‹ Histoire de la verrerie et de l'émaillerieChapitre 24 sur 58 · PATES DE VERRE — VERRE FILÉ — STRASS VERRE ÉGLOMISÉ, ETC · texte numérisé non relu

PATES DE VERRE — VERRE FILÉ — STRASS VERRE ÉGLOMISÉ, ETC

Nous avons dit (p. 168) qu'à Nevers, sous une influence évidemment italienne, la verrerie avait donné naissance à un art tout particulier, celui de fabricpier des figurines, personnages, animaux, fleurs, etc., en pâtes de verre diversement colorées. A dire vrai, les objets ainsi façonnés ne peuvent guère être considérés comme des œuvres d'art, au moins dans leur ensemble ; mais ils ont été tellement à la mode pendant près de deux siècles, et aujourd'hui encore les rares spécimens qui en restent sont si recherchés par les amateurs, qu'ils méritent certainement une mention spéciale. La matière qui servait à leur confection étant, en réalité, une sorte d'émail, — employé sans excipient, — les artisans qui les fabriquaient étaient désignés sous le nom général d'émailleurs, et quelquefois, pour les distinguer de ceux qui émaillaient l'orfèvrerie, sous celui d'émailleurs en verre.

Dès la lin du xviic siècle, la ville de Nevers était renommée pour ses figurines de verre. << Il y a beaucoup de curieux, dit un vieil auteur', qui renqilissent leur caliinef de cristaux de Venise et de plusieurs pièces rares de verreries de Nevers; chacun veut avoir, riche ou pauvre, de ces sortes de gentillesses propres à orner les cabinets, les cheminées, les armoires, etc. »

' Cité par M. (Iiîoukt iI;iiis Vlic/n) ilii imimlc sumuil , '27 juin IS'i'i.

On fabriquait ainsi, non seulement des figures de saints, des statuettes et des groupes, mais aussi des scènes entières assez compliquées, où tout, même les arbres, était en pâte de verre; souvent même on faisait des pièces exceptionnelles qui étaient offertes aux souverains et aux princes lors de leur passage à Nevers. « Le vendredy 23 décembre 1622, dit un document cité par Parmentier dans les Archives de la ville de Nevers, nous finies présent au roi (Louis XIII) d'un ouvrage d'émail représentant la victoire remportée par Sa Majesté contre les rebelles de la religion prétendue réformée, en l'île de Ré, et encore une chasse; lequel présent le roy eut très agréable : aussi était-ce un ouvrage très artistement fait. »

Un siècle plus tard, le 23 septembre 1733, les échevins offraient « à M">e la duchesse de Nivernois un service de cristal du prix de iOO livres, et deux douzaines de fauxdieux en émail, montés sur des piédestaux dorés, et autres figures d'émail de dilîérentes espèces ».

Parmi les émailleurs nivernais dont on a conservé les noms, les plus habiles étaient les Faucillon, émailleurs de père en fils pendant un siècle et demi; de Saint-Eloy, mort en 1777: Beaumier, ses fils et ses petits-fils, etc. etc.

Rouen et Paris possédaient également des émailleurs qui ne le cédaient en rien pour l'habileté à ceux de Nevers. Dans la première de ces villes, en 1777, « le sieur JMérignon. rue Malpalu, vis-à-vis de celle des Augustins, » faisait annoncer dans les Avis divers ' qu'il venait de terminer « l'Histoire de l'enfant prodigue en figures d'émail, de la hauteur de deux pouces et demi , renfermée dans six tableaux de six pouces de haut sur huit de large, et quatre de profondeur... L'artiste, ajoute l'annonce, fait voir aux

' iî juillet 1777, p. 89o.

curieux ces ouvrages, qui ont chacun leur perspective et sont ornés de cadres à la grecque ».

Ces tableaux devaient être du même genre que ceux (jui sont conscrvé.s au musée do Cluny (n<'^ 47(>()-i7(VI ), et qui représentent : Fun, le Triomphe de Jupiter sur les bords du Tibre: l'autre, la Comédie italienne; le premier comprend dix- huit figures, le second six. Les accessoires sont en émail, et le fond est peint. Une adresse imprimée collée au revers du n" 4760 indique que ces tableaux étaient exécutés par « Raux, émailleur du roy, marchand jouaillier, privilégié du l'oy, suivant la Cour, demeurant rue Saint- Martin, au coin de la rue Saint-Julien-des-Ménétriers, à l'enseigne des Armes royales; lequel Raux fait et vend de toutes sortes de marchandises d'émail, de joualerie, savoir: toutes sortes de figures grotesques à garnir les cabinets et cheminées, aigrettes pour les ballets et tragédies, beaux colliers de perles, pendans d'oreilles, etc. ».

Raux, dont le père avait été également émailleur, rue Saint- Denis, et qui faisait aussi « des figures et des aigrettes d'émail' », s'attacha surtout à la fabrication des yeux artificiels, et acquit bientôt dans ce genre une réputation que constatent les recueils du temps : « Raux, rue des Juifs, émailleur du roy, dit YAlmanach Dauphin, fait des yeux d'émail qui imitent si parfaitement le naturel, qu'il est presque impossible de ne pas s'y méprendre. Sa générosité^ va jusriu'à en faire donner gratis aux pauvres tous les lundis. » 11 mouiitt à la lin de l'année 1777'-.

' Cf. Le I.im'c commode des adresses, par Abraham iie Pradel.

■■' a Le sieur Uaidl, émailleur pour les yeux arliru-iels, \'\n\\ de mourir ri laisse les sieurs Auzou , père et fds, seuls dépositaires d'un secrel aussi intéressant. Leur adresse est rue Salle-au-Comte, à Paris. Pour avoir de leurs ouvrages, il suflit aux personnes do province" de leur écrire. >> — Avis divers, 20 dér. 1777.

Après lui nous tivnivons Charles-François Hazard, véritable artiste qui. aprrs avoir étudié d'abord la peinture, fut furcé de prendre la profession d'émailleur. Comme Raux.

Fig. G2. — Henri I\', ^tatu.^ilo en Oaiail, modelée par C.-F. llazarj. t Musée des Arts lU-coratifs. )

il s'appliqua surtout à la fabrication des yeux artificiels, et arriva bientôt à acquérir une telle habileté, que le savant minéralogiste Sage Vdiilut le présenter à Louis XVI et à Marie-Antoinette, devant (jni il modela une figurine du Dauphin et un œil en émail de la couleur des yeux de la reine. Le musée des Arts décoiatifs possède de cet artiste.

mort Pli 1812, uno statue i'(|iicstro de Iloiiri IV (fig. G'2), haute de 20 centimètres, qui peut être regardée comme une œuvre absolument remarquable sous tous les rapports.

Toutes ces figurines et statuettes étaient laites au moyen (le baguettes de pâtes de verre, ou émail, de diverses (douleurs, fondues à la lampe et modelées, à l'aide de pinces et d'instruments de formes variées, autour d'une sorte de petite armature en fd de laiton; c'est à la lampe également, mais par le procédé du soufflage, que sont exécutés ces milliers de petits objets qui se vendent aujourd'hui dans les foires, et qui proviennent presque tous d'Allemagne : vaisseaux à trois mâts, chevaux sur bascules, chiens, oiseaux dont la queue est formée d'une aigrette de fils de verre aussi fins que les brins de soie les plus déliés, etc. Ces fils de verre tissés servent également en Allemagne à fabriquer des mèches de lampe (pii donnent une lumière plus pure et phis claire (pie les iiK^hes ordinaires.

Ainsi se trouve mise à exécution l'idée, exprimée par Réaumur au commencement du siècle dernier, de tisser les fils de verre et d'en faljiiijucr des étoiles, idée (pii faisait sourire ses confrères : «... L'industrieux académicien, dit le Journal des sçavants du 10 mai 1717, a poussé la chose jus(prau peiul de rendre c(>s Mis pres(pie aussi lins que le sont ceux de la soye des araignées. Comme la llexibilité des fils de verre augmente à jiroportion de leur finesse, M. (le Réanmui' lire de là celle consé(pience paradoxe qu'on pouri'oit faire des tissus et des étolïes de verre si l'on avoit l'art d'en allong(M' siiffisainnuMit les fils pour pouvoir èlre liiez plusieurs ensemble'. » l']l un des savants

' Vers 18'i3, on s'occnipa bciuK^oiip du lissage du verre lilé; le iiuisée de Sèvres possède plusieurs èclianlilloiis de lissus ainsi l'abrii|uos à celle (''poqiie, et la reine d'Ansrlelerre, à la soirée -concert donnée au château d'Eu, lors de

do répoque, se moquant de Réaumur, disait gravement à ce propos, après une longue dissertation sur le verre : « Il ne faut donc qu'une simple connaissance de la nature du verre pour être convaincu que ce corps ne peut jamais être ni ductile ni malléable; cela est démontré par le moindre physicien \ »

Dans les temps modernes, aussi bien que dans Tantiquiti-, le verre a été employé, avec plus ou moins d'habileté et de science, pour contrefaire les pierres transparentes les plus précieuses, l'émeraude, le rubis, l'améthyste, etc.; mais, plus ambitieux que les verriers de Sidon ou d'Alexandrie, qui cherchaient seulement à imiter le cristal, nos modernes artisans ont voulu rivaliser d'éclat avec le diamant, et ils y sont arrivés. C'est à un Allemand du nom de Strass, établi à Paris à la lin du règne de Louis XV, qu'est due la découverte de ce verre, qui porte son nom; très riche en plomb, le strass a beaucoup d'éclat et possède à un tel degré les feux du diamant, surtimt à la lumière, qu'il est très difficile de l'en distinguer sans un examen approfondi ; mais il est tellement tendre, ({ue les pierres dures, et même les autres espèces de verre, le rayent facilement.

Il nous reste à dire quelques mots d'une série de verres peints dont la désignation, bien qu'elle ne se trouve pas encore dans les dictionnaires, est devenue aujourd'hui d'un usage courant dans le langage des amateurs : nous voulons parler des verres dits éijlomisés. On appelle ainsi des verres dont la décoration, exécutée à l'envers, est obtenue au moyen de couleurs opaques, et produit absolument l'effet d'une peinture sur laquelle pèserait lourdement

sa visite au roi Louiri- Philippe, en 18'i4, portail une robe dont une partie était tissée eu verre.

' Aménités littéraires, 1'" partie, p. 183.

un verre; en réalité, c'est une sorte de fixé peint directement sous le verre. Dans beaucoup de cas, le dessous de la peinture est recouvert entièrement par un vernis qui la préserve des intluences extérieures, tout en communiquant à l'ensemble, malgré l'opacité de la couleur, une liarmonie générale. Quelquefois aussi la décoration est rehaussée de parties d'or ; mais dans ce cas l'or est dessiné et modelé par un lavis i)lus ou moins bistré transparent, et non découpé et gravé, comme cela avait lieu dans les verres italiens dont nous avons parlé plus haut (p. 71), et qui peuvent être également rangés dans la série des verres églomisés.

Ce mode de décoration a été employé en France, en Italie et en Allemagne, surtout aux xvie et xviie siècles, et nos musées' on possèdent de très beaux spécimens. Il serait trop long d'analyser ici et de décrire les difïérents procédés usités dans la peinture de ces verres : ils variaient suivant la nature des pièces et la nationalité de l'artiste, mais il est facile de s'en rendre compte avec un examen attentif. Nous pouvons dire cependant qu'en Italie le dessin est tracé en noir dans toutes ses pai'ties, ce (pii donne à l'ensemble l'aspect d'une gravure au trait reportée sur verre, et couverte d'à-plats colorés, et qu'en France et en Allemagne les lignes du dessin sont moins apparentes, et le modelé plus cherché |)ar la couleur même-.

(Juant au mot églomisé, un savant et ingénieux critique d'art, qui est en même temps un amateur au gnùt d('li(;tl. M. I'iinual1'(', pense (pTil doil son origine à nu c('lèbic exiierl cl maichand île curiofiités du siècle dernier, nouuné

' Entre aninv Ir musée d.' (Mun.v (u"- '1,779 el 4,780).

' Beaucoup do bijoux ilaliens cl. français en cristal île roche .sont docorùs de peintures cgloinisccs, d'une finesse ri'UKircpiahle, exi^culées de la ni(?iue niaiiii'Tc i]ue li's priiilnri's sons verre.

Gloniy, qui faisait encadrer les dessins, gouaches et aquarelles qu'il avait à vendre au moyen de bandes do papier doré et de filets fixés sous le verre lui-même; la désignation de ces sortes d'encadrements ainsi glomisés s'est conservée dans le commerce de la curiosité, et a été appliquée plus tard aux verres peints, qui sont devenus, par un oubli de l'étymologie du mot, des verres églomisés.

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