui reposent sur des colonnes, et sur lesquelles sont inscrits leurs noms (fig. 45).
Les verres des électeurs et les verres des apôtres étaient quelquefois fabriqués en service, c'est-à-dire que chacun des A'erres était décoré dïine seule figure. Dans ce cas, le verre portait une inscription. Le musée industriel de Nuremberg possède un de ces verres, sur lequel est représenté l'apôtre Simon tenant la scie qui servit à son supplice ; il porte le numéro 10 de la série, et est accompagné de la légende suivante :
Je crois au Saint-Esprit et à une sainte Église chrétienne. — 1(545.
A côté de ces trois séries de verres, dont la forme change peu, il en est d'autres qui olTrent une très grande variété, mais (pii, à quehpies exceplioiis près, sont d'une capacité nn)in(lre, et (pie l'on désigne sous le nom de verres de corporations {Innunrjshiimpen). Au xvu*' siècle surtout, les verriers, aliii de ddimcr à leius produits un [ilus gran.d
débouchi', firent des verres particuliers à chaque corporation : les tailleurs, les potiers, les forgerons, les boulangers, les bouchers, les jardiniers, les coi'donniers, les pelletiers, etc. etc.. eurent des verres sur lesquels se trouvaient
ff^^^^p^^-"^
Fig. 45. — Verre des Apôtres (Aposldglaser). tCuU. GasDault au musée de Lhuoges. )
reproduits les attributs de leur profession, avec des légendes qui souvent n'ont aucun rapport avec cette profession.
Plusieurs de ces verres sont des plus curieux. Nous citerons entre autres celui des brasseurs, qui figure dans les collections du musée industriel de Nuremberg. Les brasseurs, dans ce beau temps de la soif allemande, n'avaient garde de se laisser oublier; ils étaient fiers de leur profes-
sion, et ne craignaient pas de mettre sur leurs verres l'inscription suivante, dans laquelle ils font parler leur patron, le roi Gambrinus, qui, d'après la ti'adition, est considéré comme l'inventeur de la bière ' :
Dans la vie j'ai reçu le sui'iinin
De mi de Perse et de Brabant ;
.l'ai pensé le premier à brûler l'orge
Et à en fabriquer de la bière :
Aussi les brasseiu's peuvent dire
Qu'ils ont lui roi pour ])alriiii;
Jamais un autre corps d'étal n'en appi'ocliera
Et ne pourra montrer un semblalile fondateur.
Les tailleurs ne se piquent pas d'une trop grande sobriété, et sur un innnense hanap font inscrire ces vers :
l^es tailleurs aiment l)ien ce qui est bon dans de lirands veri'es, Aussi ils ne boivent pas la bière dans leurs dés à coudre;
Nous ne voulons pas y renoncer de sitôt ,
Car cela donne toujours plaisir et joie. Poi'tons-nous tous bien.
Il en est de mémo des bouchers, qui, sur un verre daté de -J697, disent :
Nous égorgeons et nous donnons la nioi'l, nous r('|iandoiis licancoup
de sang.
Mais nous ne répandons pas la bière, parce (pie nous la trouvons
bonne.
l'orlous-no\is tous bien, linvons a\'ec les amis.
A côté de ces inscriplioiis cl de bien d"aulres, destinées
' C'est ilaus le curieux ouvrage de M. FniEDiuen i|ue nous uvons trouvé la plupart des inscriptions que nous reproduisons ici; elles sont généralement écrites en une sorte de patois, ou argril de buveur, très suranné, et avec une orlhograplii' de l'aalaisic qui les rendi'ut souvent très diriicilesà traduire.
à chanter les louanges de la boisson nationale, mais dans lesquelles on retrouve cependant une allusion à la profession du buveur, il en est qui se rapportent seulement au métier de celui qui faisait décorer le verre, ou plutôt qui l'achetait tout décoré; car il est à présumer que ces sortes de verres étaient faits à l'avance, puisque Ton y voit rarement le nom du propriétaire, ce qui n'eût pas manqué de se produire s'ils avaient été commandés spécialement pour un individu. Les attributs de la profession restaient les mêmes; mais les inscriptions variaient, et chacun les choisissait suivant son goût. Elles étaient parfois assez insignifiantes; ainsi on lit sur un verre de potier :
Je suis un potier, cela est vrai,
Je tire de l'argile divers objets.
Des cruches, des creusets, des pots, des soupières.
Ce dont on se sert généralement.
Il y avait également les inscriptions sentimentales. Un boulanger et sa femme figurent sur un verre avec la légende :
S'aimer avec honneur
Personne ne peut nous en blâmer:
et un potier adi^esse à sa bien-aimée les paroles suivantes :
Mon trésor aime -moi Comme je t'aime.
Il est encore une autre série des plus curieuses, imitée de celles que l'on rencontre sur les grès à relief, et que l'on est tout étonné de trouver sur des verres à boire. Ainsi, quand on lit sur un grand hanap de forgeron :
Celui qui me vide à son temps Est béni par la sainte Trinité,
il est permis de se demander ce que la sainte Trinité a de commun avec l'absorption du liquide contenu dans cet immense verre. Nous préférons la légende suivante, bien qu'elle ne soit guère à sa place sur un verre à boire; c'est nii boulanger qui parle :
Un inélitT est un ivglement de Dieu, Remplis-le avec soin et adresse ti suii sujet Des prières avec déviilioii au liieii-ainié Christ ; Dieu le bénisse avec ])ieuveillauce.
D'autres verres reproduisent des scènes de la vie journalière, toujours accompagnées de légendes, ou des allégories. Un veiTe sur lequel est peinte une cbasse ;ï Toiu-s porte une inscription très incorrectement écrite, mais que Ton peut traduire ainsi :
Mettons-nous-y avec joie , Faisons-la avec IkhiImmu-. Sur la bruyère pure l'I sur la terre tendre Dieu ui'a souxent donné mon lit.
Sur un autre est i)einte ime jeune fille, au-dessous de laquelle on lit :
r'ndciii-, bimncui' et vertu , Parmi très bien la jeunesse ;
sur un autre enlin, (|iii iv[uésciit(' une auberge :
Dans cette maison.
Nous iiincins jiiscin'à ci' (pic ikius soyons };ris.
(Juant aux verres à sujets allég(ui(iues, le sens en est presque toujours difficile à saisir; ils ont scuivenl trait à des controverses religieuses ou à des faits peu connus d'histoire locale, et maïupient souvent de légendes qui poiuraicnt servir à les cxiiliiiiifr.
l.A VERRERIE IH' XV AI' XIX" SIÈCLE 259
La façon dont tous ces verres sont peints et décorés n'a , il faut bien le dire, rien de très artistique; sur les émaux d'une couleur crue, peu harmonieuse et souvent un peu brutale, le dessin et le modelé sont indiqués seulement au moyen de traits noirs ou bruns, formant parfois des hachures grossières. Dans les verres de la première époque cependant, surtout dans ceux qui sont décorés d'armoiries, l'exécution est assez remarquable, et souvent d'une finesse qui rappelle celle des Vénitiens; mais cette perfection relative ne fut pas de longue durée, et l'ornementation des verres au moyen des émaux de couleur alla toujours en déclinant, jusqu'au moment où on l'abandonna tout à fait pour la remplacer par les procédés de taille et de gravure i[ui devinrent si fort à la mode dans la première moitié du xvuie siècle.
Les verres peints allemands n'en restent pas moins cependant des spécimens fort curieux et toujours intéressants de la verrerie européenne aux xvie et xviie siècles, et c'est avec raison que les amateurs, même les plus délicats, leur réservent une place honorable dans leurs collections. Quelques manufactures ont cherché, dans ces derniers temps, à en faire des imitations; mais, si imparfaits que soient souvent les originaux, ils sont encore de beaucoup supérieurs aux produits modernes, dans lesquels on n'a su copier que les défauts des anciens verres sans conserver la naïveté et la franchise d'exécution qui les distinguent.
La décoration des verreries à la manière allemande fut imitée en Suisse dès la fin du xvie siècle, probablement à Zurich ou dans les environs. Nous manquons de renseignements sur l'existence des verreries suisses et sur leurs produits; mais, à en juger par les spécimens que nous avons vus dans différents musées, notamment à Bàle et à Zurich, et qui nous ont été indiqués comme étant proba-
blement de fabrication suisse, la décoration serait généralement assez soignée, d'un dessin original et d'une coloration plus harmonieuse, moins heurtée, pour ainsi dire, que celle des verreries allemandes. Souvent le verre lui-même est coloré dans la masse en bleu, en violet ou en rouge, sans être pour cela opaque. Le musée de Gluny possède deux flacons carrés en verre bleu (nos 4893 et 4894), portés au catalogue comme verres allemands, mais qui nous paraissent pouvoir, en toute certitude, être attribués aux fabriques de la Suisse: l'un, daté de 1604, représente un montreur d'ours (fig. 40); l'autre, de iG'tC, un sujet familier aux artistes du moyen âge et de la renaissance, le Renard jJi'êchant aux oies. Comme dans les verres allemands, les côtés ou la partie postérieure sont décorés de bouquets de fleurs ou de fleurettes détachées. L'orifice et le bouchon sont en étain.
Verres de formes jKirticvUères. — Llntluence vénitienne se lit sentir en Allemagne non seulement dans l'ornementation des verres émaillés, mais encore dans les formes que les verriers voulurent donner à ceux de leurs produits qui devaient rester sans aucune décoration. Comnio à Murano, on inventa les verres les plus liizarres, et c'est là surtout, dans ces produits d'un ordre relativement peu élevé, que Ton peut voir la (hlféi-enrc du génie artistlipie des deux peuples : les verres de Murano conservent toujours une tinesse d'exécution, une certaine élégance (pii les font reconnaître pai'Iout, tandis que les verres allciiiaiuls, de l'oi-mes plus baroques, sont loui'ds d'aspect et d'une fabrication souvent grossière; les ])rcmiers étaient de simples fantaisies plus ou moins heureuses; les seconds veulent conserver avant tout un caracITMc d'iitiliti''. et restent toujours des vei'res à boire. C'est ce (jin' cnnslatc en ces termes Mathésius, que nous avons déjà cité : " De nos jours, dit-il,
les enfants du monde et les amis de la boisson se servent pour boire de vaisseaux, de moulins à vent, de lanternes, de cornemuses, d'écritoires, de petites boites, de grappes de raisin, de singes, de paons, de moines, de prêtres, de nonnes, d'ours, délions, de cerfs, de cygnes, d'autruches et
Fig. 46. — Flacon, en verre blanc décore d'émaux polychn ( MuBée de Cluny. )
Fabrication suisse de 1604.
d'autres récipients extraordinaires que le diable a apportés sur la terre au grand mécontentement du Dieu qui est au ciel. »
Mais, avant de nous occuper de ces imitations, qui sont généralement du xvip' et du xviiie siècle, il nous faut dire quelques mots de ceux qui sont bien allemands d'origine, et dont la forme n'a pas varié.
Les plus anciens sont vraisemblablement ces coupes hémisphériques portées sur un pied creux évasé, d'un usage commun en Allemagne pour boire les vins du Rhin, et que l'on désigne sous le nom de romer. Suivant une tradition pendant longtemps accréditée, ce nom leur vient de ce qu'ils auraient primitivement été fabriqués avec les débris refondus des verres que l'on trouvait en grande quantité dans les sépultures romaines, ou, d'après
quelques auteurs, de ce que leur forme avait été copiée sur celle d'anciens verres romains. Quelle que soit l'origine du nom ', le verre est bien allemand, et c'est comme tel qu'il a été chanté par un écrivain du commencement du xviie siècle, Guillaume Seibt, dans son hymne en l'honneur de Bacchus l
Je veux maintenant terminer mon écrit;
Celui qui voudra attaquer mes rimes
Je lui cherche quei'elle;
Car il m'a fait une réponse vraie.
Le Rômer que je tiens dans mes mains :
L'Allemagne est ma patrie !
Les rômer sont généralement en verre jaune foncé ou vert; le pied est souvent orné de filets en relief superposés, qui forment un enroulement plus ou moins développé ; quelquefois il existe un nœud ou reutlement peu saillant placé immédiatement au-dessous du gobelet, et sur lequel sont appliqués des pastillages en verre de même couleur, gaufrés ou semés de points en relief assez prononcés : ces nodosités avaient pour objet, croyons-nous, non pas d'enjoliver le verre, mais d'affermir la main du buveur et d'empêcher la coupe de glisser entre ses doigts ; on en trouve de fréquents exemples sur les anciens verres cylindriques allemands (fig. 47); il en existe même quelquesuns qui sont hérissés de véritables épines de l'aspect le moins engageant.
Nous citerons également le tummler, coupe li('misphé-
' Ces verres étaient conims et désignés sous ce nom en France et dans les Pays-Bas dès le xvi" siècle. On lit dans un inventaire de 1570 elle par IlouDov : « Un rumer vert encassé en ung pied d'argent doré et couvercle di' meisnie, arinoyé des armes de la dame de Buren.»
' Hymnns Bacchi, das ist des Wcines, oder Golli Bnrchi Lohfjesnnii. — Itilii.
LA VERRERIE DI' W" AU Xl.V SIECLE 263
rique sans pied ni anse, (jue le moindre choc renversait et que, pour cette raison, on était forcé de vider aussitôt qu'on l'avait remplie. M. Friedrich cite l'inscription suivante, qui se trouve sur un tummler du musée industriel de Nu-
F.ig. 47. — Ancien verre allemand .i pastiUages en relief. t British Muséum. )
remberg, portant la date de Ki.jO, et qui indique bien la destination de ce verre :
Vide-moi et dépose-moi à terre;
Si je me relève, emplis-moi de nouveau
Et présente- moi encore à un bon aini.
On désigne aussi sous le nom de tu))imler A main [liandtummler) un verre dont on trouve quelques analogues en métal dans nos collections. Ce sont des verres en forme de calices dont la base a été coupée de façon qu'ils ne peuvent être posés que sur leur orifice ou sur le côté, et qu'il fallait de toute nécessité en boii'e le contenu dès qu'on les avait remplis; ils étaient quelquefois d'une capacité telle, qu'il devait être bien difficile, même à un oxand buveur, de les
vider d'un seul coup. M. Friedrich ' en a publié un dont l'orifice n'a pas moins de 0'nl4 de diamètre, et dont le pied est emboîté dans une riche garniture en argent de forme conique, surmontée d'une élégante figure de Mercure finement ciselée.
A ces verres, qui avaient pour but d'exciter à boire,
Fig. 48. — Passglas portant l'inscription : !ch steche dich ? (Musée iDduscriel de Nuremberg.)
nous ajouterons le passglas, sorte de grand gobelet cylindrique à base évasée, sur le pourtour duquel se trouvent marquées des lignes ou bagues parallèles qui le divisent dans sa hauteur, formant ainsi des pass ou zones dont chacune est quelquefois marquée de chiffres. L'usage de ces verres est expliqué dans l'inscription suivante, qu'on lit sur un passglas du xviie siècle qui se trouve au musée de Vienne :
Vivat/ Kn iHuini' s.'iiiU' nons tous on ponéml Nous (levons xidcr les pass, Mais celui i|ui iio prul Irouvcr son jiass (.srt zone') Celui-là (loil .nissili'il en ,i\iiir nn .nilre.
' Op. cit., p. 108.
' Je le pique, probablciiR'iit [lour: jr te clcjic, jr te provoque.
Maintenant je veux faire attention Que je fasse le pass aussi haljilement Connne Fa fait mon voisin.
Je veux aussi en faire autant. Vivat!
Quelques passglas, divisés à rextérieur par une sorte d'échelle numérotée rappelant celle des carafons à eau -de-vie
Fig. 49. — Verre en forme de cornet de chasse (xvii« siècle) (.Coll. L. Berthet.)
qui de nos jours sont en usage dans les cafés, servaient de mesures, surtout dans les pays de l'Allemagne du sud.
Quant aux verres de formes particulières, il est à peu près impossible d'en énumérer la grande variété; le passage de Mathésius que nous avons rapporté suffit pour montrer combien de bizarreries en ce genre l'ingéniosité du génie allemand a su créer'; tous ces verres, il faut bien le dire,
' En France également on a lahriqué .des verres de formes bizarres, particulièrement en forme de canons et de pistolets ; depuis quelques années même, cette fabricalion est entrée dans une voie qui dépasse en absurdilé tout ce qui a pu être fait en ce genre autrefois, et l'on voit fréquemment des Ilacons en verre moulé représentant en relief les bustes de la république, de Thiers ou de Gambetta, dont le rràne porte un goulot par où s'échappe le liquide.
paraissent avoir été également inventés pour forcer à boire ceux qui s'en servaient, puisque, par leur forme même, ils ne pouvaient être posés sur la table tant qu'ils contenaient une goutte de liquide. Tels sont, entre autres, les verres en forme de cornets de chasse (fig. 49), généralement d'une
Fig. 50. — Verre à hoirc do la corpnralinn de> jardiniers. (Musce de Bâle.)
assez grande capacité, dont on rencontre de IVéquents spécimens, et ceux, beaucoup plus rai-es, destinés à la corporation des jardiniers, et qui ont la prétention de figurer un râteau à trois dents ; celui que représente notre gravure (fig. 50) appartient au musée de Bàle, où nous l'avons dessiné. On rencontre fréipienuuent des verres en forme de bottes, de fenuncs, d'oiseaux, etc.; mais ils sont bien loin d'égaler, au point de vue de la fabi-icjition, ceux du même genre (|ni sunt soitis des fours de IMurano.
Verret> fiWjranéa. — Les veiivrics allemandes ont égale-
ment cherché à imiter les verres fihgranés vénitiens ; mais là encore les imitations sont hien loin des modèles ; ils sont du reste fort rares, et nous en connaissons peu
( British Muséum. )
d'exemplaires en dehors de ceux qui ont été exécutés, selon toute probabilité, par ordre de l'électeur Jean-Georges II de Saxe ', et qui étaient destinés à être donnés comme prix de tir. Il existe des spécimens de ces curieux verres à Dresde, ainsi qu'au musée Britannique (fig. 51) et au musée industriel de Nuremberg; sur la face antérieure sont repré-
' Cf. Carl Friedrich, np. ril.. p. 248.
sentées en émaux de couleur les armes de Saxe, surmontées du chapeau de cour au-dessus duquel se trouvent les lettres initiales du donateur de ce prix do tir. Sur la face opposée on voit une flèche pi({uée dans une cible avec les mots : Tirer supérieurement ; autour, on lit l'inscription : Pour l'inauguration du nouveau bâtiment de tir. — A Dresde. — Année 1676. Des verres trouvés au palais royal de Dresde, et décorés des mêmes armoiries exécutées d'une façon semblable, laisseraient supposer que ces verres de tir ont été fabriqués à Dresde, qui possédait, au xviic siècle, plusieurs ateliers de décoration, et, suivant toute apparence, quelques verreries; mais ce sont à peu près les seuls échantillons connus de verres filigranes allemands, et cela est d'autant plus étonnant que, vers 1560, Bernard Schwartz, verrier anversois, avait obtenu du duc Albert V l'autorisation de s'établir en Bavière, à la condition de montrer aux artisans allemands tous les secrets de la faljrication du verre à la façon de Venise, notamment celle des verres étirés, qui évidemment n'étaient autres que les verres filigranes obteinis au moyen de Yétiration des cannes; malheureusement il ne reste aucun document sur l'existence de la fabrique de Schwartz, ni sur les verres qui en sont sortis. D'autres tentatives furent faites, dans les premières aimées du xviie siècle, mais sans plus de succès. On trouve, en effet, dans les Batsprotokolle ' des années 1607 à 1600, aux archives de la ville de Cologne, la preuve (}u"en mai 1607 deux Vénitiens offrirent d'établir une verrerie dans cette ville, à la condition de jouir des franchises que l'on avait accordées à d'autres industries du même genre à Anvers et à Amsterdam. Ils finciit aiit(iiis(''s à s'iiislailer rue Saint- Sévcrin, malgré les réclamalions des liabitants de la rue,
' Procps-vcrbaux des drlibérations rlu roii.soil.
qui se plaignaient des dangers d'incendie que présentait la proximité de leurs fours; mais ils conduisirent si mal leurs affaires, que dés Tannée suivante ils durent s'enfuir criblés de dettes; d'autres Italiens se présentèrent peu de temps après, dont les tentatives ne furent pas plus heureuses que celles de leurs devanciers; cependant l'influence vénitienne se fit sentir dans la fabrication des bords du Rhin, puisque, il n'y a pas longtemps encore, on faisait à Ehreafeld, près Cologne, des verres à ailerons {fli'igel-glaser) qui étaient comme une réminiscence ou une tradition des anciens verres de Murano'.
Verres peints. — A côté des verres émaillés dont nous avons parlé dans les pages précédentes, et qui étaient d'une fabrication ordinaire, et, pour ainsi dire, courante, il y eut dans plusieurs villes d'Allemagne, aux xvje et xviie siècles, des ateliers dans lesquels de véritables artistes décoraient les verres d'une façon exceptionnelle et tout à fait remarquable. Nuremberg, la Venise du Nord, comme on l'appelait à cette époque, se distingua particulièrement sous ce rapport. Augustin Hirschvogel, mort en cette ville en 1553, peintre-verrier distingué, parait avoir été un des premiers qui aient décoré les verres à boire au moyen d'émaux polychromes; après lui nous trouvons Albrecht Glockendon, auquel l'empereur Ferdinand fei- commanda, en 1553, quatre armoiries peintes sur deux hanaps (ju'il lit monter en argent par Ressler, orfèvre de Vienne, et qu'il donna à deux négociants d'Augsbourg, Wolf Palier et Conrad Ilerbsten; Glockendon reçut 238 florins pour son travail-.
' Cr. Bulletin des coininissions royales d'art et d' archéologie, t. XXil, p. 388. — Bru.xelles, 1883.
- D'' G.-\V.-K. LocHNER, Nachriclite» von Kûnstlern und Wei-kleulen. — Vienne, 1875.
270 ^A VERRERIl':
On connaît également comme décorateurs sur verre Georges Guttenberger, mort en 1G7U ; Georges Strauch, décédé en 1675 ; puis quelques autres artistes moins renommés, et sur lesquels on ne sait rien d'intéressant, et enfin Johann Scliaper, qui créa un genre spécial de décoration auquel il a donné son nom.
Schaper, originaire des environs de Hambourg, vint, en 4640, s'établir à Nuremberg, où il mourut le 3 février 1670. Il fut d'abord peintre sur faïence, et se mit, mais suivant toute apparence seulement à la fin de sa vie', à décorer des verres à boire de paysages, de figures et d'armoiries, peints en camaïeu brun ou noir, et exécutés avec une finesse et une habileté véritablement surprenantes. Les musées et les collections d'Allemagne, surtout le musée de Berlin, possèdent un grand nombre de verres de Schaper qui peuvent être regardés comme de véritables œuvres d'art. Ils sont signés généralement des deux premières lettres de son nom; cependant on en rencontre quelquefois qui portent le nom entier, mais dans ce cas il est tracé en caractères tellement fins. qu"il est extrêmement difficile de le découvrir, et qu'il est impossible de le lire sans le secours d'une forte loupe.
Schaper eut des élèves qui continuèrent à exploiter avec succès, et non sans talent, quoique avec beaucoup moins de finesse et de précision dans l'exécution, le genre qu'il avait créé et qui a conservé son nom ; on désigne, on effet, en Allemagne, sous le nom de verres de Schaper (Schaperglàser). les vorr(^s points ainsi eu camaïeu brun, même ceux donl ou trouve des spécimcus ([iii datent seulement de la première moilié du xvni'' siècle, c'est-à-dire de ciiKpiaiite à soixantt' ans après la uKirl de l'inventeur.
' La pluparl lio ses ouvrages smil datés lie lt)G2 à 1668.
Verres rubis ou verres de Kunckel [Kunckehjlàser). — On appelle ainsi des verres, généralement en lornie de petites Gi'uches ou de flacons, colorés dans la masse en rouge-rubis transparent, d'un éclat et d'une richesse incomparables, et dont l'invention est attribuée à Johann Kunckel , savant chimiste né en \C)'X) dans un petit village de Silésie. Attaché d'abord au service du duc François- Charles de Lauenbourg, puis directeur du laboratoire de chimie de Georges II, électeur de Saxe, Kunckel devint ensuite alchimiste de l'électeur Frédéric-duillaume de Prusse; c'est à Berlin qu'il trouva le secret de teindre le verre en rouge pourpre, en remplaçant par l'or le cuivre qui avait été employé jusqu'à cette époque dans la composition du rouge. On a beaucoup discuté en Allemagne la question de savoir si cette découverte était due à Kunckel ou à André Cassius, de Leyde, qui le premier a fait connaître cette belle couleur d'or qui porte le nom de rouge de Cassius; mais il parait avéré que Kunckel fabriquait des verres plusieurs années avant que Cassius ait, en 108;^, pul)lié la composition de cette couleur. Quelques auteurs ont avancé que c'était, non pas André Cassius lui-même, mais son père, qui avait trouvé la couleur p()ur[)re au moyen d'une dissolution d'or et de zinc dans Tacide nitro-iniu'ialique. et que Kunckel aurait eu connaissance do cette découverte avant ipu' le fils Fait rendue publique. Le fait peut être vrai; mais il n'en reste pas moins avéré que c'est à Kunckel que l'on doit l'application de ce rouge à la coloration du verre: c'était, du reste, un savant distingué, très passionné pour tout ce qui touchait à l'art du verre, et qui l'a bien prouvé dans sa traduction des sept livres de VArte vitraria d'Antoine Neri, à laquelle il a ajouté les notes du chimiste anglais Merret sur Neri. et les observations
critiques que lui avaient suggérées les travaux de ces deux auteurs'. Après la mort de Frédéric-Guillaume, Kunckel se rendit à Stockholm, à la demande du roi Charles XI, qui le nomma conseiller, directeur des mines, et Tanoblit sous le nom de Kunckel de Lowenstei'u. 11 mourut en 1702.
En dehors de leur admirable couleur, les Kunckelglàser n'ont rien de remarquable; la fabrication en est lourde, les formes très ordinaires, quoique ne manquant pas cependant d'un certain caractère, le verre épais; néanmoins l'enthousiasme qu'ils excitèrent en Allemagne dès leur apparition fut tel, qu'on les enchâssait dans de riches montures en or ou en vermeil, d'un travail délicat, et souvent même ornées de pierres précieuses.
Après le départ de Kunckel pour la Suède, la petite verrerie qu'il avait établie à Postdam fut transportée à Zechlin, où la fabrication continua avec un succès si grand, que le docteur Poccocke constatait, en 1736, que ces verres étaient encore payés courammi^it de 100 à ir)0 livres ^
Verres taillés et dorés. — L'art de tailler le cristal de roche et les pierres précieuses, importé en Italie après la prise de Constantinople, en 1453, passa de là en Allemagne, et particulièrement à Nuremberg, vers le milieu du xvie siècle, puis en Bohème, où l'empereur liodolphe II. confiné dans son château de Prague pour échapi>er aux soucis du pouvoir, ({u'il détestait sans avoir la volonté d'y renoncer, avait appelé des artistes auxquels il donnait des travaux importants. C'est ainsi ([u'il fit venir de Milan GiroJamo et Gaspardo Miseroni, ifui dirigèrent à Prague
' Le travail de Kunckel a (-[é tcaduil en français et imhlié par M. D... (i)'lloi.BACii) SOUS le titre de Art de ta vei-rcric , de Neki, Meuhet et Kunckel. — In'i", Paris, 17S2.
■■' Caiu. EniEDRicii, p. 171 .
une taillerie de cristal et de pierres (^u'il avait fondée. C'est probablement à leur école qu'un Allemand, Gaspard Lebmann, apprit la taille du cristal, qu'il abandonna bientôt pour l'appliquer à celle du verre au moyen d'un tour ou d'une roue de son invention, qu'il manœuvrait avec le pied. Les ouvrages qu'il exécuta avec son compagnon, Zacharie Belzer, de 1590 <à 1622, époque de sa mort, étaient, au rapport des contemporains, de véritables merveilles.
Son élève. Georges Schwanhart, de Nuremberg, lui succéda ; mais les guerres qui désolèrent la Boliême à cette époque le forcèrent bientôt à retourner dans sa ville natale, où il établit un atelier qui prit rapidement une grande importance, et d'où sortirent ces verres décorés de paysages, de figures, de fleurs, d'emblèmes et d'armoiries, qui n'ont jamais pu être égalés depuis, si ce n'est par son fils Henri.
Les princes et les évoques d'Allemagne se disputaient les œuvres de Schwanbart, et l'empereur Ferdinand III le fit prier, en 1652, de revenir à Prague pour y donner des modèles aux nombreux ateliers de gravure sur verre qui s'y étaient établis depuis le commencement de son règne ; lui-même voulut apprendre de Scbwanbart l'art de graver le verre au moyen du diamant, et en reçut des leçons pendant un séjour qu'il fit à Ratisbonne, en 1653.
Schwanbart mourut en 1667, laissant trois filles, Sophie, Suzanne et Marie, qui gravèrent surtout des fleurs, des ornements et des inscriptions qu'on leur commandait sur des verres destinés à être donnés en présent, et deux fils, Henri et Georges. Ce dernier, d'une mauvaise santé, mourut en 1676 sans avoir pu donner la mesure exacte de son talent; quant à Henri, il marcha sur les traces de son père, et se distingua principalement dans la gravure des verres portant, au milieu de paraphes et d'enroulements, des inscriptions latines qui sont des merveilles d'exécution
calligTai)liique ; on connaît également de lui des verres représentant des paysages et des vues panoramiques des villes d'Allemagne, entre autres de Nuremberg. Suivant Doppelmayr ', Henri Scliwanhart serait Finventeur de la gravure sur verre au moyen de Facide lluorhydriiiue; ayant laissé un jour tomber une goutte de cet acide sur le verre de ses limettes, il remanjua que le verre était devenu mat à cet endroit, et il songea aussitôt à tirer parti do ce nouveau mode de décoration que le liasard lui avait ainsi appris. Nous ne croyons pas cependant (pril existe dans les collections des verres gravés à Facide (pii remontent à cette époque, bien que M. Friedricb - dise qu'il grava de cette façon des portraits d'bommes, des animaux et des fleurs. Henri Schwanliart mourut le 2 octobre 1093.
Nous citerons également parmi les graveurs sur veri'e de Nuremberg, vivant à la fin du xv[i<" siècle, Stephau Scbmidt et son élève llerniaini Scliwingcr. dont le Britisli Muséum possède un verre i-epréscntant Cérès cl Hacclius. persoiiiiiliaiil FKté et FAulomue, avec l'inscription suivante :
l,f (lini\ \ iii |iiiH-iiic (le la \ ii^iicur, i\r \ii jiiic cl ilii iilaisir.
Ce Ijeau verre poiie la signatur<' d'Iieiiiiann Schwinger, suivie de la mention laillenr en cristal, à Nuremberg {Hermann Schwlmjer, cristallschneider zu Niirnberg).
Des ateliers de gravure sur veiie l'ureul ('galeiiieiif fondés à Vienni' à la lin du \\w siècle, et jilus tard, vers 171U, à Berlin; ou cite cdiumo un des plus remarquables artistes ayant li-availh' dans celte (lei'uière ville Anluiiie Spiller.
' .l.-B. lJoi'i'i;i,\iAVu, IJi.-ilorichc Nnclirichl von ilcr Niirnbergischen inalhemaliccr und Kiinsllcrn . \<. 2W. — Xiimbcrg, 1730. ' Op. cil., p. 217.
A \ERRER1E DU XV= AU Xl.V SIÈCLE
originaire de Prague, qui gravait avec une grande perfection des paysages, des batailles et des scènes historiques. A côté des graveurs dont nous avons cité les noms, et qui étaient de véritables artistes, il y en eut beaucoup d'autres, en Bohème surtout, ipii pratiquaient la taille du
Fig. 52. — Verre de Venise gravé en Allemagne. (Coll. de M. Ch. Manheini.)
verre au point de vue plutôt industriel, et dont les verres, destinés au commerce, se vendaient relativement assez bon marché ; la nouveauté de ce genre de verres les fit rechercher partout, et la fabrication prit alors une importance assez considérable. La Bohème, qui dans le principe faisait venir de Murano des verres qu'elle décorait de gravures qui s'accordaient peu généralement avec leurs formes légères et élancées (fig. 52), vit bientôt s'élever sur son sol de nombreuses verreries, qui prospérèrent d'autant plus facilement qu'elles trouvaient en abondance dans les immenses forêts
du pays le bois dont elles avaient besoin. Les formes se modifièrent; elles furent, pour ainsi dire, plus solides et mieux en rapport avec l'ornementation que le verre devait recevoir; la matière elle-même, le verre proprement dit, fut plus pur et plus blanc.
Les verres de Bobème devinrent alors tellement à la mode , qu'ils portèrent promptemcnt un coup funeste à l'antique réputation de Venise. Les verreries de Murano furent bientôt ruinées et disparurent peu à peu, et le Sénat, qui avait d'abord traité avec dédain la nouvelle fabrication, et qui avait défendu de faire des verres façon Bohême, fut bien obligé, en 173G, d'accorder à Giuseppe Briati Tautorisation d'établir à Venise une verrerie dans laquelle il mit en pratique les procédés qu'il avait appris pendant son séjour comme ouvrier dans les verreries de Prague (voir page 111).
Mais la Bobème elle-même devait avoir bientôt à lutter contre une conciu'rence sérieuse. La découverte du cristal anglais, du fliyit-glass, modifiait singulièrement le modo de décoration du verre; la nouvelle matière, en effet, était supérieure à ce que l'on appelait alors le cristal de Bohême, et, sous un certain rapport même, au cristal de roche, en ce sens que, taillé en forme de prisme, il avait, comme le diamant, la propriété de décomposer la lumière, propriété (|ue ne possédaient ni le cristal de roche ni le verre de Bohême. Il en résulta que les fabricants anglais, afin de mieux faire valoir cette qualité particulière à leur cristal, le taillèrent de façon à obtenir des facettes saillantes qui, le soir surtout, paraissaient être aulant de diamants qui jetaient des feux brillants conli'c lesipiels ne pouvait liiller la transparence inctilure des verres de Bohême. A cette époque surtout où les lustres en cristal taillé étaient pai'louf à la mode, le nouveau verre anglais applitpié à ces
lustres devait avoir et eut, en efTet, une si grande vogue, qu'il remplaça partout, malgré son prix cependant assez élevé, le véritable cristal '.
La Bohême dut. elle aussi, tailler son verre à facettes, mais ce fut au détriment de l'élégance des formes, qui forcément deviiu'ent plus lourdes et plus massives; le décor gravé disparut bientôt aussi ; mais comme la taille du .verre était en réalité beaucoup plus facile à pratiquer que la gravure, toutes les fabriques, surtout dans les Flandres, dans les Pays-Bas et plus tard en France, se mirent à tailler leurs verres, et la Bohême perdit bientôt ainsi une des branches les plus lucratives de son commerce d'exportation.
Verres doublés et dorés; verres à silhouettes. — Il nous reste à parler d'un genre de fabrication et de décoration qui, au siècle dernier, paraît avoir été plus particulièrement employé en Bohême^, et qui dénote une habileté peu commune: celui des verres doublés et dorés. C'était, en réalité, une application nouvelle du procédé que nous avons signalé (p. 53) à propos des verres chrétiens trouvés dans les catacombes, et c'est, sans aucun doute, à la découverte de ces verres, dont les archéologues s'étaient beaucoup occupé dans le commencement du xviiie siècle, que Ton doit la fabrication de ces verres en Bohême.
Ici, comme dans les verres chrétiens, la dorure est enfermée entre deux couches de verre, et bien souvent la
' '< Ils ont fait passer de mode la magnificence du cristal de roche avec du cristal de composition. On a vu à Londres, il y a vingt- cinq ans, un lustre de cristal, commandé par le prince de Caramanie, qui fut payé 38,000 francs. On avoit à moins un beau lustre de cristal de roche, et, du moins, un tel lustre ne se ternissoit point; on pouvoit le laisser en héritage. » (M^^ de Genlis, Didionnaire des éliqueltes de cour, t. P"', p. 359. )
^ Quelques verres portent des inscriptions flamandes qui laisseraient supposer que ce genre de décoration a été pratiqué également en Hollande.
couche externe, celle qui foi'ine, pour ainsi dire, Tenveloppe, est taillée à facettes, ou plutôt à pans coupés; l'or prend alors sous cette enveloppe, qui arrête et augmente rintensité de la luniiriv. un éclat et une vigueur extraordinaires.
Ce mode de décoration a dû r{vo pratiqué dans plusieurs verreries pendant une grande i)artie du siècle dernier; il y a, en elTet, une dilTérence assez sensible dans la façon dont certains décors ont été exécutés : les uns sont de véritables œuvres d'art, d"unc délicatesse et d"uni' pureté remarquables; d'autres, au contraire, sont d'une conception banale et d'un dessin plus que médiocre: dans quelques-uns, l'or et l'argent sont associés ensemble, et produisent un excellent effet ; dans prescjue tous le fond lui-même est décoré de sujets, d'attributs, d'armoii'ies on de fleurs, dont l'or se détache sur un fond coloré en rmigc.
Les sujets représentés sont généralement des scènes familières, des chasses, des batailles, des vues de villes ou de monuments, etc.; deux des plus beaux et des plus curieux parmi ces verres font [larlie de la collection Gasnault. aujourd'hui au musée de Limoges, et représentent les portraits, découpés en silhouettes noires' sur fond d'argent, de François-Joseph (fig. 53) et de Marie-Thérèse; l'entourage est en or sur fond noir.
Ce genre de fabrication, ijiii avait cesse' à la lin du siècle
' Les silhouelles ou découpures, ainsi i]w Ton disait alors, olaioni tellement à la mode vers 1783, qu'on les retrouvait imitées partout, sur les porcelaines aussi bien que sur les verres; partout on ne voyait que tableau.x et portraits en silhouette. Certains artistes avaient acquis en ce genre une réputation européenne, et l'un d'entre eux, le fameux Huber, de Genève, était arrivé à acquérir une hnbileté tellement grande, qu'il faisait le portrait de Voltaire, son protecteur, en déchirant une carte avec ses dents ou en la découpant derrière son dos, avec ses doii:rls senh^mcnt et sans le secours d'aucun insfruniont .
dernier, a été repris il y a une trentaine d'années, mais sans conserver rien d'artistique; on se borne à faire aujourdliui des verres à doulilc ciivc'Ioppo, avec argenture intérieure, ornés d'émaux ou de décors mats; mais comme ils sont fabriqués avec du verre jaune, ils prennent la couleur
Fig. S3. — Verre doublé et doré.
représentant en silhotiette le profil de François-Joseph.
{Coll. p. Gasnault, au musée de Limoges. )
et l'éclat de l'or. Ces verres, qui se vendent à un prix assez peu élevé, sont fabriqués surtout pour TAmérique et l"Australie.
C'est également avec les verres à double enveloppe que l'on fabriquait, au xvnii-' siècle, — et que Ton fabrique encore aujourd'hui, — les verres à attrape, en ménageant entre les deux parois un espace vide que l'on remplit, au moyen d'un petit trou percé à la base, d'un liquide coloré qui laisse croire que le verre est plein jusqu'nux liords.