VII CHINE — JAPON — PERSE
Les Chinois ont connu le verre dès la plus haute anti quité, cela est incontestable; mais nous croyons pouvoir affirmer qu'ils ont ignoré, ou du moins que, jusqu'à ces derniers temps, ils n'ont jamais pratiqué le véritable art de la verrerie, c'est-à-dire cette belle industrie aux produits multiples dont nous avons cherché à retracer l'histoire dans les chapitres précédents. Les verres chinois que nous possédons en Europe sont de très petits objets admirablement travaillés, de véritables bijoux de ciselure qui dénotent une adresse et une habileté extraordinaires (fig. 57), mais qui, par leur nature même, sont des pâtes de verre ou des émaux ciselés plutôt que des verres proprement dits. Quant à la véritable verrerie, aux vases d'usages domestiques et à la gobeleterie, elle n"exi^te pas, ou du moins on n'en connaît pas d'exemples antérieurs au xix^" siècle.
Cependant, suivant (pielques écrivains chinois, la fabrication du verre dans le Céleste Empire remonterait à une époque de beaucoup antérieure à l'ère chrétienne' ; et, d'après
' Cependant, d'après les livres cliinois, entre les années 42'i et 451, c'est-àdire sous les petits-fils de Théodosc, un marchand européen se serait présenté à la cour de l'empereur de Cliino pour lui nlTiir di- fabriquer des verres de différentes couleurs, comme criix ipn' l;i l'.liiin' iricvMJI (irji'i à cotte époque de l'Occident. (G. Reinaud, ndulions iioliliiiucs rt. rommorcialcji de l'empire romain avec In Chine, p. '28fi.)
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une tradition accréditée en Cliine et rapportée par un des missionnaires français qui étaient à Pékin en 1770, l'empereur Ou-ïi, de la dynastie des Han, qui régnait à peu près vers Fan 140 avant .T.-C, aurait possédé une manufacture de lieou-U, lequel ne serait autre qu'une sorte de
Fig. 57. — Petit flacon de verre à deux couches, ciselé et gravé (Coll. de M. Bing. >
verre fabriqué avec de la soude obtenue des cendres de la fougère '. Le même missionnaire constate qu'un des plus vieux dictionnaires chinois parle du lieou-U en disant que les fausses perles sont faites avec cette matière, et ajoute qu'un des anciens commentateurs du Hiao-king aftirme que Ton fabriquait des miroirs avec du verre recouvert en dessous d'une composition -.
D'un autre côté, le R. P. Duhalde, dans sa Description de la Chine, publiée en 1735, dit que l'espèce de verre appelé lieou-U était fabriqué à Yen-tching, près de Tsi-nou-fou, ville
' Dé:?ignée en chinois sous le nom Ae, lieou-li-lsao , c'est-à-dire Aerfee lieou-U. - Nesbitt, Glass, p. 135.
principale de la province de Shan-tung; mais il constate que ce verre est plus cassant que celui que Ton fait en Europe, et qu'il se brise quand il est exposé aux intempéries de l'air. Enfin un autre missionnaire dit que vers 1770 il existait à Pékin une verrerie que l'empereur avait prise sous sa protection, et d'où sortaient chaque année un bon nombre de
Fig. 58. — Petit flacon en pâte de verre imitant le marbre. (Coll. de M. Biug.i
vases fort bien faits, mais qui demandaient une grande somme de travail parce qu'ils n'étaient pas soufflés.
C'est là une indication précieuse et qui, suivant nous, explique l'infériorité relative des Chinois en tant que verriers : ils ont toujours ignoré, ou, en tout cas, ils semblent' n'avoir jamais pratiqué le soufflage du verre. Parmi les verres chinois antérieurs à notre époque qui figurent dans les collections, nous n'en connaissons pas un qui ait été soufflé, et du reste les artistes du Céleste Empire, si prompts à reproduire les dilTérentes phases de la fabrication et de la décoration de la porcelaine, du tissage de la soie et généralement de fous les métiers pratitpiés ]iar leurs liahiles ai'tisaiis. n'enssciil pas niaiii(ii('' de pcimht^ des smit-
fleurs de verre s'ils en avaient eu sous les yeux. En outre, parmi les objets usuels indiqués dans un Mémoire adressé en France, en 1774, et donnant la liste de tout ce qui peut être impoi'té avec succès d'Europe en Chine, la vaisselle de verre, la gobeleterie, c'est-à-dire le verre soufflé, occupe une des premières places, ce qui n'eût certainement pas
Fig. 59. — Pelil Qacon en verre doublé transparent à relieTs noirs. ( Coll. de M. Bing. )
eu lieu si les Chinois avaient connu la véritable industrie du verre.
Très habiles chimistes et parfaitement au courant de la nature des mélanges des différents émaux, les Chinois ont su produire des merveilles de coloration, imiter les marbres les plus variés (fig. 58) et contrefaire les jades, les agates et les pierres les plus précieuses, sans pouvoir cependant employer l'admirable matière qu'ils obtenaient ainsi à autre chose qu'à la confection de petits flacons ou de coupes symboliques , qui sont des véritables œuvres d'art d'une délicatesse infinie, mais qui ne peuvent pas être rangés dans la verrerie proprement dite.
C'est surtout dans les bouteilles désignées généralement dans le commerce de la curiosité sous le nom de flacons à tabac, et faits en verre à plusieurs couches superposées et taillées, — ou plulcM intaillées à la manière des camées, — que les artisans chinois ont montré toute leur habileté; celui que reproduit notre figure 57, et qui représente la carpe sacrée entourée de lotus et de plantes emblématiques, est en pâte de verre d'un beau rouge rubis se détachant sur un fond opaque imitant le jade; les deux pâtes superposées qui formaient la masse dans laquelle ce joli flacon a été taillé et ciselé sont tellement pures, et le polissage qu'elles ont reçu après le travail de la ciselure les a rendues si brillantes, qu'il faut y regarder à plusieurs reprises avant de se rendre compte de la nature exacte de la matière qui compose ce délicat objet.
Nous avons cru devoir reproduire aussi un autre flacon également à deux couches (fig. 59). qui fait regretter que les Chinois n'aient pas poussé plus loin leurs recherches en ce genre, et n'aient pas appliqué à une fabrication plus importante les ressources que leur procuraient les masses vitreuses qu'ils savaient obtenir. Il est impossible de trouver un verre plus pur et plus transparent que celui sur lequel se détachent en relief d'un noir intense, et qui n'a jamais été égalé en Europe, les iris d'eau et les insectes qui décorent ce petit flacon; le cristal do roche le plus limpide peut seul lutter avec cette belle matière, claiiv l't Inillantc. (jui laisse bien loin derrière elle nos veircs k's plus renonnnés.
Pendant un certain temps en France, au siècle dernier, la mode fut d'employer dans la décoration des lanternes d'appartements et des panueau.x ilc voitiuvs des verres peints ]>ar des artistes chinois'; mais ces verres, de l'abri-
' On lit dans /a Feuille nécessaire (17W1) : « Les Llliinois, (|iii sont (le|uiis liji)Lrtcni|is en iiossession de tous nos arts, ont aussi le secnl ili' la iiiinluri'
cation européenne', étaient transportés par les vaisseaux de la Compagnie des Indes en Chine, où on les décorait. Si nous en jugeons d'après des verres semblables, de déco-
Fig. GO. — Bouteille japonaise en verre bleu décorée d'or cti relief ciselé. (.Coll. Gasnault, au musée de Limoges.)
ration récente, les couleurs étaient opaques et employées à l'huile ou mélangées avec des gommes qui leur donnaient
sur glace, qu'ils traitent d'une manière plus agréable que correcte. On nous a montré des grotesques et bizarreries chinoises peintes sur des pièces de glaces destinées à former les panneaux d'une voiture. On ne doute point que cette nouveauté n'ait son cours comme les autres et qu'elle n'ait le mérite de nous plaire pendant quelque temps. »
' Aujourd'hui encore les verres à vitres de Cliine forment une des branches importantes du commerce d'importation en Cliiue.
une grande solidité; ce n'étaient nnllement des couleurs vitrifiables, et ce mode de décoration n'avait aucun rapport avec l'art du peintre-verrier.
Pas plus que les Chinois, les Japonais ne paraissent avoir exercé l'industrie du verre, au moins jusqu'à l'époque actuelle; et cela est d'autant plus extraordinaire, que les spécimens de leur verrerie moderne montrent des procédés particuliers de décoration qui dénotent une habileté telle, qu'il semble qu'un art ne puisse atteindre à ce degré de perfection sans avoir derrière lui plusieurs siècles de recherches, de tâtonnements et de pratique. La bouteille en verre bleu que représente notre fig. 60 est un des spécimens les plus remarquables de l'art japonais appliqué à la décoration du verre; les branches de llcurs qui Tentourent sont en or mis en épaisseur et ciselé avec une tinesse et une pureté que l'on s'explique difficilement quand on connaît les procédés de la dorure sur verre; dans quelipios autres verreries du même genre, l'or, l'argent et le platine sont associés en combinaisons harmonieuses dans lesquelles on ne sait ce que l'on doit admirer le plus, de l'art qui a présidé à la conception du décor, ou de la prodigieuse habileté qu'a déployée le verrier pour vaincre ainsi des difficultés qui paraissent insurmontables aux plus habiles praticiens de la vieille Europe.
Nous avons reproduit (p. ('»,")) le passagedes Voijages cnPerse et autres lieux dans lequel Chaidin, auteur généralement considéré comme sérieux et digne de foi, ra|»|Hirte (pie la fabi'ication du verre était complètement inconnue en Persi> avant la fin du xvif siècle, et qu'elh? y fut introduite « jiar un Italien avare et nécessiteux (|ui l'enseigna àSchira/ pour ciuiiuante écus )' ; Chardin ajoute (fue les verres fabriqués à Schiraz et à Ispahan à Fépoque où il fit son voyage (U'w'i) étaient « paillcux, pleins de vessies et de bulles ». Nous ne savons
si les verriers persans trouvèrent eux-mêmes le moyen de perfectionner cette fabrication, que notre voyageur déclare être de « qualité très inférieure ". ou si quelque Européen vint leur apporter des procédés et des tours de main autres
Fig. 61. — Aiguière persane (xviii" siècle). ( Coll. P. GasnauU , au imisèe de Limoges. )
que ceux qu'ils avaient payés cinquante écus, toujours est-il que les verreries persanes du xvine siècle ne le cèdent, sous aucun rapport, à celles qui étaient fabriquées à la même époque dans les autres pays. Si le verre a conservé une légère teinte verdàtre , s'il contient encore quelques petites bulles, en revanche les formes sont d'une élégance et d'une hardiesse qui dénotent une habileté au moins égale à celle des Muranistes, et les grandes aiguières au col évasé et au
long bec d'expansion planté droit sur l'épaulement du vase (fig. 61), peuvent être comparées sans trop de désavantage aux verreries vénitiennes du xvie siècle. Comme les Vénitiens, les Persans savaient teindre leurs verres en bleu intense, en vert sombre ou en jaune transparent; comme eux, ils les entouraient de fdets en relief qui divisaient la lumière, et s'ils ont ignoré l'art de les décorer d'émaux aux couleurs éclatantes, ils savaient au moins Torner de fleurons dorés, d'un dessin ferme et d'une disposition liarmonieuse. Les anciennes verreries persanes sont mallieureusèment trop peu connues , les spécimens en sont encore assez rares dans les musées et dans les collections, et cela est d'autant plus regrettable que leur étude pourrait certainement apporter à nos modernes artistes des indications précieuses et leur fournir des modèles qu'ils auraient tort de dédaigner.
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