FABRICATION DES GLACES LA MANUFACTURE DE SAINT-GOBAIN
Il parait hors de doute, ainsi que nous l'avons vu plus haut (p. 108), que les Vénitiens connaissaient, dès le xive siècle, la fabrication des miroirs; mais il est assez difficile de savoir comment et jiai- (jui cotte fabrication leur avait été enseignée. Suivant M. Daru ', ils l'auraient apprise de l'Orient avec les autres procédés de l'industrie du verre, et d'après M. Cecchetti \ au contraire, elle leur serait venue
' Histoire de la republique de Venise.
' Sullu Sloria dell'arte velraria Muranese, iii-8", 18(35.
d"Alleniaiine : à l'appui de son opinion, ce dernier cite un décret du 5 février 1317, qui autorise trois Vénitiens à s'associer avec « un maître allemand qui savait fabriquer du verre pour miroirs {cum quodcun magistro de Allemania, qui vitrum a specuUs laborare sciebat) ' ».
Quoi qull en soit de ces deux opinions, il est certain qu'à dater du commencement du xvic siècle et pendant la plus grande partie du xvue Venise eut seule le monopole de la fabrication des miroirs, ou que du moins les glaces qui sortaient des fours de ses habiles artisans de Murano jouissaient d'une réputation telle, qu'elles étaient partout recherchées comme des objets de haut luxe- et payées des prix excessifs. En France principalement on faisait des importations considérables de miroirs de Venise, et nous savons, par une lettre adressée à Golbert, qu'en l'an 1G65 il était entré par les bureaux des cinq grosses fermes, et seulement pour le compte de neuf marchands de Paris, 216 caisses de glaces pesant G2,Ot20 livi-es l
Il n'est donc pas étonnant que Golbert, ce grand rénovateur de l'industrie française, voulant affranchir la France du lourd tribut qu'elle payait ainsi à l'étranger, ait cherché, par tous les moyens possibles, à implanter dans le royaume la fabrication de ces glaces qui étaient si fort à la mode alors, et qu'il ait tenté de faire pour elle ce qu'il avait fait pour d'autres branches beaucoup moins importantes du commerce. Mais, pour mettre ce beau projet à exé-
' Au commencement du xvi'^ siècle, d'après la demande de privilège adressée par Andréa et Domenico del Gallo, et que nous avons rapportée plus haut (p. 108), il existait encore en Allemagne « une verrerie qui, associée à une maison flamande, exerçait le monopole de la fabrication des miroirs ».
- Un miroir de Venise figure parmi les objets précieux que Sully, eu 1603, était chargé de porter en Angleterre de la part de Henri IV.
' Cf. Depping, Correspondance adminislralive sous te régne de Louis XH', t. m, p. 399.
ciition, il fallait de tonte nécessité faire venir en France des verriers de Mnrano, et ce n'était pas chose facile. L'évêque do Béziers, François de Gondi , alors amliassadeur à Venise, écrivait à Colbert à ce sujet, le 8 novembre dGG'i. :
... A Moran, qui est une petite ville dans ces lagunes où l'on travaille les cristaux, il n'y a que deux boutiques où l'on fasse les grandes glaces, les ouvriers qui en sont capables estant en petit nombre; on n'y reçoit aucun estranger pour y travailler. Ils sont exempts de tous imposts et ont les mêmes privilèges que les citadins vénitiens. Ils sont tous de Moran, et s'ils alloient travailler ailleurs, tous leurs biens sont confisquez, et non seuUemcnt ils sont I)aiiiiis do l'Estat de la république, mais mesme toulle leur famille encourt la mesme peine, de sorte que qui leur proposeroil d'aller en France, courroil risque d'êlre jeté dans la mer... Toutes ces difficultés m'empeschèrent d'y songer davantage. J'emploiray à présent tout le zèle que j'ai pour le service du roy et toute l'adre-ssc qu'il me sera possible et qui est nécessaire IKiur ne pas fascher inutilement la république, affin que le dessein que vous me communiquez dans vostre lettre aye le succès que mérite l'applicalion si glorieuse que vous ins|)ii-ez à S. M. pour le bien de son idvaunie, et je ne mancjuei'ay pas de redoubler mes soins pour suriiKinli'i- Icius les obstacles ([ui me smil ti,u;nrez '...
Avec la persévérance et l'adresse (pii étaient le loml de son caractère-, François de Gondi réussit dans cette partie de sa mission; mais ce succès ne fut peut-être pas étrangei^ à son prompt départ de Venise, à la lin de janvier 1()G5. Dans cette seidc aimée, di\-liuil ouvriers vénitiens, dont les noms étaieni connus [kw des lettres que rin(|uisition
' Depping, op. cil.
* Saint-Simon dit de rùvèquc de Béziers : • C'éluil un pivlol suiiérieur à sa dignité, toujours à ses affaires, lùiijimr.- luèt à obliger; beaucoup d'adresse, de (inesse, de souplesse, sans rri[)oiinerie, sans nicnsongo cl sans bassesse. » [Mémoires. Il, ili. xiu.) — Il luourid oanliiial-évèiiue de Toulouse en 1B69.
du conseil faisait saisir, et qui sont conservées dans ses archives, arrivèrent à Paris. « Pendant que ces ouvriers arrivaient, dit M. Cochin', Colljert cherchait à former une compagnie; mais cela n'était pas facile. Les capitaux étaient rares, le crédit peu développé, la confiance absente. « Chacun, « écrit à Colbert un de ses agents, cherche son exemple et « attend ce qu un autre fera. » Colbei't avait coutume de c'omposer le capital des compagnies qu'il organisait par des subventions, puis en recourant à des marcliands et aussi à des comptables de l'État, auxquels le roi accordait des décharges à la condition de faire des avances. La compagnie des glaces fut formée par un de ces comptables, Nicolas du Noyer, receveur général des tailles à Orléans, qui reçut, en octobre 1665 (les lettres patentes ne mentionnent pas le jour), le privilège d'établir une manufacture de glaces de miroir par des ouvriers de Venise. Outre les avantages de toutes sortes (}ui lui étaient concédés, la compagnie recevait une subvention de douze mille livres, avancées sans intérêt pour quatre ans ; elle avait de plus le droit de prendre le titre de Manufacture royale, de mettre sur sa porte l'écusson royal et d'avoir un portier aux armes du roi.
Établie au faubourg Saint- Antoine, la nouvelle manufacture eut des débuts assez satisfaisants, et l'un des intéressés pouvait, dès le 3 juin 1666, écrire à Colbert : » La compagnie des glaces va son train ordinaire, c'est-à-dire toujours bien. » Mais cet heureux temps dura peu, et à la fin de cette même année Nicolas du Noyer, au nom duquel était inscrit le privilège, adressait à Colbert un long rapport duquel nous croyons intéressant d'extraire les passages suivants :
' AuG. CociiiN, la Manufacture de Saint- Gobam (dans le Correspondant . 1863, p. 630).
- Publié par Depping, op. cit.
[)ii dernier novembre 16G6.
La possibilité de faire des glaces en France aussy belles qu'à Venise n'est plus revocquée en doute, tant que les ouvriers vénitiens voudront y travailler. La difficulté est de pouvoir y perpétuer cette noble et singulière manufacture. Cette difficulté est très grande; car iiuoi qu'il y ait bien des gens qui se vantent d'en sçavoir faire aussy Ijien que les Vénitiens, il est certain qu'aucun d'eux ne sçait Iravailler à leur mode, qui est la seulle qui puisse réussir.
Cependant quelques advantages ([ue l'on leur ait proposé, ils ne veulent pas enseigner aux Français, ni mesme souffrir qu'aucun de nos bas ouvriers des fournaises fassent rien de leur profession, en sorte que toute la despense de cet establisisement, qui monte à plus de 180,000 livres, et dont on ne retireroit pas le tiers s'il venait à tomber, ilépeud non seulement du caprice de ces messieurs-là, mais encore de leur vie et mesme de leur santé.
Cela est si vray, qu'ils ont esté dix jours sans Iravailler parce que celuy qui gouverne les glaces s'est blessé à une jambe, et que ni S^'' Anthome ni aucun des autres ne sçavent faire sa fonction et n'ont pas même voulu y essayer, disans que c'est le plus (lilTicile et qu'il faut l'avoir apprise dès l'aage de douze ans.
Cette cessation de lenr travail n'a pas faict cesser le payement de leurs gages et de tous les autres ouvriers ou commis, qui sont près de deux cents, ni les feux de nos deux grandes fournaises, qui consommont tous les jours cinq voyes de bois, parce que si le feu cessoit un simiI jour, lesdites fournaises iroient en poudre et tous les pots et les matières qui sont dedans ne vaudroient jilus rien, ce (pii causeroil une perte de plus de 20,000 livres.
On voit qu'à cotte cpoijue, r(iiiiiii(' eu KÎO'r [\o\v p. 135), les ouvriers vénitiens appelés en France avaient toujours la prétention de conserver pour eux seuls leurs procédés de fabrication, et ne voulaient pas l'aire d'élèves. En outre, ils se montraient rarement fidèles observateurs des engagements qu'ils prenaient et ne se faisaient aucun scrupule de (piitter en route les eoinmis envoyés par la nianulaeture
LA VERRERIE FtU XV^ AU XIX" SIÈCLE 327
pour les conduire en France, quoiqu'ils en reçussent souvent de fortes avances d'argent, qui naturellement étaient perdues pour la compagnie.
Cependant, continue du Noyer, il ne faut pas demeurer en si beau chemin : cette manufacture est trop esclatante pour la négliger et son establissement trop avancé pour l'abandonner. Et quoyque la despénse en soit très grande et très certaine et le proffit très incertain, néantmoins il n'y a point de moyens que l'on ne doibve tenter pour surmonter tous ces inconvénients et perpétuer en France ladite manufacture.
Parmi les moyens proposés par du Noyer, qui, malgré son désir de ne pas voir abandoinier rentreprise, demande cependant à s'en retirer et à être dispensé de payer sa part, il en est un qui consistait à fonder un autre établissement loin de Paris, « dans un lieu où le bois couste peu et où la rivière soit à commandement; » on essayerait, dit- il, d'y contrefaire les procédés des Vénitiens, et, « affin de leur oster tout prétexte de jalousie, il ne faudra y travailler pendant la première année qu'en verre et autres ouvrages de cristal, que l'on faira venir à Paris, dans un magasin, pour les débiter. » On y recevrait « tous ceux qui prétendent sçavoir faire des glaces, et avec le temps on essayera de les faire travailler à la mode de Venise ». Il ajoute que la chose réussira si elle est tenue secrète, et que lui-même, du reste, '< commence à pénétrer la fabrication des Vénitiens. »
x\ cette époque justement, Richard Lucas, sieur de Nehou ', qui dirigeait la verrerie de Tourlaville, près Cherbourg, dont nous avons parlé plus haut (p. 152), faisait des recherches pour la fabrication des glaces à la façon vénitienne. On prétend même, mais sans preuves à l'appui,
' C'est par erreur que nous l'avons désigné, à la page 152, sous le nom de Louis Lucas.
ijiril était aidé dans ses recherches par quelques jeunes gens de Ciierhourg, qui étaient allés à Venise pour y étudier l'art de la verrerie et le rapporter dans leur pays '. Quoi qu'il en soit, ses tentatives avaient à peu près réussi, et dès IGGG la verrerie de Tourlavillc, située au hord de la petite rivière de Trotebec, sur la lisière de la forêt de Brix, devenait la succursale de la manufacture royale de Paris; la fabrication fit dans ce nouvel établissement des progrès assez rapides pour que, en 1070, Colbert fût en droit d'écrire à M. de Saint-André, ambassadeur à Venise, qui lui proposait des ouvriers de Murano : » La manufacture est assez bien établie dans le royaume pour n'avoir pas besoin d'un plus grand nombre d'ouvriers. » Deux ans plus tard, le 16 septembre 1072, il prohibait expressément l'entrée en France des glaces de fabrication étrangère, et, le 0 janvier 1073, il pouvait écrire au nouvel ambassadeur à Venise, le comte d'Avaux : « Nos glaces sont maintenant plus parfaites que celles de Venise. »
Richard Lucas de Nehou, auquel ce succès était dû. mourut en 1075, laissant deux neveux, Guillaume Lucas, ([ui lui succéda comme directeur de la manufacture de Tomlaville, et Louis Lucas, qui vint diriger celle de Paris.
En 108.'3, la mort de Colbert et celle de du Noyer, qui, malgré le désir qu'il avait exprimé autrefois, était resté administrateur de la glacerie du faubourg Saint- Antoine, forcèrent la compagnie à se réorganiser sur d'autres bases, et de nouvelles lettres patentes lui furent accordées; à cette même époiiue cependant d'auti'es manufactures furent établies, aux(ju('ll('s on Dcli'oya également des pi'ivilèges qui
' On a (lit également que, pendant que les Vénitiens de la manutacturc do Paris s'élaicnt enfermés pour souffler leurs glaces, des ouvriers iiarisions étaient montés sur les toits, et par de petites ouvertures pratiquées à cet efl'el avaient pu surprendre les procédés qu'ils employaient.
avaient pour effet de faire concurrence à la manufacturo royale; mais elles furent bientôt en partie absorbées par elle. Il y a là, du reste, dans l'histoire de l'industrie des glaces, plusieurs points douteux que les limites de ce travail ne nous permettent pas d'éclaircir, et que viennent compliquer encore l'emploi, assez habituel à cette époque, dans^ les actes de constitution de sociétés, de noms supposés ou de prête -noms. C'est ainsi qu'en 1C88 un bourgeois de Paris, Abraham Thevart, qui prétendait avoir découvert le secret de fabriqXier des glaces d'une grandeur extraordinaire au moyen de machines inventées par lui, parait n'avoir été qu'un prête-nom et peut-être même un être fictif. Ce qui est certain, c'est que c'est à Louis Lucas de Nehou qu'est dû le procédé du coulage, au moyen duquel on put bientôt faire des glaces si grandes et si belles, que le roi voulut les voir', et que c'est lui qui persuada aux associés de transporter l'établissement à quelque distance de Paris, dans un endroit où les matières premières fussent moins chères.
C'est alors que la manufacture fut installée dans les ruines du vieux château de Saint-Gobain, près la Fère, qui fut loué, en 1692, moyennant une somme de vingtquatre livres -par an, et acheté définitivement, le 11 juillet 1698, par la compagnie, qui le paya 3,000 livres. L'endroit était bien choisi, d'abord à cause de la proximité des bois, et aussi par suite du voisinage de l'Oise, qui descendait à Paris et facilitait les transports.
C'est par eau, en effet, que les glaces brutes arrivaient à Paris, de Saint-Gobain par l'Oise, et de Tourlaville par Rouen et la Seine; on les débai'quait à la porte de la Conférence et au port Saint-Nicolas du Louvre, oroù on les transportait à la manufacture de la rue de Reuilly, où elles
' C'est en 1691 que les quatre premières glaces coulées furent présentées à Louis XIV.
étaient polies et doucies. A cette époque, où on n'employait que les bras pour dégrossir et polir les glaces, aussi bien que pour les remuer et les charger dans les voitures ou sur les bateaux, le travail était long, et les risques assez grands. Le dégrossissage d'une glace durait plusieurs semaines, et, d'après un rapport officiel, sur soixante-douze glaces envoyées de Saint-Gobain il en arrivait à peu près douze non brisées à Paris. C'est pourquoi, afin de diminuer la perte en envoyant un produit qui n'avait pas encore supporté toute sa main-d'œuvre, on les transportait brutes au faubourg Saint- Antoine, ofi on les achevait '. Aussi le prix des glaces était-il extrêmement élevé à la fin du xvne siècle. Le Livre commode des adresses, d'Abr. du Pradel, en publiait, en 1602, une sorte de prix-courant dans lequel nous voyons qu'une glace de 37 pouces {un mètre) coûtait 225 livres, et celle de 40 pouces, 425'-.
La compagnie cependant ne faisait pas de bien brillantes affaires ; les désastres qui marquèrent la fin du xvne siècle avaient porté un coup funeste à une industrie qui ne vivait que du luxe, et la manufacture, dont les dettes s'élevaient à près de deux millions, dut, en 1702, éteindre ses fourneaux et renvoyer la plus grande partie de ses ouvriers, que recueillirent avec empressement les fabriques rivales fondées depuis peu à l'étranger.
Cependant, grâce à Hiabileté de d'Aguesseau, qui avait été chargé de faire la Tupiidation de la compagnie et d'arranger ses affaires au mieux des intérêts des créanciers, une nouvelle société se forma, entre les mains de hupielle la manufacture fondée par Colbert avec tant de soins et
' A. CocHiN, loc. cit., p. 938.
- D'après le tarif publié en 174i, les glaces nuc.'^. non ronipris Trlain, valaient: 37 pouces sur 27, 120 livi-os; '|0 pouces sur 30, 150 livres; 100 pouces sur 60, 3,000 livres.
d'efforts se relevci plus vigoureuse, plus solidement établie que par le passé, et prit bientôt une importance qui ne fit que grandir, et qui s'est conservée jusqu'à nos jours sans que rien soit venu Tairaiblir.
C'est surtout sous la direction de Deslandes, dont la célèbre M^e Geoffrin ' avait deviné les grandes capacités administratives, que la manufacture de Saint-Gobain se releva complètement et établit définitivement sa supériorité incontestable. Entré à vingt-six ans, en 1752, comme simple petit employé, Deslandes devint directeur en 1758, et resta en fonctions jusqu'en 178'.); pendant ces trente années, il s'efforça constamment d'introduire des améliorations dans les procédés de fabrication, et surtout d'attirer à lui un personnel d'ouvriers actifs et intelligents, qu'il s'attacha en leur offrant des avantages et des garanties d'avenir qu'ils ne pouvaient trouver autre part -.
Des lettres patentes, qui prolongeaient pendant trente années les privilèges accordés autrefois à la manufacture, furent octroyées de nouveau à la compagnie en 1750, malgré l'opposition que firent à leur enregistrement les envieux que lui avait suscités l'ère de prospérité dans laquelle elle était entrée. En 1792 cependant les fours de Tourlaville
' Son mari, ancien caissier de la compagnie, avait aciieté plusieurs parts ou deniers (suivant rexpression employée jusqu'en 1830 pour désigner les parts d'intérêt), et était devenu administrateur en 1712. M""^ Geoffrin usa toujours de son influence pour protéger autant qu'elle pouvait la compagnie des glaces à laquelle, 5 la vérité, elle devait la plus grande partie de sa fortune.
- On lit dans Ics^jjjs divers du 17 octobre 1777 : « M. Deslandes, directeur de la manufacture royale de Saint-Gobain, avertit qu'on y reçoit tous les ouvriers et gens de peine qui s'y présentent avec des certificats valables; qu'on garde toute leur vie ceux qui veulent s'y fixer ; que quand ils sont vieux on leur donne la paye des Invalides et que cette paye est capable de les faire vivre commodément; qu'il y a de l'ouvrage pour leurs femmes et leurs enfants, et qu'enfin on donne des logements à ceu\ qui veulent s'attacher et rester constamment au service de la manufacture. »
furent éteints définitivement, et Saint- Gobain dut s'arrêter pendant quelque temps; les ouvriers néanmoins ne furent pas dispersés, et grâce à l'énergie du conseil d'administration, qui sut maintenir le crédit et inspirer la confiance aux actionnaires, la fabrication put reprendre en 1795, plus active que par le passé. Un an plus tard mémo on construisait de nouveaux bâtiments à Chauny.
A partir de cette époque, l'histoire de la manufacture de Saint- Gobain n'offre plus rien de bien intéressant. La révolution avait supprimé les privilèges dont elle jouissait; « mais en rentrant dans le droit commun, dit M. Cochin, la compagnie a trouvé au lieu de la mort la paix. Pour mieux dire, le combat est déplacé : il faut lutter contre la concurrence devenue libre, et ce n'est plus à la faveur ou aux tribunaux qu'il est nécessaire de recourir ; les armes du nouveau combat sont l'habileté de l'administration et la supériorité de la fabrication. Heureusement, dans une industrie qui exige d'excellents ouvriers, des matières rares et des outils coûteux, un siècle d'avance est un inappréciable avantage, et les adversaires ne peuvent pas être promptement armés. Aussi la compagnie eut -elle le temps de régulariser et de fortifier sa position. »
On voit par l'exposé qui précède que l'iiistuire de l'industrie des glaces en Fiance se trouve comprise tout entière dans celle de la manufacture de Saint-Gobain ; toutes les fabriijues rivales, plus ou moins inqiortantes, établies à différentes époques pour lui faire ((iiHiuicuce, funMit peu à peu absorbées par elle. Seule la verrerie de Saint -<Juiiin (p. 233), qui appartint, vers 17G(). à une compagnie puissante, solidement élablic il ailuiinislrée avec iulelligence, put lui liMiir ti'tc lu'udaut longtemps et soutenir même contre elle, à propos des privilèges cpii lui avaient été concédés, ime série de procès cpie la révuhition devait leiininer;
ce qui n'empùclia pas la rivalité de continuer jusqu'au moment où, en 1830, les deux compagnies s'entendirent pour vendre leurs produits dans un entrepôt commun. Aujourd'Iiui la compagnie de Saint-dobain, plus puissante que par le passé et propriétaire de plusieurs établissements, non seulement en France, mais encore à l'étranger^ ne clierche plus comme autrefois à supprimer les manufactures rivales; ses efforts ne tendent qu'à leur rester toujours supérieure par la pureté, la dimension et la belle fabrication de ses glaces.
Plusieurs manufactures, copiées sur celle de Saint-Gobain , et souvent même fondées par des ouvriers qu'elle avait formés, furent établies à l'étranger dans le courant du siècle dernier. Les plus importantes étaient, en Angleterre, celle de Ravenhead, dans le Lancasliire, créée en 1773, et pour laquelle Watt et Bolton construisirent, en 1788, leur seconde machine à vapeur, et, en Allemagne, celle de Neustadt, fondée en 1788, mais qui ne réussit pas.
Aujourd'hui la France compte huit manufactures, qui [)roduisent à peu près amniellement '110,0(10 mètres carrés de glaces représentant une valeur de 23,000,000 de francs, sur lesquels 6,000,000 sont exportés <à l'étranger. L'Angleterre possède trois grandes glaceries dans le Lancasliire, et une près de Newcastle; l'Allemagne, six, dont deux appartiennent à la compagnie de Saint-Gobain; et l'Autriclie. (piatorze, peu importantes, et dans lesquelles on ne fait que des glaces soufflées ; avec les six manufactures établies récemment en Amérique, et dont la production est assez considérable, ce sont à peu près les seules fabriques qui tournissent de ulaces le monde entier.
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