ANGLETERRE
Nous avons dit plus haut (p. 207) que des verriers lurent appelés de France, vers la lin du vue siècle, afin d'y fabriquer les verres nécessaires à la clôture des fenêtres de plusieurs édifices, et que c'est probablement par eux (juc l'industrie du verre s'était implantée dans la Grande- Bretagne.
Jusqu'au xvic siècle cependant on ne sait rien sur les verreries anglaises, et quelques auteurs ont même prétendu qu'il n'en avait existé aucune avant cette époque. Se fondant sur les lettres patentes de Richard II, en date du 17 septembre 1399, qui permettaient aux marchands des « galéasses, dites de Flandre », la vente à bord pendant dix ans, en franchise de droits, de leurs menues uiarchandises, « savoir de leurs vaisselles de verre et de leurs plats de terre, » ils ont avancé que toute la verrerie nécessaire au royaume arrivait alors de l'étranger, c'est-à-dire de Venise, de France et des Flandres.
Cette opinion est contredite, d'abord par la mention sur le rôle des taxes de la ville de Colchester {taxatio fada in himjo Colcestrie), en 1295 et en 1300, de trois verriers : Robert, Matthieu et Henry (Robert le Verrer, Matthieu le Verrer, etc.); puis par l'assertion de Thomas Cliarnock, qui, dans son Breviary of PhUosophy [\\Cû), dit (jue les verriers travaillaient à Chiddingsfold, dans le comté de Sussex, et enfin parcelle de FuUcr, ((ui affirme (pic u la fabrication du veiTc idiiiinuii dans ce cdinlc'' rcmonlc à la plus haute an-
tiquité {coarse glass maling was iti tJtis coioity ( Sussex) of great antiquity) ' ».
Ce qui est certain, en tout cas, c'est ({u'une mnnufacture qui employait des verriers vénitiens existait à Londres à la fin de la première moitié du xvie siècle; il résulte, en etïet, de l'analyse de plusieurs documents publiés par Brown -, qu'en 1549 il y avait huit verriers de Murano'qui travaillaient à Londres aux gages du roi Edouard VL Ces pauvres gens ayant appris quelles pénalités sévères le conseil des Dix venait de promulguer contre les verriers qui s'étaient expatriés, et qui, dans le délai de huit mois, ne seraient pas retournés à Venise, clierchèrent à s'embarquer pour regagner leur pays. Malheureusement pour eux, ils avaient pris des engagements et avaient reçu des avances d'argent considérables; aussi furent-ils arrêtés et retenus prisonniers à la Tow de Londres avec menaces du gibet s'ils tentaient de s'évader. Ils adressèrent alors une rerpiéte au conseil à TelTet d'obtenir une autorisation d'absence qui leur permit de se libérer, s'engageant à quitter l'Angleterre aussitôt après pour letourner à Venise. l\)ur s'excuser, ils alléguaient la pauvreté et le manque de travail qui les avaient obligés à accepter les otïres séduisantes qu'on leur avait faites s'ils voulaient aller travailler dans les Flandres et en Angleterre, sans penser qu'ils pouvaient, eux chétifs. faire du tort à l'industrie de leur pays. Ils accusaient hautement les maîtres des verreries de ^lurano, (jui. « au lieu de leur donner de l'ouvrage, se réjouissaient de les voir, sur les quais de la ville, croupir dans la plus affreuse misère et mourant de faim, eux, leurs femmes et leurs enfants. » La république, qui avait alors tout intérêt à ménager le roi d'Angleterre, lit prendre des informations par son ambas-
I Cf. Al. Nesbitt, Glass. p. [ii.
■•' Calendar of State papei-s, t. III, p. 311, n" 6'iS.
sadeur, qui eut à s'enquérir des obliii'ations contractées par ses compatriotes; il adressa un rapport au conseil à la date du 18 février 4550, et, par décision du 13 juin suivant, les malheureux verriers fiu-ent autorisés à travailler jusqu'à l'expiration du terme de leur contrat, c'est-à-dire pendant dix- huit mois encore; ce délai passé, ils devaient repartir immédiatement et rentrer à Venise.
En 15G7, Jean (Juarré, d'Anvers, alla avec plusieurs ouvriers d'origine italienne fonder la verrerie de Savoye-House, à Londres, dans le Strand, et demanda, en 15G8, la permission de se fournir de bois et de faire du charbon dans le parc de Windsor; bientôt après il passa un contrat avec deux verriers des Vosges, Thomas et Balthazar Hennezel, qui s'engagèrent à aller en Angleterre pour y installer la fabrication des verres en table telle qu'elle était pratiquée en Lorraine.
On sait en outre, par une lettre adressée à lord Burghley en 157 i par l'évêque de Chichestei'. (juc des verriers français étaient également venus s'établir à cette époque à Petworth, dans le comté de Sussex; l'évêque annonce que l'on a découvert un complot qui avait pour but do piller et de brûler la manufacture des Français, mais que les coupables avaient été pris et punis '.
En résumé, et bien (pie, si i'dn en ci'oit un document concernant un certain George Longe, qui demandait un privilège pour un nouveau procédé, l'Angleterre possédât, en 1589, quinze maiiuiactures en activité, l'industrie du verre n'y était guère ilorissante; la grande rareté du bois nécessaire à la fabrication telle (pi'on la pratiquait alors rendait difficile l'existence de ces manulartures. et l'édit de Jacques 1er (1615). (|ui interdisait dans tout le royaume, et sous les peines les phis sévères. Triuploi du bois comme
' Nesbitt, Glass. p. l'J7.
combustible leur aurait porté un coup funeste si, dès 1611, sir William Slingsby n'avait trouvé le moyen de remplacer le bois par la houille, et de sauver ainsi l'industrie menacée. Sous la direction d'un homme intelligent et actif, sir Robert Mansell, qui fut à la verrerie anglaise ce que, plus tard, Josiah Wedgwood devait être à Fart de la céramique, et qui obtmt le privilège exclusif de la fabrication , de nouvelles manufactures furent fondées sur divers points du territoire, et celles qui existaient déjà furent transformées. Un arrêté royal défendit rentrée des verres étrangers, à l'exception des verres rares ou curieux, et l'Angleterre fut, à dater de ce moment, en possession d'une industrie qui pouvait défier celle des nations rivales. Des débris trouvés en 1874 dans Broad- Street, sur l'emplacement d'une ancienne verrerie établie par sir Robert Mansell, ont montré que Ton y fabriquait des verres à tiges ornées de dessins en relief ou de fdigranes qui prouvent qu'à Londres, comme partout en Europe, c'était la verrerie vénitienne ({ue l'on cherchait avant tout à imiter, et qui sont venus confirmer ce qu'un liistorien du temps avait dit de cette fabrique : « Il y a là ' une fabrique où l'on fait des verres de Venise, et ce sont des Vénitiens qui sont employés à ce travail. » Mais à Londres, comme en France et dans les Pays-Bas, ce genre de fabrication était loin d'être exempt de frais et d'ennuis; des marchands audacieux trouvaient moyen d'éluder les arrêtés de prohibition, et les ouvriers que l'on faisait venir à grands frais se dérobaient presque toujours aux engagements qu'ils avaient contractés; aussi Mansell se plaignait-il, en 1634, d'avoir perdu dans son entreprise trente mille livres st. -. Nous ignorons si cette somme lui fut remboursée d'une
' Dans Broad-Stroet.
■' « ... That he loas oui of pocket 30,000 liv. »
façon OU cFune autre; mais, ce qui est certain, c'est que rAngleterrc a contracté vis-à-vis de sa mémoire une dette qu'elle ne saurait trop lui payer. C'est à Mansell, en elïet, et, suivant toute probabilité, dans sa verrerie de Newcastleon-Tyne, vers 1623, qu'est due la découverte du cristal ou flint-glass dont nous avons parlé dans les précédents chapitres (p. 238), et qui devait être pour l'industrie de son pays une source de richesse. Il fallut cependant attendre de longues années avant que ce nouveau produit fût assez perfectionné pour devenir d'un emploi général et se substituer aux verres ordinaires; mais du moment où il commença à être connu, à la fin du xviie et au commencement du xvnie siècle, il fut préféré partout à toutes les autres verreries, celles de Bohême aussi bien que celles de Venise et de France.
A cette époque cependant la fabrication du cristal, ainsi que celle des autres verres, était entravée en Angleterre par un droit intérieur {excise duty) établi en 1695, sous le règne de Guillaume III, et qui représentait quelquefois au delà de trois fois la valeur du produit lui-même. Réduite de moitié dans les premières années du xviiie siècle, puis abolie tout à fait à cause du préjudice considérable qu'elle causait à une des principales industries du royaume, la taxe sur le verre fut rétablie en 1746, et subit plusieurs modifications' jus- ({u'en 1845, où, sur la proposition de sir Robert Peel, elle fut tout à fait supprimée. Cette mesure vexatoire, outre' l'augmentation de prix qu'elle faisait peser sur les verres, avait aussi pour cU'et do ralentir la fabrication, les verreries étant alors, suivant l'expression empU)yée en Angleterre, exercées, c'est-à-dire placées sous la sui-veillance directe du représentant du lise. « l'endaul le règne de l'exercice, dit M. Pellalt-, aucun creuset ne pouvait être dé|tlacé de l'en-
' En 1812, elle lui doublée coiimie taxe de L'Ucrri'. * Curiosities of glass iiiakiny.
droit dans lequel il était séché pour être mis dans Tarche à cuire les pots sans une autorisation écrite du surveillant du fisc; une seconde autorisation était exigée pour le jauger: une troisième pour le placer dans le four; une autre pour le remplir et une autre pour le vider. En outre, le maître de la verrerie était forcé d'obéir strictement à l'Acte du, parlement en donnant six heures à son surveillant pour formuler les autorisations concernant chacune de ces demandes compliquées et vexatoires. »
La fabrication du cristal prit néanmoins une extension considérable, surtout dans la dernière moitié du xviiie siècle. En France particulièrement, à cette époque où Vanglomanie* sévissait dans toute sa force, où tout ce qui arrivait de Londres était préféré aux produits de notre industrie nationale, beaucoup plus élégants cependant, et d'un goût plus délicat, la gobeleterie anglaise, malgré ses formes lourdes et massives, devint vite à la mode. Mais ce qui contribua surtout à accroître la réputation du cristal anglais, ce fut son application aux instruments d'optique. « On sait, dit M. Péligot -, que la découverte de Tachromatisme est due à Euler, qui eut, en 1747, l'idée si féconde de corriger par l'emploi de plusieurs substances diaphanes l'aberration qui résulte de la décomposition de la lumière dans les verres sphériques. La théorie d'EuIer fut d'idiord alta(}uée par .Icaii iJuIlond.
' a Ce furent les philosophes, et suituut M. de Voltaire, qui répuiidireut en France V anglomanie, qui devint si générale sur la fin du siècle dernier... Les femmes ne portoient plus que des robes à Tangloise, des popelines, des moires, des toiles, des laines d'Angleterre; elles vendoient leurs diamants pour acheter des petits grains d'acier et. des verreries angloises; la poterie angloise faisoit dédaigner les porcelaines de Sèvres; on reléguoit dans les garde-meubles les magnifiques tapisseries des Gobelins pour y substituer du papier bleu anglois... » (M""" de Genlis, Dictionnaire des éliqiielles de cour, I. ["-, p. 37.)
- Le Ven'e, p. 479.
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célèbre opticien de Londres. Mais cet artiste se convainquit bientôt, par des expériences multipliées, que les verres alors connus et fabriqués en Angleterre sous les noms de flint-glass et de crown-glass , c'est-à-dire le cristal ordinaire à base de plomb, et le verre à vitre en couronne, permettaient de réaliser le projet d'Euler et d'obtenir des lunettes achromatiques. Une patente fut accordée en 1759 à cet opticien, qui présenta bientôt à la Société royale de Londres une lunette achromatique à triple objectif dont l'existence fit dans l'Europe savante une grande sensation. » Malgré de nombreuses tentatives faites en France à diverses époques , et bien que des prix d'une valeur assez considérable aient été proposés par l'Académie des sciences, nos industriels ne purent lutter sous ce rapport contre les Anglais, qui restèrent seuls maîtres de cette fabrication jusqu'au moment où un ouvrier suisse, Pierre- Louis Guinand, né aux Brenets, petit village des environs de Neuchàtel, trouva le moyen de fabriquer des disques parfaitement homogènes, de 30 à 35 centimètres de diamètre, de beaucoup supérieurs aux verres anglais '.
' La Société d'encouragement ayant proposé, en 1837, un prix do dix mille francs pour être décerné au fabricant qui pourrait fournir le meilleur //tn/glass, ce prix fut partage entre le fds de Guinand, qui fit connaître les procédés inventés par son père et perfoclionnôs par lui , et M. Bontcmps, qui avait, lui aussi, notablement amélioré ces procédés, qu'il Irnail étîalemoul de Guinand fils. (PÉLIGOT, 0/1. i-il.. p. 482.)