VI ESPAGNE
M. Juan F. Riano, dans l'introduction qu'il a publiée en tête du catalogue de l'exposition d'objets d'art espagnol, organisée en 1881 au musée de South Kensington ', constatait avec peine que l'histoire de la fabrication du verre en Espagne n'avait jamais été étudiée jusqu'alors, et que, malgré leur mérite incontestable et la réputation dont elles jouissaient autrefois, les verreries espagnoles n'avaient pas été jusqu'alors jugées dignes de figurer dans les musées et les collections. A en juger cependant par les verres qui avaient été envoyés à cette exposition, et dont beaucoup sont devenus depuis la propriété du musée de South Kensington, il y avait là un art véritable, bien original comme formes et comme décoration.
M. Riaho a pu néanmoins rassembler un certain nombre de documents qui prouvent que dès le xnie siècle il existait en Espagne des verreries renommées, et cite, entre autres, un passage d'un historien arabe de cette époque qui dit que la ville d'Almeida était « fameuse pour ses vases de fer, de cuivre et de verre ». Barcelone paraît également avoir été dès les temps les plus reculés un centre important de fabrication, et les verreries y étaient si nombreuses, qu'un édit municipal de 1324 interdit l'établissement de nouveaux fours dans Tintérieur de la cité, à cause du danger qu'il en pouvait résulter pour les habitants. Dans cette même ville, en 1455, les verriers obtenaient l'autori-
' Catalogue of the spécial loan exhibition of Spanith and Portuguosc ornamenlal art. — Londres, 1881 , iii-lfi.
sation de former, sous le patronage de saint Bernard, une corporation dont plusieurs membres occupèrent alors des charges municipales assez élevées.
Quelques auteurs du xve et du xvie siècle parlent avec éloge des verres qui étaient fabriqués à Barcelone. Dans un manuscrit latin écrit en 1491 , Jeronimo Paulo cite parmi les plus remarquables produits de Barcelone « les vaisselles de verre de différentes sortes et de formes variées, qui sont expédiées à Rome et dans d'autres villes, et qui peuvent rivaliser avec celles de Venise », et Gaspar Barreiros, dans sa Chronographia, publiée à Coïmbre en 1569, dit « que l'on fabrique à Barcelone d'excellent verre, qui égale presque celui de Venise ». Les écrivains du xviie siècle constatent avec orgueil que des quantités considérables de verres de Barcelone sont exportées à l'étranger, et l'auteur de V Atlante Espanol nous apprend que la fabrication des verres à l'imitation de ceux de Venise avait été continuée à Barcelone jusqu'au commencement du xviiic; le même auteur ajoute qu'en 1780 il existait des verreries dans plusieurs autres villes de la Catalogne, à Cervelle, à Almatret et h Matarô; cette dernière fabrique était déjà très renommée en 16;V2, puisqu'il est dit, dans le Viage del cardinal Infante, par Aedo (1639), que « les galères royales abordèrent à Matarô, à quatre lieues de Barcelone, pour y voir les fabriques de verre qui fournissent abondamment toute la région ».
Cadalso, dans la province de Tolède, possédait également une verrerie célèbre dont les produits étaient aussi estimés que ceux de la Catalogne et pouvaient même « être comparés aux verres de Venise »; sa réputation était telle, que les auteurs du temps l'appellent souvent la ville des verriers, Cadalso de los vidrios. Cette fabrique, fondée au xvi» siècle, cessa d'exister vers 1750.
Une lettre datée de 1609, et adivssée au cointi" (!(Midomar,
mentionne l'existence d'une verrerie à Gebreros, aux environs de Ségovie. « Votre Seigneurie, dit l'auteur de la lettre, sait que nous avons ici une verrerie: cette semaine nous y avons fabriqué du verre appelé cristallin; j'en envoie seize échantillons dans un petit panier. »
En 1680, Dieudonné Lambotte, de Xamur, lils ou petit-fils de Thiery Lambotte, dont nous avons parlé précédeninicnt (p. 164), vint établir à San-Martin de Valdeiglesias, dans la province de Madrid, une verrerie dans laquelle il fit avec un très grand succès du verre à la façon de Venise; malheureusement il mourut en 1683, trois ans après son arrivée en Espagne. Il eut pour successeur un Italien, Santiago Bandolepo, entre les mains duquel la manufacture déclina rapidement et aurait certainement péri, si don Antonio Obando, qui avait déjà été à la tète de la manufacture de Cadalso, n'était venu donner une nouvelle direction à la fabrication.
A Recuenço, dans la province de Cuença, qui avait possédé déjà une verrerie au commencement du xvic siècle, une très importante manufacture fut fondée en 1722 par les soins et sous le patronage de don Fernando Lopez de Aragon ; mais on n'y fabriquait que des verreries de luxe qui étaient vendues fort cher, et que pouvaient seuls payer les souverains et les grands seigneurs. Deux autres fabriques furent établies dans cette ville veis 1739; elles n'existaient plus à la fin du siècle dernier.
Enfin, sous le règne de Philippe IV, il y avait à Valdemaqueda, dans la province d'Avila, une verrerie renommée. Dans un arrêté daté de 1680, et fixant les prix auxquels on devait vendre à Madrid les verres « façon de Venise » fabriqués à Barcelone, à Villafranca et à Valdemaqueda, ceux de cette dernière ville sont cotés au plus haut prix.
M. Riaho indique encore comme étant du siècle dernier
la verrerie de La Granja, plus connue sous le nom de Smi- Ildefonso, célèbre par ses lustres, ses miroirs et ses
Fig. 06. — Verre espagnol
dtVorntinn d'cmaiix |ioiychromes où le vert domino (Musûe du Louvre. >
verres gravés; mais là s'arrêtent les renseignements qui ont été publiés jusqu'à présent sur l'histoire de l'industrie du verre en Espagne '.
' Le regretté baron Charles Da vu. lier possérlail sur l'histoire ries arts industriels en Espagne de nombreux et intéressants documents ((u'il se proposait de publier, et dans lesquels la verrerie et la eéraniiquc devaient mi-uper une
A en juger par les spécimens que possèdent le musée de South Kensington et quelques collections particulières, les verreries espagnoles dérivent, comme fabrication et comme procédé de décoration, de la verrerie vénitienne; on y rencontre les anses et les ornements travaillés à lapincette, les filigranes intérieurs, les filets de couleur enveloppant les formes et la peinture au moyen d'émaux polychromes; mais les formes ont conservé un caractère particulier dans lequel on retrouve parfois comme une réminiscence de l'art oriental; la même observation s'applique à la décoration, qui ne rappelle en rien celle des verres émaillés de Murano, bien que les émaux y soient employés de la même façon; dans tous ceux que nous avons vus il y a comme un parti pris de faire dominer la couleur verte, et les motifs décoratifs y sont empruntés généralement à la flore ornementale et symétriquement disposés. Tels sont entre autres une superbe coupe qui appartient à M. Stein et le beau verre à pied et à couvercle que reproduit notre gravure (fig. 56), et qui fait partie de la collection Davillier, aujourd'hui au Louvre. Quelques verres émaillés du musée de Kensington portent les armes d'Espagne, avec l'inscription : Vivat el Rey de Espmina; c'est la seule inscription que nous ayons rencontrée.
Malgré la rudesse générale de leurs formes et la surcharge excessive des anses et surtout des reliefs, qui souvent sont collés avec profusion sur le verre sans aucune raison et sans formule décorative, les verreries espagnoles sont extrêmement intéressantes et mériteraient certainement d'être étudiées avec soin; la matière en est presque toujours pure et limpide, et, parmi les spécimens réunis au South Kensington muséum par les soins de M. Riaîio,
place importante. Une mort prématurée l'a enlevé à la science avant qu'il ait pu continuer l'ouvrage dont son livre sur l'Histoire de l'orfèvrerie espagnole , paru quelques mois avant sa mort, était le premier volume.
heaucoup sont colorés dans la masse avec une intensité de tons que l'on rencontre rarement dans les verres des autres pays.