AT MOYEN AGE
Sainte-Marie-du-Cupitole. ;\ Cologne, et le château royal de Hanovre possèdent des autels de forme semblable et à [teu jirès de même dimension '. Comme dans celui de M. Spitzer, les faces principales de ces différents autels sont décorées de ligures d"ap<'>tres réservées, sur fond
Fig. 63. — Plaque du couvercle d'un aulel i»orialif.
Émail chainplevé et gravé, xiie siècle.
(Coll. Je Jr. Siùtier. )
d'émail bleu ou vert, en cuivi'o doré dijnt la gr;ivure est niellée d'émail foncé; seules les tables du dessus offrent une assez grande différence dans la décoration.
Dan.5 celui de la cathédrale de Bandierg, qui, suivant la tradition, aurait été donné par l'empereur Henri H et daterait, par conséquent, du commencement du xi" siècle, l'intluence byzantine est évidente; les figures d'anges en buste et les séraphins aux corps couverts entièrement par leurs ailes, ainsi que les légers ornements qui les séparent,
' L'autel ]joi-tatif de la colleclion de M. Spitzer a 0,313 de longueur, 0,169 de largeur et 0,160 de hauteur totale.
'ii'i i;i:\iAiLi,i';i{ih;
paraissent avoir été eiiipruntés à un manuscrit grec et sont émaillés en plein dans une tonalité générale qui rappelle celle des émaux cloisonnés; c'est évidemment le [iliis ancien des autels pdrtatifs de ce genre connus jusqu'à présent, et celui (pii a dû servir de type ou de modèle pour les autres.
Celui de Hanovre est intéressant surtout à cause de la signature qu'il porte : Eilbertns Coloniensis me fecit. CetEilhertus, de Cologne, était certainement un élève des artistes byzantins; tout le prouve dans cette œuvre qu'il a signée: le dessin général, la manière d'asseoir et de draper ses personnages, et jusqu'à la bénédiction à la manière grecque ([u'il a répétée deux fois '. Cologne, d\\ reste, ainsi que nous l'avons dit plus haut, l'ut le centre princi[)al de la fabrication des émaux au xr' et au xa« siècle, et cela s'explique par ce lait (pie l'inqu'iatrice Théophanie, qui y avait, en dernier lieu, lixé sa résidence, et qui y mourut eu l'aïan'e 9".)0, s'v était évideuunent fait suivre par la petite cdldnie d'artistes ({u'elle avait amenée de Constantiuoiile.
De Cologne l'art de l'émaillerie se propagea, par les villes situées sur les bords de la Meuse, jiisipi'à \'erdiui. qui possédait, au cnumiencement du xir' siècle, une l'cnle d'orfèvres émailleurs renonnnés.
C'est à cette école qu'appartenait Xicolas. de Verdun, ijui l'id a[)i)elé par les UKiines de la riche abbaye de Kloslernc.'uliurg. pi'ès Vienne. \h\\w y e\i''culer le grand parenuMit d'autel ou anlepeudhim ipi'il termina en IISI. et (pii, au commencement du xiv siècle, fut Iransforuu' en letable.
Ce magniliipie retable, (pii n'a |ias ludiiis de à mètres de long sur l'i'ld de liauleur. est compusé de cinipiaule et
I Cr. l.MiAini-, np. ril.. I. III. 11. 11-'.
L'KM aii.li;i{il; ai -\I(ivi;n' âge mu
une plaques émaillées disposées sur trois rangs et terminées à leur partie supérieure par un cintre trilobé; chacune (le ces pla([ues mesure Qm^o de hauteur sur OmBS de largeur : les vides formés ainsi entre chaque plaque par la disposition de la partie supérieure sont remplis par d'autres plaques qui en épousent la foiiue. Les cinqimnte et une grandes plaques représentent des scènes empruntées à FAncien et au Nouveau Testament, d'une composition bien ordonnée et dont les figures, réservées en métal, se détachent sur un fond d'émail bleu ou rouge; le dessin intérieur est rendu par une gravure plus fortement exprimée que dans les émaux de Cologne, et niellée également d'émail l)leu ou rouge. Les petites plaipies qui remplissent les tynq^ans reproduisent en buste les Vertus et diverses autres figures sans signification apparente.
Les trois rangs de plaques sont séparés par des bandes de métal sur lesquelles se trouve gravée en magnifiques capitales émaillées en bleu une longue inscription, dont la première partie nous apprend que cette leuvre remarquable, dédiée à la Vierge Marie ', fut commandée par Werner, sixième abbé de Klosterneuburg, et exécutée par Nicolas de Verdun, qui la termina en 1181 :
Anno .mille.no centeno septuageno
Nec .\o.n u.ndigeno Gwernherus corde serexo
SEXTUS PREPOSITUS TIBI VIRGO M.\RLV DICAVIT QUOD NiCDLAUS OPU.S YiRUUNENSIS FABRICAVIT
Lorsque, plus tard, en 1320, ainsi que rindi({ue la suite de rinscription, on en changea la destination, on dut, pour
' Cette magnifique pièce, si intéressante pour Diistoire de l'art du xii'= siècle, a (Hé reproduite avec tous ses détails dans l'ouvrage de MM. Camesina et Cl. Herdf.r. Dcr Allardufsol: :i( h'toslcriicnhiu-<i : Menue, 1860.
411} L'IiM All.l.KHIl-:
opérer la transformation, ajouter six autres plaques; mais rémailleur qui fut chargé de ce travail imita si bien le stvle et la facture du inaitre dont il complétait TteuM'e, qu'il est impossilile. au iironiier abord, de reconnaître les plaques qui ont été exécutées à cette époque.
De retour dans son pays, maître Nicolas fut chargé (Tautres travaux importants; c'est lui qui fabriqua la belle châsse, — ou fierté, suivant l'expression du pays'. — de Notre-Dame de Tournai, qu'il termina en 1205, et qui porte sa signature.
Le procédé employé par Nicolas de Verdun était, comme on l'a vu plus haut, celui qui consistait à graver les figures sur le métal réservé sur un fond qu'on émaillait ensuite ; ainsi que nous l'avons dit, c'était le plus facile et surtout le plus expéditif et le moins coûteux; aussi était-il généralement adopté pour l'exécution des émaux dans lesquels l'artiste avait des ligures à reproduire, les émaux l'olychromes, c'est-à-dire ceux qui procédaient directement des émaux byzantins, étant réservés presque exclusivement aux plaques couvertes d'ornements. C'est surtout dans ces dernières que les artistes de l'école de Cologne ont fait preuve d'une invention décorative et d'une habileté pratique qui, sous ce rapport, les mettent bien au-dessus des émaillcurs des autres pays. Nous n'avons pas à décrire ici les merveilleuses châsses des Rois-Mages à Cologne, des Crandes- Reliques et de Charlemagne à Aix-la-Chapelle, et tant d'autres dans l'ornementation desquelles les orfèvres qui les ont exécutées ont fait entrer ces émaux aux rinceaux élégants, dont la coloration se mêlait si harmonieusement avec l'éclat de l'or et des pierreries; nous nous bc^rncrons à citer
' Cf. Des Firvtes de Notre-Dame de lu ralhcdmlc de Tournai, par M. le chanoine Voisin, in-S" de 24 pages. — Lv mol ficylc pour désigner les châsses a été et est encore en usage dans li' um-A ilc hi Franco cl en Angleterre.
l.'KMAlLLI'Rir- AU MOYEN AGE 417
comme un des plus beaux exemples en ce genre les émaux de couleur (pii décorent la belle châsse de style byzantin
Fig. 84. — Ui.e des plaques du toit de la châsse SoUyko/J'. — Émail rliénan , xn^ siècle. { South -Kensingtnn muséum.
désignée généralement aujourd"liui sous le nom de châsse Soltiikoff, et qui appartient au musée de South- Kensington, à Londres'. Cette châsse, de 0"i55 de hauteur, en forme
' A la vente de la collection ilu prince Soltykoff, en 1861, cette châsse a été vendue 51,000 francs; elle provenait de l'église collégiale de Rees, sur les bords dti Rliin. Une châsse semblable existe dans le trésor du palais royal de Hanovre.
'lis I/EMAILLKHIK
(le ]i('lit ti'inplc :'i iiiiali'c li';iiisi'j)ts. ciitoiiiv de ii(iilii(ues soutenus par des colonnes et suimonlé d'une coupole à godrons, est décorée sous les portiques de seize ligures en ivoire de morse représentant les prophètes, et, autour de la base de la coupole, de statuettes en même matière
Fig. 85. — Colonnelle émaillée île la châsse Sullijko/i:
figurant les apôtres; les portes des transejtts sont ornées de bas-reliefs également en ivoire, dont les sujets sont empnnités à la mort et à la résmrectioii du C.brist. Tout le reste de Tédifice, les toitures, les colonnettes, elc, est en cuivre doré décoré de riches rinceaux en émaux polychromes et (Tornements d'un elTet admirable (^lig. <S4 et H7)).
Les plaques de la toiture de cette belle châsse prouvent à quel degré d'habileté technique étaient arrivés les émailleurs de C-ologne dans la dernière moitié du \n'' siècle; les (''uiaux y sont dégradés et nuancés dans une savante harmonie, et le travail de champlevage du métal y est exécuté avec une précision et une netteté de coupe ipie l'on ne rencontre pas souveni dans les (euvics du même genre.
Tx's ('maux l'abriijués à la même époipic dans les villes situées sur les bords de la M(^us(\ à Ijège, à Maastricht,
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à W'aiilsort. c[c.. olïrciit ;"i piMi |iivs les moines caractères que ceux de Cologne et de Verdun, bien qu'ils leur soient généralement inférieurs sous beaucoup de rapports. Plusieurs villes de la Belgique, Huy et Namur surtout, possèdent des châsses et plusieurs oeuvres d'orfèvrerie émaillée de moindre importance, mais fort intéressantes néanmoins au point de vue de l'histoire de lart. Nous devons signaler également un procédé mis en œuvre, au commencement du xni'-' siècle, par un moine augustin du prieuré d'Oignies, sur le bord de la Sambre, le frère Hugo; le trésor des sceurs de Notre-Dame, à Namur. possède de cet humble religieux plusieurs oeuvres , entre autres un vase reliquaire et une couverture d'évangéliaire, dans lesquels il a su employer avec beaucoup d'art un genre d'émaillerie tout particulier, qui fait Tetfet d'une sorte de niellure dont le ton noirâtre rehausse singulièrement l'éclat de l'or et de l'argent.
Ecole de Limoges. — La question de savoir à quelle époque eut lieu Tintroduction en France de la pratique de l'émaillerie a donné lieu à bien des discussions et à de nombreuses controverses ; quelques archéologues, poussés par un amour-propre national un peu exagéré, ont voulu d'abord en reporter la date au temps de saint Éloi (f 659) ; se fondant sur certaines indications fournies par une gravure du xvne siècle, reproduisant un calice conservé autrefois à l'abbaye de Chelles, et que la tradition attribuait au ministre de Dagobert. ils prétendaient que ce calice avait été émaillé et devait sortir des ateliers de Limoges, de tout temps renommés pour leurs œuvres d'orfèvrerie; mais M. Ch. de Linas ' a pi'ouvé d'une façon indiscutable
' Cm. de Linas, /es Œuvrer rie sainl Eloi cl lu Verroterie ctnisonne'e.
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que cette pièce avait étt', non pas émaillée, mais décorée au moyen de verroteries cloisonnées.
On en a fixé ensuite la date au xe siècle, et, à l'appui de cette opinion, on citait une crosse émaillée, signée FRATER wiLLELMVs ME FEciT. que WiUemiu. qui Ta publiée ', prétendait avoir été trouvée dans le tombeau de Ragenfroid, évèque de Chartres, mort en 960; mais cette œuvre présente d'une laçon tellement irréfutable tous les caractères de l'émaillerie allemande du xii» siècle, quïl est évident, ou que l'attribution donnée par Willemin est fausse , ou que , ainsi que cela s'est présenté pour les tombes d'autres saints évêques, la crosse émaillée aurait été sul)stituée plus tard à la véritable crosse, que la piété des fidèles voulait conserver comme une relique.
Enfin l'abbé Texier, dans son Essai sur les argentiers et les émailleurs de Limoges, s'appuyant sur un émail de sa collection qui représente une figure de saint « ménagée sur le plat de cuivre et comme niellée », penchait au moins pour le xi« siècle, cet émail étant signé fr. gvixamvndvs me FECiT, et un moine de ce nom. appartenant à l'abbaye de la Chaise-Dieu, étant connu pour avoir exécuté en 1077 les sculptures du tombeau de saint Front, à Périgueux. Mais comme, de l'avis môme de l'abbé Texier, son émail semble ajtpartenir plutôt au xhw siècle (pi'au \i''. il est ceitaiii (pie ce n'est pas Guinamundus le sculpteur, mais bien un auli'e artiste portant le même nom (]ui a éniaillé cette figure à la fin du xne siècle ou au connnencement du xiiP'.
On ne connaît donc, au moins jusqu'à présent, aucun monument émaillé de fabrication française que l'on puisse avec certitude attribuer au xr' ni nii'iiie au \i\c siècle. Tl est évident, du l'esté, ipie si l'émaillei'ie avait (''té pratiipiée
' Monuments français incdils. I. I'""", pi. X\\. Cctli' rrosse frit ;uij(iuril"liiii en Angleterre.
en France à cette époque, Suger n'aurait pas été forcé de s'adresser à des artistes étrangers pour faire exécuter certaines pièces d'orfèvrerie dont il voulait enrichir l'abbaye de Saint- Denis, qu'il venait de reconstruire. Ce sont, en effet, des orfèvres de la Lorraine (aurifabros Lotharingos) qu'il appela pour fabriquer la croix enrichie de pierres précieuses et de plaques d'émail quil fit élever sur l'emplacement où avaient reposé les corps de saint Denis et de ses deux compagnons, saint Rustique et saint Éleuthère, et lui-même nous apprend' que ces orfèvres, au nombre tantôt de cinq, tantôt de sept, mirent deux ans à faire cette croix, qui fut terminée en 1145. C'est à eux également qu'il connnanda la grande châsse qui était placée au-dessus du tombeau des trois martyrs. Ces œuvres malheureusement ont été anéanties, et comme l'inventaire du trésor de Saint- Denis dressé en 1534 n'indique })as la nature des émaux qui les enrichissaient, nous ne savons pas s'ils étaient polychromes, comme la plupart de ceux de l'école de Cologne, ou gravés et niellés en réserve sur fond d'émail dans le genre de ceux que Nicolas de Verdun exécutait peu d'années après à l'abbaye de Klosterneuburg. A cette époque, en effet, les villes de Cologne et de Verdun faisant partie de la Lorraine, la première de la Lorraine ripuaire, la seconde de la Lorraine mosellane ou supérieure, il est assez difficile de dire ce que nous devons entendre par « orfèvres lorrains ». C'est à partir de ce moment que la fabrication des émaux se développa en France, et les plus anciens monuments de l'émaillerie champlevée qui subsistent aujourd'hui montrent bien, dans le style général de leur décoration et dans leurs procédés d'exécution, l'influence, sinon la main, des émailleurs rhénans. Telle est particulièrement la belle plaque
' SuGEn, De rehus in adminislvaliotic sua geslis.
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du musée du Mans qui, suivant (quelques archéologues, représente Geoffroy de Plantagenet (f Hol), ou, suivant d'autres, son fils Henri (f 1189), époux de Léonard d'Aquitaine et meurtrier de Thomas Becket. Cet émail, — ijui n'est pas une plaque tomhale, ainsi qu'on le désigne souvent, mais plutôt une plaque commémorative, puisqu'il était attaché à un pilier de régiise cath('drale Saint-Julien, au Mans. — mesure 0"iG3 de hauteur sur Ui"33 de largeur; c'est un des plus grands qui existent. Il leprésente un guerrier dehout, tenant de la main droite uik^ <''pée nue; son hras gauche est couvert d'un grand écu d'azur à quatre lionceaux rampants gravés sur le métal en réserve. 11 est coitïé d'un bonnet pointu émaillé d'azur au lionceau d'or avec un bord énmillé de vert sur le h'iint, et vêtu d'une l'obe longue, bleu clair, avec un liliaiit vert par-dessus; un manteau de même couleur que la robe est attaché sur son épaule et tombe jusque sur ses talons; le fond de la plaque est décoré d'un réseau vert dont les mailles en métal réservé portent au centre des tleurettes à trois feuilles lancéolées, en émail alternativement bleu et blanc; la barbe et les cheveux sont l'maillés en jaune. Cette ligure est placée sous une arcature à plein cintre surmontée d'édicules; à la partie supérieure de la bordure émailh'e (jui suit les contours de la plaipie on lit les deux vei's suivants :
EnsK Tni, l'HElKiNTM TCHRA IC(iATCl\,
Eccle[-s]iisqi;e quiks, i'ace vicente datcu.
Quelle que soit la ilafc à laquelle il l'aille faire remonter cet émail, c'est-à-diro au milieu ou à la lin du xii'' siècle, on ne peut guère l'attribuer à l'émaillerie Limousine. " Kn effet, dit M. Darcel, les tons verts et jaunes dominent dans la plMipic du Mniis cdunne dans 1rs ('maux d'Allemagne,
tandis que ce sont les bleus lapis qui signalent surtout ceux de fabrication limousine. De plus, les deux vers, non pas léonins, mais dont les terminaisons riment ensemble, qui sont gravés au-dessus de la ligure, appartiennent beaucoup plus aux habitudes des ateliers érudits des bords du Rhin i[u'd celles des artisans sans instruction des Iwrds de la Vienne. Cet émail enfin, fùt-il de Limoges, militerait à nos yeux en faveur d'une influence allemande sur les origines de cet atelier, si important plus tard'. »
Le même auteur signale également, à propos des origines de l'émaillerie champlevée à Limoges, un fait qui ne laisse pas d'avoir une certaine importance, bien qu'il ne faille pas en tirer des conséquences trop absolues. « Il s'agit, dit-il, des relations qui existaient entre les moines de l'abbaye de Grandmont, en Limousin, et celle de Sieburg, dans le diocèse de Cologne, monastères remarquables tous deux par les pièces de leurs trésors, en partie conservées. Ainsi, en l'année 1181, un abbé de Sieburg étant allé à Grandmont, deux moines et deux frères convers de Grandmont se rendirent à Siebui'g. où il fut convenu qu'un service serait célébré chaque année, dans les deux monastères, pour le repos de l'àme des frères de l'une et de l'autre abbaye. Après leur séjour à Sieburg et à Bonn, les moines limousins restèrent plus d'une semaine à Cologne, visitant les églises et les abbayes, parmi lesquelles celle de Saint- Eriber^ , de Deutz . (pii possédait déjà une magnifique châsse émaillée de son patron. Ils rapportèrent dans des bouteilles de verre ilagenan) de nombreuses reliques dont la mention se trouve dans les inventaires du trésor de Grandmont.
" Or l'église de Sieburg possède encore quatre grandes
' Notice, des émaux du [.ouvre, p. 11.
424 L'EMAILLERIE
châsses de travail allemand, malheureusement fort mutilées, de même style que celles de Saint-Éribert, de Deutz, et de Saint- Pantaléon, de Cologne, ainsi qu'un coffret en émail champlevé très barbare et datant certainement des origines de l'art de l'émaillerie ', et il est impossible que les moines de Grandmont n'aient pas vu ces œuvres dans Tabbaye à laquelle elles appartenaient. Il serait également permis de supposer qu'ils commandèrent à (Jlologne quelques châsses comme celles qu'ils avaient vues, pour enfermer quelquesunes des reliques qu'ils emportaient , et que Fétude de ces émaux colonais ait aidé au développement de l'émaillerie limousine.
« Précisément )ious trouvons dans l'un des inventaires de Grandmont la description d'une châsse contenant les reliques des deux compagnes de sainte Ursule, décorée d'émaux, représentant la légende de la sainte et des images de Girard, abbé de Sieburg, et de Philippe, archevêque de Cologne, avec cette inscription :
in DUO VIRl DEDERUNT H.\S DUAS VIRGINES ECCLESI.t: GRANIiIMONTIS ; GIRARDUS, ABBAS SIBERGIE : PHILIPPUS , ARCIIIEPISCOPCS COLONIEN- SIS . S. ALBINA VIRGO ET iMARTVR SCA ESSE.NTIA . FRATER ftEGlNAL- DUS ME FECIT.
<( Or il nous semltlc hifu dirticilc (]ue « ces deuxhommes » ici représentés ne soient pas les donateurs de la châsse, et que ce soit à (Jrandmont qu'on les ait figurés sur une châsse qu'ils n'auraient point fait exécuter.
« Par un gracieux échange, les moines de Grandmont auraient envoyé à ceux de Sieburg des châsses de Limoges, dont deux, d'une excellente exécution et d'une certaine
' M. D.\iiCi:L a <i!.-nalc co colVicl diiiis son l^xcursion tirlislù/iic en Allemagne. in-8", Rouen cl Paris. 1862 . p. 181.
L'EMAILLERIE AU MOYEN AOE 42o
importance, sont encore conservées dans Téglise paroissiale de la ville '. »
A l'exception de deux plaques qui sont anjourdluii au musée de Cluny, il ne reste malheureusement plus rien des immenses richesses que possédait autrefois Tabbaye de Grandmont, et nous ne pouvons savoir ce qu'était la châsse dont il est question dans les lignes qui précèdent ; mais ces deux plaques cependant viendraient à Tappui de l'opinion émise par M. Darcel ; on y retrouve, en elïet, l'emploi des procédés d'émaillerie des figures de la châsse de Saint-Éribert , de Deutz. c'est-à-dire Fensemble des ligures émaillé et les chairs teintées. La première représente le moine Etienne de Muret, fondateur, en 1073, de l'abbaye de Grandmont, près de Limoges, conversant avec saint Nicolas, et porte une légende qui explique le sujet et ne laisse aucun doute sur la provenance limousine de ces émaux :
XICOL.VS ERT PARL.\ A MON ETEVE DE .MLRET.
( Nicolas était parlant avec Monseigneur Etienne de Muret.)
L'autre plaque, qui a pour sujet ['Adoration des Mages, n'est pas moins intéressante aii point de vue de l'histoire de la fabrication; l'artiste, en effet, craignant sans doute de ne pas rendre avec assez de finesse et d'une façon convenable, à l'aide d'un procédé avec lequel il n'était pas encore très familiarisé et qui présentait de nombreuses difficultés d'exécution, l'enfant Jésus, beaucoup plus petit naturellement que les autres figures de la plaque, l'a réservé sur le métal; mais d'un autre côté, et pour lui conserver toute son importance, il a eu l'ingénieuse idée
' D.^HCEL, Notice des cmattx du Louvre, p. 14.
de modeler la tète en relief. C'est là le plus ancien exemple de ce procédé, qui paraît appartenir en propre à l'émaillerie limousine', et qui a été appliqué souvent depuis.
La châsse de saint Etienne de Muret, à laquelle ces deux plaques, qui sont regardées comme les plus anciens spécimens de rémaillerie limousine, semblent avoir appartenu, iTayant pu être exécutée avant Tannée IISO. puis(pie, jusqu'à cette épocpie, le cor[)s du saint était resté en terre dans la sépultiu'c où il avait été placé peu après [{"l'i. date de sa mort, il en résulte que l'on ne peut faire remonter lé'poquL' de Fintroduction de cet ait dans la ville de saint Éloi que bien peu (raiinées avant le dernier ipiart du xiie siècle.
C'est également aux débuts de Témaillerie à Limoges que Ton attribue un ange de bnmze conservé dans l'église de Saint-Sulpice-les-Feuilles, et dont les ailes seules sont émaillées-, ainsi (pie le bas-relief d'applique en cuivre gravé et émaillé que reproduit notre figure 86, et qui représente le baptême du Christ. Dans cette œuvre, si l'are et si curieuse, l'eau baptismale qui s'échappe du vase et enveloppe le Christ, ainsi que les eaux du Jourdain, figurées par un triangle dont le sommet monte de façon h couvrir complètement les jambes du Sauveur, sont exprimées par des raies remplies d"('iiiail liiain; ti'aversées par des paities de métal réservées sur lesquelles l'artiste a gravé des poissons; toutes les autres parties sont en relief ou gravées, à l'exception des yeux, qui sont rendus par des peiies d'émail. La hauteur de cette plaque est de Om;}!).
' Nons devon? cliro rcpeiulanl que la plaque en émail rhénan de la collection de M. Spitzer, que nous avons signalée plus haut (p. 404), et qui représente le Christ assis, oITre cet exemple d'une tête en relief modelée et ciselée avec hcauloup de finesse.
- Il a été puhlié dan> K'~ Aminlcs urrhr'olofjiiiur.y. I. .W. p. -IS'i.
L'E.MAII.I.KUIE ai; MOVI'N AGE
L'art de réinailleiie suivit à Limoges à peu près la même marche que sur les bords du Rhin, où on commença, ainsi que nous l'avons vu, par éniailler en plein